I. — Faits historiques
Les devanciers de Racine. La mise en scène de la pièce à la cour. Un succès de larmes. Iphigénie contemporaine de Suréna. — Si nous exceptons la Thébaïde et certaines scènes à'Andromaque, on peut dire que Racine n'avait point encore engagé directement la lutte avec les maîtres du théâtre grec, lorsqu'il revint à Euripide, en abordant la légende dlphigénie. Elle avait déjà tenté bien des auteurs. En 1524, Érasme traduisit en vers latins la pièce d'Euripide. En 1549, Thomas Sibilet, auteur d'un Art poétique, la tourna du grec en français. En 1551, à Venise, parut VIphigénie de Lodovico Dolce. La Jephté de l'Écossais Buchanan, vers 1540, n'est qu'une transposition de la tragédie d'Euripide. En 1632, il y eut une Iphigénie d'un certain Gaumin : elle est signalée par l'abbé de la Porte dans son Bictionnaire dramatique.
Mais il faut distinguer surtout Vfphig&nie en Aulide, tragicomédie de Rotrou. Elle fut jouée en 1640, trente-quatre ans avant celle de Racine, qui lui doit l'heureuse idée d'avoir donné un rôle à Ulysse. Du reste, nous ne dirons pas avec Marmontel : « Il y a là des scènes que Racine seul pouvait faire
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oublier >. Non, l'œuvre pèche par une sécheresse qui n'exclut point les loiif^uours. La Chjteinnestre de Holrou est régente d'Argos, en rahscnce de son mari. Son Ijihiijcnic a la dignilc d'uiio princesse du sang. Son Achille, qui est amoureux, ressemble à un gentilliomnu' duelliste du sit'-ii.* df> Lmii-; XllI. Il dcfic ainsi Ulysse :
Demeurons donc d'accor»! de l'heure et de la place.
Le poète nous fait assister au sacrifice sanglant. Au moment t)ù Calchas va frapper la victime, un coup de tonnerre retentit. Diane apparaît dans un nuage, Iphigénie est enlevée au ciel, et Agamemnon annonce la prise de Troie. Notons enfin à ce propos qu'en 176*.) des amateurs eurent la singulière idée de mettre aussi en scène le dènoiiment de Mphigënie de Racine, tentative bizarre contre laquelle Voltaire proteste si vivement dans sa correspondance.
Vlphigénie de Racine fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne, avant le 28 janvier 1675. Mais, dès le mois d'aoïjt 1674, la Cour avait eu les prémices de ce chef-d'œuvre, dans les divertissements donnés à Versailles, après la conquête de la Franche- Comté, le soir même du jour où le prince de Condé fit présenter au roi les cent sept drapeaux conquis sur le champ de bataille de Sénef. Le tlîéàtre avait été dressé au bout de l'allée qui va dans rOrangt'iie. « Il y avait, dit Félibien, d'espace en espace, des grottes d'un ouvrage rustique..., entre chaque arbre de grands candélabres, et des guéridons d'or et d'azur qui portaient des guirandoles de cristal, allumées de plusieurs bougies. Cette allée Unissait par un portique de marbre; les pilastres qui en soute naient la corniche étaient de lapis, et la porte paraissait toute d'orfèvrerie. » Nous citons cette description parce qu'elle explique un peu la métamorphose de la légende mythologique, et de ses personnages accommodés à ce lu.ve royal. Ce fut d'ailleurs un succès de larmes, comme l'atteste la Gazette où Robinet écrivit :
La Cour toute pleine
De pleureurs, fil une autre scène.
Où l'on vit maints des plus beaux yeux.
Voire des plus impérieux,
Pleurer sans aucun artifice
Sur ce fabuleux sacrifice.
Ce témoignage est confirmé par l'épître où Boileau, associant raclrice au poète (ce qui ne pouvait déplaire ni à l'une ni à l'autre), disait, deux ans plus tard :
Que tu sais bien, Racine, à l'aide d'un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur!
Jamais Iphigénie en Aulide immolée N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait, sous ton nom, verser la Ghampmeslé.
(Epître VII.)
Les détracteurs n'eurent que la ressource de railler cet enthousiasme. L'un d'eux. Barbier d'Aucourt, dans l'allégorie satirique d'Apollon charlatan, rappelant la mort récente de Molière, n'ajoute-t-il pas :
Mais, à propos de pleurs, je me suis laissé dire Que ce maître Apollon, n'ayant plus de quoy rire. Depuis qu"il a perdu l'usage du inoly ',
Qui fut un simple si joly.
D'un déluge de pleurs va noyer son empire. En effet, sa Racine attendrit tant de cœurs. Lorsque d'Iphigénie elle anime les charmes, Qu'elle fait chaque jour par des torrents de larmes Renchérir les mouchoirs aux dépens des pleureurs.
Les critiques les moins prévenus comme l'abbé de Villicrs, et les rivaux les plus envieux comme Le Clerc et ses amis, sont donc unanimes à constater cette universelle émotion; et Louis Racine ne se laissa point abuser par sa piété fifiale, quand il dit en ses Mémoires : « Jamais pièce ne resta plus longtemps sur le théâtre, et ne fit couler tant de pleurs ».
Oui, c'était l'heure d'une gloire incontestée. En décembre 1674, le vieux Corneille avait vu sa dernière tragédie, Surétia, expirer au milieu de l'indifférence générale. La Mort d'Achille, composée par son frère Thomas, — d'ailleurs une des plus mauvaises tragédies de l'auteur de la Mort d'Arinibal — , venait de tomber à
1. Il joue sur le nom de Molière, comme sur celui de Racine. Il raconte dans tous ses détails l'histoire de cette plante pour laquelle Apollon a conçu une folle tendresse, et il analyse les sucs extraits de cette racine doucereuse. (Voir les Ennemis de Racine, par M. Deltour.)
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plat {'IK) décembre 1673). Le Ut'marate de l'abbé Hoyer, plus malheureux encore, succombait sous une temprte de sifllets. Seul un jeune débutant réussissait à surprendre quelques applaudissements par son coup d'essai, Pyraine et Thiabd. 11 se uomniait Pradon. Mais qui pouvait soupçonacr alors que cet inconnu réduirait prochainement au silence un poète proclamé !(• roi de la scène?
I/Ililil^riiio de Le C'iere et de Cora». — Au milieu de ce triomphe, il y eut pourtant un symptôme de malveillance, et comme un prélude de sourde cabale : nous voulons parler de Michel Le Clerc, écrivain très médiocre, bien qu'il fût de l'Académie, maJs assez téméraire pour oser entrer en lice avec un concurrent dont les ennemis n'avaient point désarmé ; car il y a tout lieu de supposer que cet imprudent rimeur eut des complices. Ceux qui allaient prendre Pradon sous leur patronage crurent sans doute que la lutte était déjà possible contre une renommée dont l'éclat les importunait. Il est on elTet malaisé d'admettre (ju'un pur hasard décida seul l'apparition de cette seconde Iphiycnie qui surgit tout à coup sur le théâtre Guénégaud, neuf mois après la fameuse représentation de Versailles. Bien que l'auteur se défende d'être un plagiaire, on s'explique mal qu'il ail si longtemps tardé à terminer une œuvre qu'il présentait comme antérieure à sa rivale. Quoi qu'il en soit, il en fut pour sa courte honte, avec les prùncurs qui d'avance avaient bruyamment célébré son talent; car, née le 24 mai 1G75, sur la scène de l'Holel de Guénégaud, son Iphitjcnie y était morte et enterrée dès le 0 juin, après cinq représentations.
11 avait eu pour collaborateur Coras, auteur de ce poème do Jonas ou Ninive pt'nitente auquel Boileau fit deux allusions malicieuses :
Le Jonas inconnu sèche dans la poussière.
^Sdl. IX, V. 91.)
L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relie.
{Lutrin, V, v. 143.)
Mais, tout en avouant dans sa préface qu'il lui devait une centaine de vers épars (;à et là. Le Cleic avait d'abord réclamé très haut ses droits de paternité. Il est vrai qu'après l'échec il
les revendiqua d'un ton moins assuré : ce qui rend piquante cette épigramme de Racine :
Entre Le Clerc et son ami Coras,
Tous deux auteurs rimants de compagnie,
N'a pas longtemps sourdirent grands débats
Sur le propos de son Iphigénie.
Coras lui dit : « La pièce est de mon cru » ;
Le Clerc répond : •■ Elle est mienne, et non vôtre ».
Mais, aussitôt que l'ouvrage a paru.
Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
Dans ces intrigues d'une basse jalousie, on ne sait ce qui doit étonner le plus, de l'impertinence, ou de la maladresse des cabaleurs. Aussi ne ferons-nous pas à un sot l'honneur de nous attarder à l'analyse de ses plates inventions et de ses larcins plus ou moins déguisés. Disons seulement que Le Clerc supprime l'épisode d'Eriphile, comme étant trop personnel à Racine. Mais il ne manque pas de suivre ses traces, tant bien que mal, lorsqu'il le peut impunément. Comme lui, il fait Achille amoureux ; et, si la fille d'Agamemnon semble d'abord accueillir froidement ses fadeurs sentimentales, c'est qu'elle songe -à entrer en religion, nous voulons dire à se consacrer au culte de Diane ^ Mais sa mère s'y oppose, et dès lors elle ne prononce plus de vœux qu'en faveur d'Achille. — Signalons encore un trait qui distingue la pièce de Le Clerc. Racine avait eu l'esprit de laisser à Euripide le personnage de Ménélas, légué par la tradition, mais que ses infortunes domestiques eussent exposé aux sourires d'un parterre français, car chez nous Sganarelle qui depuis.... Mais il n'était point encore devenu, à l'imitation d'Othello, une figure tragique, et les contemporains de Mohère n'auraient pu compatir aux doléances de ce mari qui court après l'amante de Paris. Mais Le Clerc était homme à braver le ridicule, et il n'hésita pas à meltre en scène Agamemnon gourmandant ainsi les regrets malencontreux de son frère :
N'êtes-vous point honteux de rêver nuit et jour, A l'ingrate moitié qui rit de votre amour?
1. Le couvent joue souvent un rôle dans la littérature romanesque du XVII» siècle, depuis l'Astrée jusqu'à la Princesse de Clùces- Junie elle-même n'échappe à Néron qu'eu se faisant vestale.
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Len arlstarqnen da temp». l/abbé de VilllerNt Pierre Per« ranlt. — l'ourlant, tes misères l'iirtMil comblt'es tlt.' louanges dans un opuscule anonyme qui était une réplique aux Remarques sur l'Iphù/énie de M. Hadne, anonymes elles aussi, lequel établissait un pai-allèle entre les deux ouvrages, sous ce titre : Remarques sur VIphigi'nie de M. Coras (1675). Il est probable que Coras lut l'auteur de cette apologie; car il se garda bien de nommer Le Clei*c. Il y blâmait avec outrecuidance la trahison d'Eriphile, les emportements d'Achille, la résignation d'Iphigénie, et la lâcheté d'Agamemnon qu'il comparait au Félix de Polyeucte. Mais n'insistons pas sur cette vainc polémique. Laissons |)lutot retomber la poussière qu'elle souleva. Ces documents dont abuse aujourd'hui l'érudition ne valent pas souvent la peine d'être exhumés des bibliothèques où ils reposent; car ils sont dictes les uns par la haine ou la mauvaise i'oi, les autres par un pédahtisme fastidieux; et, au lieu d'éclairer les questions, ils ne font que les obscurcir. Tous ces batailleurs se gourment dans une impasse; ils n'obéissent à aucun principe : on dirait des sourds ou des aveugles qui dissertent sur les sons ou les couleurs.
Un autre aristarque d'alors, l'abbé de Villiers, auteur d'un Entretien sur les tragédies de ce temps (1073), alors jésuite, plus tard bénédictin, ne s'avisa-t-il pas de louer dans Vfphigénie de Racine une tragédie sans amour? Oui, sans amour*. Ecoutez: < On peut dire que le grand succès de Vfphigénie a désabusé le public de l'erreur où il était qu'une tragédie ne pouvait se soutenir sans un violent amour. Eu elTet, tout le monde a été pour cette tragédie ; et il n'y a que deux ou trois coquettes de profession qui n'ont pas été contentes; c'est sans doute parce que Vamour n'y régne pas, comme dans le Bajazet et la BLWnice. » Ainsi donc les soupirs d'Achille, d'Iphigénie et d'Eriphile ne suffisaient point aux exigences des duvcercux, comme les appelait jadis Corneille; car ils regrettaient qu'Iphigénie< se montrât fille plutôt qu'amante ». L'abbé le disait en propres termes, et le passage est assez curieux pour qu'on le cite; le voici : « Les empressements qu'elle témoigne pour être caressée de son père ne sont pas les plus beaux endroits de la pièce; et j'ai rencontré bien des gens qui n'approuvaient pas qu'une lillc de l'âge d'Iphi-
génie courût après les caresses de son père. » Ils y virent une grave infraction aux bienséances, et reprochèrent à Racine trop de naturel, trop de familiarité! Voilà où en était la critique dans le voisinage des maitres.
C'est avec la même compétence qu'en 1678 Pierre Perrault, receveur général des finances de Paris, frère aîné de Charles Perrault visé par une allusion dans la préface de Racine, et qui ne lui en garda pas rancune, tenta de démontrer la supériorité de Racine sur Euripide, dans un dialogue inachevé et manuscrit que possède la Bibliothèque nationale, et qui a pour titre : Critique des deux tragédies d'Iphigénie, etc. Pour opposer plus sûrement à « la manière plus élégante et plus chàliée » du poète français « le désordre de paroles diffuses, inutiles, mal choisies du poète grec, il imagina de traduire l'un et l'autre en prose, sans se douter de l'inconvenance littéraire qu'il y avait à commettre ainsi un double attentat contre les deux Muses, et avec quelles circonstances aggravantes! Voici son début, d'après Euripide : « Holà! bonhomme, sortez un peu ici devant ce logis. » — Vieillard : « Qu'y a-t-il de nouveau que vous veuillez faire, roi Agamemnon? » Le critique anglais houspillé par Voltaire, qui au vers de Racine :
Mais tout dort, et l'armée, et les vents et Neptune,
préférera la réplique de la sentinelle d'Hamlet : « Je n'ai pas même entendu une souris trotter », eût approuvé. C'est que nul de ces juges ne soupçonnait alors les véritables différences qui pouvaient exister entre l'original et son imitation. Racine luimême, dans sa préface, faisait semblant de ne pas les apercevoir, lorsqu'il se plaisait à dire : « Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. Mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce ». Nous ne partagerons point celte illusion qui rappelle le mot de Voltaire s'écriant de sa loge, à une représentation de son pauvre Œdipe : « Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle » . Mieux vaut reconnaître qu'un sujet emprunté au théâtre antique ne pouvait s'acclimater sur le nôtre, sans être profondément modifié par le miracle d'une adresse qui allait le rendre presque français.
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