ÉTUDES LITTÉRAIRES. I
ceux dont la uotoriété est au-dessous du savoir moyen des spectateurs. Le respect n'est dû qu'à des événements connus de tous, et à ceux qui sont liés au caractère même des personnages. Ceux-là sont inviolables : nul ne saurait y toucher sans péril. Quant aux caractères, ils doivent être conformes à la vérité. L'imagination ne peut que renforcer les traits admis et consacrés, c'est-à-dire les idéaliser par le prestige de l'art. Telle est, en général, la poétique des maîtres.
C'est ainsi que Racine suppose que Mithridate n'avait poiat encore épousé Monime. Or on sait que depuis longtemps elle était une des femmes du sérail où ce sultan asiatique n'hésita même pas à enfermer sa sœur.
Puis il fait revivre Xipharès étranglé, dès sa première jeunesse, avec Stratonice, sa mère, coupable d'avoir livré à Pompée les trésors du roi barbare. Ayant besoin d'un héros sentimental, il le créa d'emblée.
Quant au dénoûment, il contredit la tradition qui veut que Monime ait obéi sans murmure, avec une douce mélancolie, aux ordres de son seigneur et maître; or, ici, Mithridate expirant unit lui-même les deux amants que le véritable roi du Pont avait assassinés en toute sécurité de conscience. Nous voilà bien loin de Plutarque, et du récit qu'Amyot traduit ainsi « avec une grâce dans son vieux style », dit Racine, e que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langue moderne » : « Quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait com mandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal; et, se le nouant autour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit incontinent. Et lors, elle se prit à dire : € 0 maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point au € moins à ce triste service? » En disant ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à Teu nuque. » Est-il besoin d'ajouter que ce terrible adversaire des Romains eût désavoué les madrigaux que lui prête Racine, notamment lorsqu'il dit à Monime :
Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux, Si ma présence ici n'en est point un pour vous.
(Acte II, se. IV.)
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Bref, il est certain que le Mercure ne se troni|)a ^nière fiuand il accusa Racine d'avoir falsifié l'histoire.
L'art de flatter le Koût du public. — Mais (<> journal eut le tort (le ne pas reionuailre dans ces anachronismcs volontaires les arlilict's d'une ima;^'inatioii qui visait au patln'îtique, ou les ruses d'un bel esprit habile à llaller le goût du public par ses dél'auts comme par ses qualités. Oui, ce qui ravit la Cour et la Ville, ce fut précisément le tour chevaleresque et romanesque d'une fiction où l'héroïsme se combinait si bien avec la tendresse qu'on ne s'apen;.ut pas de ce qu'il y avait de faux ou de périll<'u.v dans les soupirs d'une galanterie sénile. Et puis, si cette situation fréquente dans la comédie était plus rare dans la tragédie, du moins y était-elle autorisée par l'exemple de Corneille. Il y eut aussi beaucoup d'adresse dans le dénoùment heureux qui assurait le bonheur de Monime et de Xi|)harès. C'était une façon de désarmer la raillerie par l'émotion. En allant ainsi au-devant du désir secret des spectateurs. Racine leur fit oublier o»i pardonner le travers de Milhridale. Sans doute sa conversion subite, à l'article de la mort, était fort invraisemblable; car il arrive plus souvent que nos passions ou nos vices s'aggravent avec l'àgo. Mais, outre que le contraire peut aussi se rencontrer, ce repentir amnistiait le coupable, et le sauvait du ridicule ou de l'odieux. Ceux qui venaient de trembler pour Monimo, et de se révolter contre la perfidie du piège tendu à sa bonne foi, furent tout aises d'absoudre une faute spontanément réparée : la haine se tourna donc en sympathie pour le prince qui honorait son heure suprême par l'abandon volontaire de ses droits. On lui sut gré de consacrer l'alliance des nobles cœurs qu'avait séparés sa jalousie; et dans ce barbare réhabilité par sa générosité on .se plut à ne voir qu'un héros mourant pour la liberté du moi\de.