‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 73 sur 133 · fiTI'HK F.nil'.MAIKF · texte numérisé non relu

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I.'nrtion. Rivalllô entre un père et un HIn. Ijt nitnntion de l'A» are. Hnllé d'int«'>r^t. — Cette pièce appartient au genre le plus difficile et le plus rare, car c'est une tragédie de rararlère; nous entendons par là que des causes morales sont les seuls mobiles de tous les incidents.

La situation est à peu près la même que celle de l'Avare. Dans les deux cas, il s'agit d'une rivalité entre un père et son fils; l'on sait aussi qu'en deux scènes analogues le même artifice est mis en jeu pour découvrir l'intelligence secrète de l'amant et de sa maîtresse. Enfin l'une et l'autre pièce se concluent par un mariage d'inclination. A la rigueur, le nom de Mithridate n'était pas nécessaire à cette peinture de la tyrannie paternelle. Mais, si l'histoire n'y parait qu'un accessoire, elle donne à l'ensemble de la grandeur et de la majesté.

On a prétendu qu'il y a dans ce tableau deux intérêts distincts qui se nuisent mutuellement, à savoir la passion de Xipharès pour Monime, et la vengeance de Mithridate contre les Romains. Nous ne sommes pas de cet avis; car l'entretien solennel où s'annonce la revanche d'une défaite ne nous laisse pas oublier Xipharès et Monime, puisque c'est la première occasion de leur péril. Il n'y a donc ici nul conflit d'intrigues opposées, ou froidement parallèles, — selon le vice commun aux pièces de la décadence de Corneille, si visible par exemple dans Serlorhis qui est curieux à rapprocher de Mithridate pour les gaucheries du mélange de l'amour et de la politique chez un vieillard héroïque, — mais il y a une unité d'action fortement nouée par la jalousie de Mithridate, et habilement graduée par des alternatives d'espérance ou de crainte.

Les caractères, mithridate et son plan de campagne. Le vieillard amoureux. Le piège tendu à Illonime. — Quand un poète représente une figure connue de tous, il faut de nécessité que le portrait soutienne toute la renommée de l'original, et remplisse l'attente des imaginations. Or, plus d'une critique s'est élevée contre le caractère que Racine prête à Mithridate, même dans la grande scène où il confie à ses deux fils l'audacieux projet d'aller, lui fugitif, porter la guerre en Italie, comme un autre Annibal. Les spécialistes du moins se sont récriés sur la façon expéditive dont ce conquérant abrège ou supprime les distances par ses fantaisies géographiques ou stratégiques. Le prince Eugène de Savoie fut, dit-on, un des incrédules que firent sourire ces vers :

Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jour Aux lieux où le Danube y voit finir son cours?

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€ Il en pouvait bien douter, dit-ii un jour, au rapport de l'abhi' du lies, et il n'avait pas tort : car c'est une navi;,'alion de près de trois cents lieues, et très malaisée, surtout pour le transport do toute une armée. Il ne déclarait pas moins chimérique la prétention d'atteindre en trois mois le pied du (.i.iiiitulc. » Renchérissant sur ces chicanes, M. Cousin proolanje que « Racine ne counait ni la politique, ni la guerre ». 11 ne voit t qu'un morceau de belle rhétorique * » dans ce plan de campagne dont les témérités ne sauraient € entrer en parallèle avec les scènes politiques ol militaires de Cinna ou de Sertorius, surtout avec cette première scène de la Mort de Pompée où nous assistons à un conseil aussi vrai, aussi profond que l'a jamais pu être aucun des conseils de Richelieu ou de Mazaria >. Il termine en décrétant que « Racine n'était pas né pour peindre les héros ». Qu'on puisse en effet censurer certains détails d'un itinéraire aventureux, bien que vraisemblable et confirmé par le témoignage d'Appicn et par cette remarque de Montesquieu qui a son prix : « Il forma ce dessein d" aller à Rome avec les mêmes nations qui l'asservirent quelques siècles après, et par le même chemin qu'elles tinrent », nous ne le nierons pas. Mais ces réserves techniques ne sauraient prévaloir contre l'impression grandiose qui se dégage de cet épisode salué, depuis deux siècles, par les suffrages des connaisseurs comme par les a|)plaudissenienls de la foule. Oui, voilà bien le héros que Montest^uieu compare « à un lion qui regarde ses blessures, et n'en est que plus indigné ». Or, ce qui nous importe, c'est l'intensité de cette haine qu'enracinèrent quarante années de combats. A ces accents éloquents nous reconnaissons donc celui qui a le droit de dire, (Ml expirant :

J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu.

Pourtant, nous ne ferons pas difllculté d'avouer que Racine peut paraître avoir compromis par une faiblesse le nom d'un personnage qui représente l'indépendance du monde, et la lutte dos nations barbares contre l'oppression romaine. La fierté de

1. M. Cuusin s'y connaissait. Cet oracle so trouve dans la dixième leçon sur l» Vrai, le Beau et le Bien.

ses espérances contredit, du moins en apparence, ce rôle de vieillard amoureux qui s'abaisse à une manœuve indigne tout ensemble et d'un père, et d'un souverain tel que lui. Quand même la vérité des mœurs orientales et du cœur humain s'y prêterait, la convenance dramatique de la scène française y résiste un peu, et nous souflrons d'abord de voir tant de petitesse dans la grandeur. Mais, une fois la faute admise, nous ne saurions en contester l'effet théâtral. Il est même assez puissant pour qu'on excuse un ressort qui imprime tant de mouvement à l'action. On peut dire d'abord que la perfidie ne répugne point aux habitudes d'un roi barbare qui se servait si volontiers de cette arme contre ses ennemis. Ne se ménage-t-il pas luimême une excuse, en s'écriant :

S'il n'est digne de moi, le piège est digne d'eux : Trompons qui nous trahit,...

(Acte III, se. v.)

C'est à cette scène qu'on pourrait appliquer ces vers de Boileau :

L'esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé, D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.

Ses stratagèmes militaires justifient et expliquent la ruse de sa jalousie et Plutarque ne nous apprend-il pas combien effrénée (àxôXao-xoç) était sa complexion amoureuse? Sans doute celte ruse rappelle trop la fourberie d'Harpagon. Mais pourquoi défendrait-on à la tragédie de se rapprocher de la comédie? Dès que les héros s'oublient jusqu'à devenir des hommes, il faut bien se résigner à retrouver en eux les communes misères. Le poète doit alors être absous, quand il réussit à sauver par le pathétique une situation équivoque. N'y a-t-il pas plutôt lieu d'admirer un art assez souple pour tirer un effet tragique de l'imitation d'un ressort de comédie? Or oserait-on nier l'émotion de terreur et de pitié produite par ce coup de théâtre qui, loin de faire rire, comme le guet-apens de V Avare, nous attendrit jusqu'aux larmes? Ajoutons que ce n'est plus un incident amusant qui n'entraine aucune suite, mais le nœuo

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môme du drame, et la péripétie nécessaire à la catastrophe. Soyons donc aussi indulgents pour Racine que pour Mithridate dont la gloire reste entière, lorsqu'il s'écrie :

Ennf^mi des Romains et de la tyrannie,

Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie;

Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux

Qu'une pareille haine a signalés contre eux,

Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,

Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.

Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein

Rome en cendres me vit expirer dans son sein.

Mais au moins quelque joie en mourant me console :

J'expire environné d'ennemis que j'immole;

Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains,

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

(Acte V, se. V.)

Hoiiiine. Adresse et mesure. Une héroïne aimable. —

Quand même on résisterait à ces beautés oratoires, les plus rebelles rendront les armes aux aimables vertus de Monime; car jamais Racine n'a conçu figure de femme plus charmante. Quelle perfection dans ce cœur si tendre et si courageux, dans cette âme si timide et si forte qui plie et ne rompt pas! Sa conduite et ses discours sont un miracle de mesure et d'adresse, parmi les embûches de la situation la plus délicate que l'on puisse imaginer. « Livrée à un roi barbare, et reléguée dans une forteresse, elle attend des hasards de la guerre le moment de la servitude et de son hymen. Son père l'a donnée : elle se doit, elle se donne. Mais le profond sentiment de l'oppression où elle est tombée soulève en elle une révolte silencieuse. Quoi qu'il faille subir, son cœur lui reste. C'est dans cet asile que se sont réfugiées sa volonté violée et sa dignité outragée. Que la violence maitrise et avilisse l'univers, elle n'atteint pas jusqu'à l'âme : nulle contrainte ne la conquiert, et nul devoir ne la livre. A travers tous les respects de son langage, Mithridale sent cette résistance cachée et s'en irrite. Il a beau faire, il n'aura d'elle qu'une soumission d'esclave, et toutes les terreurs de sa puissance n'arracheront jamais une parcelle de ce trésor intérieur sur lequel nulle terreur n'a prise et nulle puissance n'a droit'. >

1. M. Taine, Nouveaux Essais de critique historique (Hachette), dans I9 ai remarquable article sur Racine.

D'ailleurs, elle aime d'un amour d'autant plus touchant qu'il est combattu, et que, réduite à l'étoufTer, à redouter ses aveux, elle ne cesse de trembler non pour elle, mais pour Xipharès. Elle ne deviendra sereine et calme qu'au moment où, affranchie par l'odieux artifice dont sa candeur ne pouvait se défier, elle voit clairement le devoir que sa dignité lui impose, et n'a plus à risquer que sa vie. Aussitôt son secret trahi, elle se sent maîtresse d'elle-même. Son tranquille sourire apprend à un trompeur quelle estime elle fait de sa personne ; et, intrépide devant ses menaces, elle les brave, sans emportement, sans faste, avec la discrétion d'Une sujette et les ménagements d'une femme soucieuse avant tout de son honneur. Au reste, le poète avait pris soin de supposer que Monime et Xipharès s'aimaient avant que le roi du Pont eût pensé à la mettre au rang de ses épouses. Sa passion est donc à l'abri de tout reproche.

Elle sait bien d'ailleurs ce que lui rései^ve le tyran dont elle méprise la bassesse; mais cette vue d'une mort prochaine ne donne que plus de franchise à ce cœur opprimé qui s'élève audessus de toute crainte, et semble jouir de sa libert-é retrouvée. Son attitude n'est-elle pas le sublime de la pudeur et de la convenance, quand elle dit :

Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée

A cette obéissance où j'étais attactiée;

Et ce fatal amour dont j'avais triomphé,

Ce feu que dans l'oubli je croya>s étouffé,

Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue,

Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue.

Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.

En vain vous en pourriez perdre le souvenir;

Et cet aveu honteux où vous m'avez forcée,

Demeurera touj.ours présent à ma pensée.

Toujours je vous croirais incertain de ma foi.

Et le tombeau. Seigneur, est moins triste pour moi

Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage.

(Acte IV, se. IV.)

Aucune fausse note ne détonne dans la simplicité de ces sentiments étrangers à tout excès, à toute emphase. Combien exquise est la délicatesse de l'adieu qui imposait à Xipharès une séparation nécessaire :

Car, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, Seigneur, pour ne plus vous le dire, Ma gloire me rappelle, et m'entraîne à l'autel Où je vais vous jurer un silence éternel.

(Acte II, se. VI.)

Dans ces sous-entendus on sent l'involontaire illusion de l'amour, ramenant à l'objet de sa tendresse jusqu'aux sacriliccs qui lui sont contraires.

Corneille aurait pu tracer la figure de Mithridate; mais celle de Monime ne pouvait cclore que sous le pinceau de Racine : car il est sans rival dans l'art de faire vivre ces héroïnes qui sont toujours femmes, même quand elles triomphent de leur cœur, et dont la physionomie nous offre la pureté du génie grec s'alliant au charme idéal des vierges de Raphaël.

Les deux, frères. — Corneille et Racine confondus. — Nous ne parlerons point do Phariiacc qui trahit son frère et vend son père aux Romains. Pour l'oublier, il vaut mieux penser à Xipharès. Fier d'être issu d'un grand homme, il est un modèle de générosité. Il semble n'avoir hérité que des vertus paternelles. Nos sympathies vont d'elles-mêmes à ce llls qui sacrifie sa passion au devoir, et qui, prêt à périr victime d'une jalousie forcenée, ne se venge d'un père dénaturé qu'en exposant sa vie pour le sauver de ses ennemis. Il est vraiment digne d'être aimé de Monime qui le juge si bien, dans cette délicate et pathétique exclamation :

De ces feux innocents, j'ai trahi le mystère :

Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père,

Il en mourra, Seigneur.

(Acte IV, se. iv.)

Parmi de si violentes secousses, on se plait à rencontrer ces traits dont la délicatesse nous charme. C'est ainsi que Britannicus et Junie nous délassent de la cruauté d'un Néron, et des noirceurs d'une alTreuse politicjue. L'élégie d'Alalide et de Bajazel s'oppose avec un égal bonlieur à la rage sanguinaire de Roxane. De même, Hippolyte et Aricie adoucissent par le tendre coloris de l'innocence les teintes sombres et terribles de la perfidie et de l'incesle. Voilà par quels ingénieux contrastes le génie sait animer et varier un tableau.

Remarquons enfin que, dans Mithi'idate, Racine n'avait pas sous les yeux, comme pour Britannicus, l'exemple d'un Tacite, et « le plus grand peintre de l'antiquité », comme il l'appelle, mais seulement quelques lignes de Plutarque, de Florus, de Dion Cassius et d'Appien, et qu'il a dû féconder une matière ingrate.

Certes il y a dans le théâtre même de Racine des ouvrages plus brillants que Mithridate, mais cette tragédie est peut-être celle que recommande le plus l'alliance de la force et de la grâce. Ici, l'on dirait que les mérites de Corneille et de Racine se sont comme fondus ensemble.

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