‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 71 sur 133 · IL — ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

IL — ÉTUDE LITTÉRAIRE

Action. Les mœnrs da Sérail, tragiques pins que tliéâtrales. Le péril de Bajazet est rnnilé du sujet. — Des

femmes prisonnières, des amants tyranniques, le danger près du plaisir, la mort voisine du trône, des complots ourdis dans l'ombre, la nécessité de l'intrigue et du mystère : voilà des mœurs vraiment tragiques. Ajoutons qu'au Sérail la loi des unités se trouve à l'aise : car il y a là très peu d'intervalle entre la haine et le meurtre. Mais il était malaisé de rendre théâtrales des passions qui, refoulées par la crainte, n'ont pas la liberté de se développer. En effet, l'éloquence ne s'accommode guère d'un régime où il n'y a que des maîtres et des esclaves. Pourtant, de toutes les pièces de Racine, la plus dramatique est Bajazet; et dans aucune autre l'action ne s'engage plus vivement, ou ne se précipite avec plus de force vers la catastrophe. Bien que fort étendue (puisqu'elle compte plus de deux cents vers), l'exposition ne parait pas longue, parce que nul détail n'y est inutile; chaque trait y contient le germe des événements qui vont éclater, et tous les personnages y sont annoncés d'avance, avec leur caractère ou leurs intérêts. Nous y appre-

nons que Bajazet vient d'être condamné à mort par son frère, le sultan Amurat, qui assiège Bagdad, que, laissée à Constantinople avec un pouvoir souverain, Roxane doit exécuter cet ordre, mais qu'elle aime le jeune prince, et voit dans l'absence du Sultan l'occasion d'accomplir une révolution qui, la faisant monter au rang suprême, flattera son orgueil ainsi que sa passion. C'est le vizir Acomat qui a tout concerté : car il craint le retour d'un maître auquel sa puissance fait ombrage.

Le péril de Bajazet, voilà donc le sujet. Son salut dépend de Roxane qui peut le perdre, ou le couronner. Le nœud du drame sera l'amour secret et mutuel d'Atalide et de Bajazet qui, victime de ses scrupules, leur sacrifiera le trône et la vie.

Une seule objection inquiète ici le spectateur. 11 peut se demander s'il n'y a pas quelque disproportion entre les effets et leurs causes. On ne s'explique point assez la décision tardive par laquelle Bajazet, placé entre l'empire et la mort, refuse de faire à Roxane, qu'il a si souvent trompée, une dernière promesse également fausse, pour se sauver avec celle qu'il aime. On se dit encore qu'une idylle ne devrait pas préparer un déno Ciment si sanglant; car le cordon et le poignard s'associent mal à des raffinements de tendresse qui pourraient convenir à la comédie. Cependant, malgré ces réserves, la curiosité se soutient, et l'émotion redouble de scène en scène jusqu'à « cette grande tuerie > dont les raisons peuvent être acceptées, quoi qu'en dise Mme de Sévigné. Il est en efTet naturel que Roxane soit immolée à la jalousie du Sultan, comme Bajazet à celle de Roxane; et nous ne sommes pas étonnés de voir Atalide, restée seule, se donner le coup mortel par désespoir.

Les caractères. Roxane et Hermione. Impassibilité orientale. La terreur et la pitié. — Il fallait autant d'adresse que de courage pour oser produire sur la scène, en plein xvii^ siècle, devant un auditoire de délicats, un personnage tel que Roxane, c'est-à-dire la passion dépouillée de tout ce qui voile ou excuse le trouble des sens. Ce caractère, Mlle Clairon l'avait fort bien pénétré, car voici ce qu'elle dit dans ses Mémoires, sur la manière de l'interpréter : * Défendez-vous de toute espèce l'expression touchante : l'air du désir, subordonné à la plus rigoureuse décence, est la seule image de sensibilité qu'on doive

apercevoir dans vos yeux. Dans les ordres que vous donnez, dans les menaces que vous faites, que vos tons secs, despotiques m'assurent que vous n'éles entourée que d'esclaves avilis et tremblants.... En me montrant dans les trois quarts de ce rôle une souveraine cruoUe et née sur le trône, laissez-moi les moyens de retrouver dans \o. reste l'esclave insoli-ntr, abusant d'un moment de pouvoir qu'elle ne doit qu'à sa beauté. » La violence d'un amour impérieux qui ressemble à la haine, voilà donc le trait original qui distingue Roxane, dès ce premier entretien où elle olTre ainsi son cœur, le poignard ;i la main :

Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire? Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire? Songez-vous que je tiens les portes du palais, Que je puis vous l'ouvrir ou former pour jamais. Que j'ai sur votre vie un empire supn^mc, Que vous ne respirez quaulanl que je vous aime? Et sans ce même amoiw, qu'olTcnsent vos refus, Songez-vous en un mot <pie vous ne seriez plus.... Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir : Rentre dans le néant d'où je t'ai fait sortir.

(Acte II, se. i.)

A peine laisse-t-elle, par surprise, échapper un cri d'attendrissement :

Bajazet, écoutez : je sens que je vous aime. Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir. Le chemin est encore ouvert au repentir.

(Acte II, se. I.)

Aussi commandera-t-elle l'assassinat d'un air impassible, et sans le moindre remords. Le poison ou le lacet ne sont-ils pas des instruments de rèj^ne, dans ce palais où, par une tradition séculaire, on se Joue de la vie humaine?

Cependant, malgré cet orgueil et cette dureté, nous ne pou vous lui refuser notre pitié, lorsque l'outrage d'une trahison répond à son bienfait. On lui pardonne presque ce terrible mol sortez qui sera un arrêt demorl pour l'ingrat dont elle dit :

Tu ne remportais pas une grande victoire, Perfide, en abusant ce cirur préoccupé, Qui lui-même craignait de se voir détrompé.

(Acte IV, se V.)

Devant le piège tendu à sa crédulité, on est tenté de la plaindre quand elle s'écrie :

Tu pleures, malheureuse? Ah! tu devais pleurer, Lorsque d'un vain désir à ta perte poussée, Tu conçus de le voir la première pensée !

(Acte IV, se. V.)

Il est du moins certain qu'elle avait des droits à la loyauté de Bajazet, sinon à sa reconnaissance. C'est l'art du poète d'avoir su concilier encore des sympathies à cette Hermione altière, brutale, et parfois si odieuse, mais dont l'énergie et l'audace imposent une sorte de respect mêlé d'effroi.

Acomat : flegme politique. — Acomat n'est pas moins digne de mémoire. Par son intrépidité, son sang-froid, sa science du cœur humain et sa rouerie politique, par le flegme d'une ambition qui ne se dément pas un instant et a des ressources pour toutes les crises, par la gravité calme du langage, la constance de sa volonté, ou la grandeur simple de l'attitude, ce vizir est aussi vivant que s'il avait une réalité historique. On ne peut lui reprocher que de ne pas concourir aux événements. Ils se produisent sans lui, et malgré lui. Il pourrait dire comme la Léontine d'Héraclius :

Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire.

Mais qu'importe? Ce n'en est pas moins une création animée d'un souffle immortel.

Bajazet. Situation fausse. Ses contradictions. — Quant à Bajazet, il nous semble trop passif pour un héros qui donne son nom à la pièce; car il n'agit guère plus que Britannicus. Mais du moins l'amant de Junie ne se perd que par un excès de confiance, tandis que celui d'Atalide s'abaisse par le moins héroïque des travers, par sa dissimulation. Or, si cette duplicité convient aux races orientales, elle répugne à la candeur ou à la générosité que suppose la tendresse de ce soupirant trop romanesque et trop francisé. Il y a dans ses paroles ou ses démarches bien des compromis fâcheux qui lui aliéneraient toute estime, s'il ne fallait pardonner ces manœuvres équivoques à la situation fausse d'un jeune prince malheureux, et somme,

sous peine de mort, de répondre à une passion qu'il ne partage [)oint. On pourra donc plaider les circonstances atténuantes, et dite qu'il n'a point pris d'engagement formel, qu'en hésitant à dissiper une erreur il ne veut pas conii)romeltre Alalide, entln i|uc son air et la tiédeur de son langage pouvaient détromper Moxane. Mais on ne saurait absoudre tous ses faux-fuyants. Uacine lui-même l'a bien senti ; car il cherche à réparer celle laulc par la volte-face du cinquième acte, où Bajazet répond à INjxane lui offrant sa grâce :

Je ne racceplerais que pour vous en punir, Que pour faire éclater aux yeux de tout l'Empire L'honneur et le mépris que cette offre m'inspire.

(Acte V, se. IV.)

C'est sa réhabilitation qui commence, mais achetée peat-étre au prix d'une inconséquence. Outre que la confession du coupable est forcée par la lettre qui le dénonce, on s'étonne qu'il préfère si tardivement l'honneur à la rie. Il est vrai que déjà quand Acomat lui dit au second acte :

La plus sainte des lois, ah! c'est de vous sauver, Et d'arracher, soij:ncur, d'une mort manifeste Le sang des Ottomans dont vous faites le reste!

(Acte II, se. m)

il répliquait :

Ce reste malheureux serait trop acheté S'il faut le conserver par une lâcheté.

Mais depuis il s'est un peu prêté à la comédie de l'amour. Nous n'entrons donc pas sans peine dans les vues de ce repcnlir f[ui lui conseille tout à coup de périr avec celle qu'il aime. Bref, il y a là des contradictions dont souffre la vraisemblance ou la lo^'ique. Et puis il faut bien passer condamnation sur le défaut que Voltaire critique malicieusement dans ses vers du TtiiqAe du goût :

Racine observe les portraits De Bajazet, de Xipiiarès, De Brilannicus, d'Hippolyte :

A peine il distingue leun (rails.

Ils ont tous le même mérite :

Tendres, galants, doux et discrets; Et l'Amour qui marche à leur suite Les croit des courtisans français.

Atalide. L'art des contrastes. — Atalide est encore plus irrésolue ; [nais il y a du moins je ne sais quelle grâce touchante dans les caprices de son importune jalousie qui entraîne Bajazet à sa perte. Le contraste de sa vertu, de sa douceur et de sa sensibilité plaintive fait ressortir plus vivement encore la figure de Roxane.

Bajazct et Zaïre. — Il ne faut pas oublier non plus sa confidente, à laquelle Voltaire empruntera le doux nom de Zaïre. Transformée en héroïne chrétienne, cette humble suivante devait un jour mourir sur notre scène, vierge et martyre.

Au reste. Voltaire a fait d'autres emprunts à Racine. Zatime, la confidente de Roxane, est devenue Fatime. Roxane a prêté plus d'un trait au caractère d'Orosmane. Le germe du fameux vers : Zaïre, voks pleurez... est*dans la quatrième scène du troisième acte. En effet Bajazet y accourt pour rassurer Atalide, en lui apprenant qu'il vient d'apaiser la colère de Roxane : quoique l'honneur et l'amour reprochent cette complaisance à l'âme fière du jeune prince, cependant il s'applaudit de se vnir- enfin libre; mais son transport est interrompu par les larmes qui s'échappent des yeux d'Atalide. Etonné d'une douleur à laquelle il ne pouvait s'attendre, il s'écrie :

Que vois-je? qu'avez- vous? wottô piewrez?

Voltaire a su très habilement recueillir ce mot si simple ; il l'a mis en lumière, il en a fait un coup de théâtre, car la situation du Soudan est plus pathétique : il vient d'accabler Zaïre de SCS mépris, lorsqu'une larme de celle qu'il croit infidèle éteint son courroux, et rallume son amour.

Conclusion — Terminons en disant que, malgré les anachronismes exigés par les convenances du temps, Racine a. su représenter ingénieusement la politique du Sérail, du moins dans les deux principaux caractères. Sans doute on ne retrouve point ici les curiosités de langage par lesquelles il est facile de simuler la couleur locale, témoin les Orientales de Victor Hugo.

Il ne parle ni de Harem, ni d'Uléma, ni de Muphti, ni de Kisler- Afja, ni de Boslangi. 11 remplace même le mot de cordon par celte périphrase, nœuds infortunés ; mais on ne contestera pas sa bonne volonté de rester souvent lidèle à la vérité des mœurs. S'il ne nomme pas le conseil des Ulémas, il le désigne (acte I, se. n) sous le nom dlntei-prètes sacrés de la loi. 11 parle de Vélcndard redouté du prophète (acte III, se. ii) qu'on déploie aux jours de péril. 11 mentionne les muets exécuteurs des vengeances du maître et le fatal lacet (acte IV, se. v). Il connaît la loi qui ne donne à la favorite le titre de Sultane qu'après la naissance d'un fds. Il a donc essayé de mettre en scène les usages ou maximes de la Turquie. Ce qui nous parait timide fut alors presque audacieux; et il serait injuste d'insister sur l'insui'llsance des détails accessoires, quand le poète satisfait à l'essentiel, c'est-à-dire à la peinture des passions, etauximpres sions de terreur qui semblent dépayser un spectateur complai sant.

(i6-;3) I. — Faits historiques.

Retour à la tragc'dle historique. Mithridate et Pnlehérie.

— Mitliridate, qui suivit Bajazet, fui une tonlalive nouvelle dans le genre historique où Racine s'était déjà signalé par Britannicus. Selon toute probabilité, la première représentation eut lieu, le vendredi 13 janvier 1073, à l'Hôtel de Bourgogne, le lendemain même du jour où le poète venait d'être reçu à l'Académie française '. Jamais sa vie littéraire n'avait été plus heureuse; car il commençait à régner sans partage. Tandis qu'il se signalait, chaque année, par un triomphe, le vieux Corneille luttait en vain contre les injures de l'âge et le goût du siècle.

1. Il y fut admis avec Fléchier et l'abbé Gallois, le 1*2 janvier 1673. Il n'avait que trente-trois ans.

En novembre i672, environ six semaines auparavant, malgré les espérances et le zèle de quelques admirateurs fidèles qui promettaient bruyamment une victoire, sa Pulchérie n'avait pu se soutenir sur la scène obscure du Marais, où elle fut jouée par de médiocres acteurs, dans un des quartiers les plus solitaires de Paris, en présence des survivants de la vieille cour. On y vit une impératrice éprise d'un jeune homme, et qui, étouffant cet amour par raison politique, choisissait pour époux un vieillard, comme plus digne du trône et plus capable de gouverner. C'était en quelque sorte la contre-partie de Milhridate, ce sexagénaire amoureux et jaloux au point de sacrifier à ses soupçons sa femme et ses enfants. Le succès de Racine se trouva donc rehaussé par cet échec que les illusions du vaincu ne voulaient pas s'avouer, et que le rédacteur du Mercure déroba sous des euphémismes respectueux, avec un trait final contre c les envieux qui doivent à Corneille leur réputation, et n'eussent jamais fait leurs ouvrages, s'il n'avait pas travaillé pour le théâtre ».

Succès incontesté. La cabale n'ose protester qu'à mivoix. — Il est certain que les transports d'enthousiasme furent presque unanimes. Les moins bienveillants durent se résigner à le reconnaitre, et se permirent à peine des épigrammes indirectes; témoin Robinet, qui. dans sa Gazette, s'exprime ainsi :

L'auteur adroit

Que l'on nomme Monsieur Racine, Lequel à l'Hôtel prend racine, A ce sujet fort bien traité; Et l'on y peut en vérité Quantité de grands vers entendre, Et quantité d'un style tendre.

De Visé lui-même se réduisit à des réserves dont l'ironie est comme un coup de sifflet honteux, et couvert par le bruit des bravos. « Le ilithridate de M. Racine, écrivait-il, a plu, comme tous les ouvrages de cet auteur.... Il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, qu'il lui a été d'habiller à la turque nos amants et nos amantes. Il a adouci la grande férocité de Mithridate qui avait fait égorger sa femme. . ; et, quoique ce prince

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lui barbare, il la n-tjdu en mourant un des meilleurs princes du monde.... Ce grand roi meurt avec tant de respect pour les Dieux, qu'on pourrait le donner pour ext-mple à nos princes les plus chrétiens.... Les principales règles étant de plaire, d'instruire et de toucher *, on ne saurait donner trop de louanges à cet illu.strc auteur, puisque sa tragédie a pin, qu'ellt; est de bon exemple, et qu'elle a touché les cœurs. »

L'entourage de Mme de Sévigné subit également l'induence de cette laveur universelle. Si elle n'exprima pas elle-même ses propres sentiments, Técho de son cercle habituel nous est du moins parvenu dans ce billet de Mme de Conlanges, daté du 24 février 1673 : c MithrUate est une pièce charmante; on y pleure; on y est dans une continuelle admiration; on la voit trente l'ois, on la trouve plus belle la trentième que la première ».

Mitlirldute et LouIh XIV. — Toute la cour s'empressa de fairo oliorus, et n'eut qu'à suivre l'élan donné par le maître. Comment n'eùt-il pas été séduit? MUUridate dut sourire à un ambitieux dans un temps où la gloire des armes exaltait toutes les imaginftlions. Pour célébrer le passage du Rhin, la poésie préparait alors ses chants les plus épiques, et les arts leurs monuments ornés des inscriptions les plus fastueuses. A l'orgueil de trophées récents s'associait donc, avec à-propos, l'accent héroïque d'une tragédie inspirée par la Muse de l'histoire. La note sentimentale qui tempérait cet accent devint une convenance de plus; car le jeune souverain ne songeait pas seulement à conquérir des provinces, et d'autres victoires n'étaient pas moins retentissantes. A son exemple, toute une brillante noblesse se piquait d'associer des équipées galante» aux prouesses des champs de bataille. Aussi ne fut-elle pas passagère cette prédilection qui lit la fortune d'un drame où la grandeur d'àmc s'enveloppait d'un charme romanesque. No lisons-nous pas dans le Journal do Dangrau, à la date du 5 novembre 1684- : t Le soir il y eut comédie française [à Fnntai-

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nebleau); le roi y vint, et Von choisit Mithridate, parce que c'est la comédie qui lui plaît le plus ». Ce goût du maître ne se démentit point à l'heure de ses disgrâces. Car il y eut alors pour lui des analogies plus sensibles encore entre sa situation et celle d'un roi toujours intrépide parmi ses revers. Il en fut de Louis XIV comme de Charles XII, qui, si l'on en croit Voltaire, demandait à Mithridate de magnanimes émotions avant le combat, et de fières consolations dans la défaite. On dit encore que le prince Eugène de Savoie récitait par cœur les plus belles tirades de cette pièce. Si nous recueillons ces mémorables suffrages, c'est pour témoigner que le rival de Corneille sut aussi parler à l'âme des héros.

Les devanciers de Racine. Analogies avec les Trachiuiennes de Sophocle et le Nicomède de Corneille* — Ce noble sujet avait déjà tenté au moins un devancier, La Calprenède, qui composa une tragédie intitulée la Mort de Mithridate.. On mentionne bien aussi un Mithridate de Scudéry : mais il n'en reste aucune trace dans son théâtre. Peut-être cette erreur s'estelle accréditée, parce que le premier rôle de Y Amour tyrannique, sa pièce la plus fameuse, était celui de Tiridate, roi du Pont. Racine ne dit pas un mot dans sa préface de la pièce de La Calprenède; mais il eut le droit de se taire, puisqu'il ne fit pas le moindre emprunt à cet ouvrage médiocre dont l'unique mérite avait été une fidélité servilement docile aux données de la tradition. Ici, Pharnace et son père jouent le rôle que leur prête l'histoire, sans qu'un roman d'amour le complique ou l'altère. On n'y voit figurer ni Xipharès, ni Monime, déjà mis à mort avant l'époque où Racine les ressuscite. En revanche, on y rencontre des personnages qu'offraient les récits anciens, Hipsicratée, femme du roi, ainsi que Mithndatie et A'tse, ses deux filles. L'invention fait défaut à cette paraphrase de Plutarque et d'Appien. Il n'y a pas plus d'intérêt dans la situation que de relief dans les caractères; et la pâleur du style justifie bien le mot de Richelieu qui reprochait à La Calprenède « la mollesse de sa facture ».

Si des imitations ont inspiré telle ou telle scène à Racine, il en serait plutôt redevable aux Trachiniennes de Sophocle, comme l'a remarqué le père Brumoy. Il y a du moins une cer-

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laine analogie entre Déjanirc, <kinl la feinte résignation arrache à rinlidcle Lichas le secret qui! voulait cachera sa jalousie, et Mithridate surprenant à Monime l'aveu de sa passion. Toutefois il faut beaucoup de complaisance pour retnjuver, avec le père Porée, le roi du Pont, donnant Monime à Xipiiarès, dans Hercule mourant qui recommande à son fits Ilyllus de prendre lole pour épouse.

Ceux qui cherchent des termes de comparaison, ou des réminiscences, les retrouveront plus sûrement dans Nicomède. Car un des personnages de relie pièce, Attale, est, comme Pharnace, gagné à la cause des Romains, tandis que son frère rappelle Xipliaiès par son courage et son patriotisme. De même, le cœur de Laodice est acquis au plus généreux de ces deux rivaux qui se disputent ses préférences. Enfin, Monime semble parfois se souvenir de Pauline, et de son héroïque vertu. Coriii'iile n'aurait donc pas élé tout à fait étranger à la conception (Vnne tragédie où la politique se mêle à la galanterie.

I/Iilsloire et les droits du poète. Anachronisines henrcox. — Quoi qu'il en soit, ce n'est pas à la lumière de l'histoire (pfil faut étudier les beautés dont elle est pleine; car on risquerait alors de ne pas les goûter à leur prix. Disons plus : si touchante que puisse être la destinée d'une jeune (ille livrée par les siens à un vieillard qui la condamne à périr, ses malheurs ne suffisaient pas à l'intérêt d'une action dramatique. Racine le comprit; et, usant de ses privilèges de poète, il se garda bien de se conformer slriolement à la rigoureuse exactitude des faits. C'était son droit absolu, remarquons le une fois de plus. Lessing, à propos de la tragédie d'Essex, par Thomas Corneille, se moquait de ceux qui disaient qu'Elisabeth avait soixantehuit ans lorsque le comte d'Essex fut décapité. Il soutenait que le poète a le droit de la rajeunir. « Elle est jeune, disait-il, parce que je le veux; elle est belle, parce que cela me plait. » Nous partageons ce sentiment, témoin ce que nous avons dit plus haut de Bérénice. Dans la matière historique à laquelle s'applique l'invention théâtrale, il faut distinguer les faits et les caractères. Peirmi les faits, il en est de facultatifs, de secondaires, qui peuvent élre mudiliés, s'ils sont gênants, ou ne se prêtent pas aux péripéties du drame : de ce genre sont tous

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