‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 75 sur 133 · II. — ÉTUDE UTTÉRAIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDE UTTÉRAIRE

La léj^ciidc li'liiliiicénic. Sod caractère rcliKlru^ danH l'antiquité. — EHcliyle, Earipidc. La vierge niarlyre du patrio* tiiiiue. — Le sacrifice iri|iliif;ônie est une de ces Icgomlcs dont l'horreur convenait au grnie sombre et hiératique d'Eschyle. Aussi devons-nous déplorer la perte du drame où il représenta ce sinistre prologue de la guerre Sainte. Du moins en retrouvons-nous un souvenir dans cette strophe de VAgamemnon : « Lt?s chefs avides de combats n'écoutèrent ni ses prières, ni les douces plaintes qu'elle adressait à son père, et ils ne lurent point attendris par sa jeunesse. Et le père lui même, après l'invocation, ordonna aux sacrificateurs de la saisir comme une chèvre, et de l'étendre sur l'autel enveloppée de ses vêtements, et la tête pendante, et de comprimer sous un bandeau sa belle bouche, pour étouffer les mots funestes qu'elle aurait pu dire. — Tandis qu'elle versait son sang couleur de safran, d'un trait de ses yeux elle saisit de pitié les sacrificateurs, belle comme dans les peintures; et on voyait qu'elle voulait leur parler, comme au jour où elle charmait par ses douces paroles les riches festins paternels. » Ignorée d'Homère, celte légende se trouve dans les Chants Cypriaques, épopée qui date du viii" siècle avant J.-C, et dont l'auteur Stasinos racontait les faits antérieurs à la guerre de Troie.

Pour comprendre l'effroi mystérieux qu'inspirait ce sujet, il nous faut remonter par l'imagination à cet âge primitif où les dieux ne semblaient être que des despotes fantasques, soumis à toutes nos passions, aussi capricieux dans la faveur que dans la haine, jaloux du bonheur des mortels, avides de sang, et tenant les hommes courbés sous l'épouvante. Les prémices des moissons et des troujieaux étaient parfois impuissantes à fléchir leur courroux. Il leur fallait des victimes humaines, cl les plus charmantes, les plus pures. Encore ces implacables ne furent-ils pas toujours désarmés par de cruelles oblations. Si la piété révoltante d'.\gamemnon achetait par le meurtre de sa lille le départ de la flotte et la ruine diliun, la fatalité l'attendait au retour. L'épouse devait venger la mère; et sous la

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hache adultère de Clytemnestre, un père barbare expiera le forfait commandé par ces oracles qu'une morne superstition n'adorait qu'en tremblant. Les croyances sacrées restèrent donc longtemps inséparables de ces traditions pleines d'angoisses contre lesquelles, quatre cents ans après Eschyle, s'indignait encore la raison de Lucrèce, avec une ironie si tragique.

Contemple tout d'abord la pieuse famille.

Prenant le soin cruel d'orner la jeune fille,

Pour que des deux côtés de ce front virginal

Tous les rubans sacrés flottent en nombre égal.

Pour ce cœur ingénu, quel coup, quelle lumière,

Quand elle vit debout, devant l'autel, son père.

Les yeux baissés, l'air morne, et sous leur saint manteau

Des prêtres assassins cachant mal leurs couteaux;

Plus loin, en cercle affreux, toute la foule émue

Portant les yeux sur elle, et pleurant à sa vue!

Muette de terreur, et les implorant tous.

Cette royale enfant tomba sur les genoux;

Mais rien ne peut sauver celle qui la première

Pourtant au roi des rois donna le nom de père;

On l'entraîne, on la porte effarée à l'autel.

Non pour y célébrer, dans le rit solennel,

La fête de l'amour, pour être accompagnée

Jusqu'au toit de l'époux d'un beau chant d'hyménée;

Non : sur ce chaste corps, à l'âge de l'hymen,

C'est un ministre vil qui va porter la main;

Il faut qu'elle périsse, et, pour plus de misère,

Se sente encor mourir par l'ordre de son père.

Et pourquoi? Comprenez leur saint raisonnement.

C'est pour sortir du port, au souffle d'un bon vent,

Que l'on va t'égorger, noble et tendre victime.

Tant la religion peut enfanter le crime!

[Le Poème de Lucrèce, par M. C. Martha, c. iv.)

Si le cœur religieux d'Eschyle avait eu des larmes pour le souvenir d'une affreuse immolation, l'esprit philosophique d'Euripide recula devant l'atrocité de ce drame impie qui eût scandalisé les contemporains de Socrate; car, outre que Tart antique répugne aux extrêmes douleurs, les âmes commençaient à adoucir, en même temps que les intelligences s'éclairaient d'une lumière nouvelle. Les Athéniens ne pensaient plus être agréables aux dieux, en égorgeant des prisonniers, comme ils avaient fait après la victoire de Salamine. La conscience

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humaine imposait oiifiii quelque justice à l'aréopajçe des immortels. Aus!?i le plus trafique des poêles grecs crut il devoir sublituer une biche à la vierge plaintive qui suppliait si éloqucm ment «on père de ne point lui ravir les douceurs de la vie. Il v rnldailliMirs encour.i;,'('; par l'instinct de clémence naturel à lui I)e'iplc qui refusa toujours d'instituer des combats de gladiateurs, dans une cité à l'entrée de laquelle s'élevait un autel consacré à la Pitié. Il faut voir dans la vie de Pélopidas par Plularquc quelle fut l'anxiété des chefs thébains au.vqucls un orarle ordonnait d'inïmoior une vier^'c blonde sur la tombe des filles do Scédasos : ils finirent par odVir aii.v dieux une jeune cavale aux poils blonds, qui s'était échappée dans le camp.

Pourtant, malgré le scrupule d'Euripide, les couleurs de la liS<'nde n'ont pas été faussées. L'expédi(,'nt même qui les tempère atteste le respect de la foi mylhobtgique; car la pièce est dominée par l'invisible puissance de la déesse offensée qui exige une expiation. Pour quelle s'accomplisse, il sera nécessaire que Glytemncslre elle même ne résiste plus à l'arrêt fatidique, et surtout que la victime consente au dénoùment dont Achille, lui aussi, finira par devenir le témoin résigné. En efTet. après le frisson d'un premier saisissement, et la surprise d'une détuillance involontain:, Iphigéuie se transfigure tout d'un coup. Si le mot ne semblait détonner en plein paganisme, nous dirions tpic la Grdcc a parlé. L'onfant qui tout à l'heure embrassait en pliiiranl les genoux d'Againemnon, se relève héroïne et sainte. Lidée de sauver la Grèce par son trépas exalte son enthousiasme : € Je me dévoue, s'écrie-t-elle, immolez-moi, guerriers; et, couverts de mon sang, courez renverser Troie! Ses ruines seront les monuments éternels de ma gloire; ce seront mes enfants, mon hymen, mon triomphe! Il est dans l'ordre que les Grecs commandent aux barbares, et non les barbares au.x (irecs : ceux-là sont nés pour l'esclavage, ceux-ci pour la liberté. »

Dès lors, plus de faiblesse. A sa mère qui lui demande ses vulontés dernières, elle dii:te un testament tritunphal. (Juelle sérénité dans ce dialogue ! « Tu ne me perds point, je vis toujours, et ma gloire rejaillira sur toi. — - Que dirai-je de ta part à tes sœurs? — Ne les couvre pas de noirs vêtements. — Quelle

parole amie leur rapporterai-je de toi? — Fais-leur mes adieux; et Oreste, que je vois, élève le pour être un homme. — Est-il quelque chose que je puisse faire pour toi, de retour à Argos? » A cette question où grondent des menaces de vengeance, elle ne répond que par ce mot de pardon : « N'aie point de haine pour mon père, ton époux, à cause de moi. » Puis, restée seule avec le chœur, elle ordonne les apprêts de sa mort, comme ceux d'une fête. Aux transports de l'hymne qu'elle entonne, on dirait que la procession funèbre est un allègre cortège, et le supplice une apothéose. Devant la statue de sa chère déesse, elle a de mystiques élans : « Qu'on apporte les corbeilles ! qu'on allume le feu sacré!.... Voici ma chevelure à couronner; donnezmoi l'eau lustrale, formez des danses autour du temple, autour de l'autel, en invoquant Diane souveraine, Diane bienheureuse.... 0 ma mère vénérable, je t'offre maintenant mes larmes : car, pendant les sacrifices, cela n'est pas permis. » On voit qu'en dépit de son scepticisme, Euripide demeura fidèle à l'esprit même de la fable. Il voulut peindre ici le martyre de la vierge qui expire, comme une autre Jeanne d'Arc, sur l'autel même de la Patrie, qu'elle fait victorieuse.

Racine ne peut acclimater ce sujet. Il substitue des iuipressions romanesques au sentiment religieux. L'action. — Revenons maintenant à Racine. Pour juger la différence qui le sépare de son antique modèle, il suffit de dire que le merveilleux païen n'avait plus sa raison d'être pour la société chrétienne du xvii^ siècle. Malgré toute son adresse, le poète ne pouvait passionner les imaginations en faveur d'une guerre idéalisée par la Grèce comme la revanche de son honneur outragé. A quel spectateur français pouvait-on persuader que le sang d'une jeune fille était le prix indispensable de la victoire? Il fallait donc accommoder à un autre milieu ce drame auquel faisait défaut le soutien de la foi populaire et de l'intérêt national. Pour mesurer la distance à laquelle le public restait d'un pareil sujet, rappelons qu'avant que Lekain eût introduit au théâtre la vérité du costume, on voyait Agamemnon, dans le camp des Grecs, « enveloppé d'une espèce de baril à franges, étant galamment son chapeau aux dames, et conduisant au bûcher sa fille Iphigénie en robe de cour ». Achille paraissait

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€ en petit chapeau snrmonté d'une aigrette blanche, avec des gants et des bus blancs ». Ces anachronismes de la mise en scène excusent, en les expliquant, ceux des mœurs et du langage.

Ainsi, tout en constatant je ne sais quoi de factice ou de faux dans les situations et le^ mœurs, doit-on pardonner à Hacine d'avoir substitué des impressions romanesques au sentiment religieux. Quoi qu'en dise certain bachelier de la façon de Lesage, qui prétend plaisamment que le vent, c'est-à-dire les dieux et leurs oracles, joue le principal rôle dans cette tragédie •, il s'agit pour nous de savoir, non si la flotte pourra mettre à la voile, mais si la fille d'Agamemnon épousera son amant.

Aussi se résigne-t-on à un dénoùment cruel qui nous laisse regretter la biche d'Euripide; et, si injuste qu'elle soit, la mort d'Eriphile se fait accepter comme un expédient nécessaire : outre que le sang n'est pas versé sous nos yeux, on ne plaint guère une aventurière ingrate et perfide qui, opposant un obstacle à l'union de deux cœurs, inquiétait nos sympathies. C'est dire que les personnages flottent dans une région un peu vague, entre Versailles et la tente d'Agamemnon. Mais, s'ils n'ont rien d'antique, ils représentent du moins des traits permanents de la nature humaine. Nous voyons en eux les types du héros, du politique, de la mère, de la fille, de l'amant; et le poète reprend ses avantages quand il exprime des sentiments qui, appartenant à tous les temps, ne cesseront jamais d'intéresser la curiosité psychologique.

Quant au cadre où ils se jouent, c'est à Euripide qu'il le doit. Les combats de la nature contre l'ambition annoncés dans une première scène qui prépare toutes les autres; l'arrivée de Clytemnestre et d'iphigénic. dont la joie est déchirante pour le cœur d'Agamemnon ; la foudroyante nouvelle du sacrifice succédant aux explosions de tendresse filiale; l'hymen d'Achille servant de prétexte à une perfidie; l'indignation du héros compromis à son insu par cette ruse indigne; le désespoir d'une mère; les

1. Dans son Gil Blas, il prête co paradoxe spirituel au bachelier Melchior do Villogas : • Un maudit vent retient les Grecs en Aulide, semble les clouer au port; s'il ne change point, ils ne pourront assii'gcr la ville do Priam. C'est donc le vont qui l'ail l'inti'rét de cotte tragédie, et je vois d'un œil indifférent le péril d'Iphigénie, puisque sa mort est un moyen d'obtenir des dieux un vent favorable. »

reproches d'une épouse; les larmes d'une victime d'ailleurs obéissante, tels sont les motifs où nous admirons l'industrie d'une imitation originale. Cependant il faut remarquer en outre que Racine emprunte à Euripide l'exposition de son drame, mais en l'affaiblissant pour l'accommoder à notre délicatesse. Les mesures prises afin d'empêcher Clytemnestre et Iphigénie d'arriver en Aulide, ne sont plus les mêmes chez les deux poètes. Racine suppose qu'elles se sont égarées : te qui est peu naturel. Dans Euripide, c'est Ménélas qui arrête l'esclave chargé des ordres du roi, et lui arrache la lettre d'Agamemnon. Cette violence produit entre 'les deux flls d'Atrée une scène de reproches très chaude, très théâtrale, outre qu'elle peint les caractères. C'est au milieu de cette querelle qu'on vient annoncer l'arrivée de Clytemnestre , événement qui fait tomber leur colère : la nature triomphe alors de l'ambition.

Les caractères. L'Ipliigénie de Racine se souvient de son rang. Bienséances que lui impose sa seconde patrie. — Le rôle d'Iphigénie étant la principale beauté de cette œuvre, étudions d'abord cette sœur cadette d'Andromaque et de Monime, de Pauline et de Chimène.

Il faut nous attendre à ne plus retrouver ici les détails ingénus qui nous charment dans ces tableaux familiers où Euripide est tout voisin de la nature. Nous regrettons par exemple les accents de cette prière où tressaille une éloquence mélodieuse comme le légendaire chant du cygne : « Ne me fais pas mourir avant le temps, il est doux de regarder la lumière; ne me force pas de voir les abîmes souterrains. La première je t'ai nommé mon pèr€, et tu m'appelas ta fille; la première, penchée sur .tes genoux, je t'ai donné de douces caresses et j'en ai reçu de toi. Tu me disais alors : 0 ma fille, te verrai-je quelque jour dans la maison d'un puissant époux, heureuse et florissante comme il est digne de moi? Et moi, je te disais, suspendue à ton cou, et pressant ta barbe que je touche encore : Te recevrai-je vieillissant, ô mon père, dans la douce hospitalité de ma maison, pour te rendre les soins qui m'ont nourrie dans mon enfance? Je garde la mémoire de ces paroles; mais tu les as oubliées, et tu veux me faire mourir. » Ces épanchements vont être tempérés par l'étiquette et par des bienséances

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que ne connaissait pas l'aimable simplicité du monde naissant. (l'est ainsi quo dans Eiiri|)iile. d'autres scènes d'intérieur sont prises sur le vif. Telle est l'arrivée de Clytemnestre ; elle recommande à ses serviteurs d'enlever avec précaution les objets déposés dans le char, elle prie les femmes du chœur de recevoir Iphigénie dans leurs bras, elle fait maintenir les chevaux, lorsque, effrayée de leurs mouvements, elle va descendre elle-même ; elle serre contre son sein le petit Oreste, et, suivie dt> sa lillc, s'avance avec l'orgueil d'une heureuse mère.

Fille du roi des rois, l'iphif^'énie de Racine se souvient en ellfl de son rang : elle craindrait de déchoir, en disant trop ouvertement que les clartés du jour lui sont précieuses, et qu'elle redoute les ténèbres de la mort. Elle se respecte trop pour démentir par une faiblesse le sang d'Agamemnon. Si elle implore son père, elle s'adresse moins à sa pitié qu'à son orgueil. Elle rappelle sa naissance, les honneurs reçus, et l'éclat d'iuae alliance promise. Elle voudrait surtout épargner des larmes à sa mère et au fiancé dont elle parle avec la même réserve que de son attachement à la vie. Il y a parfois comme des nuances chrétiennes dans sa soumission filiale, par exemple quand elle dit, non sans de muettes supplications :

Cessez de vous troubler, vous n'êtes \X)ii\l trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien. Vous voulez la reprendre; Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un u'il aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le fniil, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une léte innocente, Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

(Acte IV, se. IV.)

De même l'Andromède de Corneille, condamnée à devenir la proie d'un monstre marin, pleure aussi sur son sort, mais ne manque pas k la magnanimité qui s'imposait à toutes les héro'ines lie théâtre.

Iphigénie finit même par se résigner au point de résister à sou auuuil qui veut la déiViidrc, cl, pour dt'sarnier sa colère,

elle s'écrie dans un élan d'héroïsme magnifiquement imité d'Euripide :

Allez; et, dans ses murs vides de citoyens. Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir; Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'une si belle histoire.

(Acte V, se. u.)

Ici la vertu est devenue dévoîiment : il y entre de la passion, de l'enthousiasme.

Elle n'est pas moins généreuse quand, résolue à se dévouer, elle console sa mère, et apaise ainsi ses ressentiments :

Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère, Ne reprochez jamais mon trépas à mon père.

(Acte V, se. m.)

La magnanimité, voilà le trait qui la distingue. Elle est généreuse même pour sa rivale, et implore en sa faveur le patronage d'Achille :

Je viens vous présenter une jeune princesse. Le ciel a sur son front imprimé sa noblesse. De larmes tous les jours ses yeux sont arrosés; Vous savez ses malheurs, vous les avez causés. Moi-même (oii m'emportait une aveugle colère?) J'ai tantôt, sans respect, affligé sa misère. Que ne puis-je aussi bien, par d'utiles secours, Réparer promptement mes injustes discours? Je lui prêle ma voix, je ne puis davantage. Vous seul pouvez, seigneur, détruire votre ouvrage.

(Acte III, se. IV.)

On l'admire plus encore qu'on ne la plaint. En nous défendant de la préférer à l'Iphigénie grecque qui lui est supérieure par la naïveté comme par l'enthousiasme, nous pouvons louer en elle un parfait exemplaire de convenance virginale, associant la grâce à la fierté, la passion à la pudeur, et un héroïsme modeste à une douceur exquise. Elle fait donc honneur à sa seconde patrie.

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Agameninon et Louis XIV. — DaDS le caractère d'^ mt'iniion se Iraliil aussi l'infériorité à laquelle Racine était condamné par la faute de l'étiquette et de toutes les bien<iéanc€S de son temps. Chez Euripide, le père se livre davantage au premier mouvement. 11 s'abandonne, il s'oublie, il pleure; et on est tenté de lui pardonner son fanatisme, parce qu'il est sincère dans son obéissance aux dieux. Mais, chez Racine, la morgue et l'ambition prédominent : nous sommes en face d"un souverain absolu qui ne doute pas de son droit, et craint de déroger en laissant battre son cœur. En pleine crise, il parait trop soucieux de Sa Majesté. Quand il annonce à sa fille qu'il faut mourir, il lui dit solennellement :

Allez, et que les Grecs qui vont vous immoler Reconnaissent mon sang en le voyant couler.

(Acte IV, se. rv.)

Voilà bien un contemporain de Louis XIV. Sa toute-puissance est pour lui un dogme; il se croit possesseur de son peuple et de sa famille, comme un particulier de sa terre.

Clyleiniiesire et Versailles. — La Clytemnestre grecque devait subir une métamorphose analogue; car le public du wii'' siècle n'eut pas supporté la violence de ses invectives dans Euripide. Elle y reproche à son mari de l'avoir enlevée à Tantale, et d'avoir écrasé contre terre son premier enfant. Elle devient ensuite presque bourgeoise, quand elle se pique d'être fidèle, attentive au ménage, modérée, discrète, d'être mère de quatre enfants, et termine en disant qu'une femme comme elle est rare en tout pays. Elle se constitue en rébellion ouverte contre l'autorité conjugale. Elle fait des menaces sinistres.

Irascible et altière, la Clytemnestre de Racine conserve pourtant sa dignité de reine; et, si l'on sent fermenter sous les plaintes de la mère les représailles terribles d'une trahison domestique, les éclats de cette haine sont amortis par les bienséances d'une haute fortune. On lui a même reproché de plaider la cause de sa fille avec une éloquence trop académique pour une situation extrême qui exige des «ris, des larmes, et le morne silence du désespoir plus qu'un exorde habile, des argu-

ments bien ordonnés, des transitions adroites, et une péroraison étudiée. Mais nous n'aurons garde de prendre la responsabilité de ces griefs; car ce serait de l'ingratitude pour d'incomparables beautés, et, si le théâtre a ses conventions, celles-là méritent d'être acceptées.

Ajoutons, avec M. Taine, qu'au xvii® siècle « l'homme de cour et l'homme d'État ont toujours la parole prête et parfaite. Son orgueil, son rang, son éducation et son emploi lui interdisent de s'abandonner. Il est toujours en scène. Louis XIV, au lit de mort, comme après les désastres de 1709, gardait sa justesse et sa grandeur de style. Le roi avait transformé l'homme, et nous ne devons point juger un monde aristocratique et oratoire, d'après les cris de nos poètes lyriques et nos habitudes de plébéiens. »

Nous ne reprochons à Clytemnestre que de refroidir ses reproches en racontant une anecdote domestique, l'enlèvement d'Hélène par Thésée, et la naissance d'Eriphile. Mais Racine jetait ainsi les semences de son dénoûment.

Achille et les petits-maîtres de la cour. — Pour ce qui est d'Achille, penser à Homère serait ici la plus étrange méprise. 11 n'a pas en fait la moindre ressemblance avec le farouche héros qui ne pleure dans la perte de Briséis qu'un affront reçu, qui dit vouloir manger le cœur d'Hector, qui égorge par monceaux des victimes humaines sur le bûcher de Patrocle, et, les bras rouges de sang, menace le ciel de sa vengeance, avec des hurlements de rage. Non, ce sauvage n'est point l'ancêtre du cavalier que Racine met en scène, tout fier de sa race, et tout bouillant de jeunesse, mais disert, poli, respectueux envers les captives, s'attendrissant sur leur sort, n'osant se présenter devant elles sans leur permission, et finissant par leur ofTrir galamment le bras pour les mettre en liberté, chapeau bas :

Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre. Venez, Madame; il faut les en croire et me suivre.

(Acte V, se. II.)

11 faut oublier aussi l'Achille d'Euripide ; car celui-ci ne préfère point la vie d'Iphigénie au succès de l'expédition, et à sa propre gloire. C'est par orgueil et générosité pure qu'il se résout à

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défendre une jeune fille, sans l'aimer, sans même l'avoir vue. Voilà ce que n'auraient pas compris les petits- maîtres de Versailles; et, pour leur plaire, Racine a dû prêter au fils de Thétis une physionomie chevaleresque dont l'expression rappelle les héros des cycles d'Arthur ou de Rome la grant, plus que la Grèce fabuleuse. L'amour devient donc ici le ressort de son courroux. C'est un Don Quichotte qui, pour délivrer sa Dulcinée, est prêt à braver les dieux comme les hommes. Si sa jactance parait trop présomptueuse, s'il s'emporte à la moindre contradiction, si, non content de menacer Agamemnon, il cherche à intimider Iphigénie même pour l'empêcher d'obéir à son père, ces fanfaronnades et ces témérités attestent que le poète, tout en modifiant la tradition, désirait se conformer à ses exigences. 11 essayait de peindre l'Achille t ardent, colère, implacable, impétueux, qui se révolte contre les lois, et n'en appelle qu'aux armes ». N'a-t-il pas la prétention de protéger sa fiancée en dépit d'elle-même, de l'enlever, et de la conduire à sa tente, où il se flatte de la défendre seul avec Patrocle et ses Thessaliens contre son père et toute l'armée?

Citons ici quelques traits de caractère. Il dit à Iphigénie :

Vous allez à l'autel, et moi j'y cours, Madame

A mon aveugle amour tout sera légitime. Le prêtre deviendra ma premifîre victime : Le bilcher par mes mains détruit et renversé, Dans le sang des bourreaux nagera dispersé; Et si, dans les horreurs de ce désordre extrême, Votre père frappé tombe et péril lui-mt'me, Alors, de vos respects reconnaissant les fruits, N'accusez point les coups que vous aurez conduits..,.

(Acte V, se. n.) Ailleurs il répond par des sarcasmes au zèle religieux d'Ulysse : il se moque des oracles, et des dieux :

Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes? Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mêmes.

(Acte I, se. II.)

Il propose d'aller prendre Troie, à lui seul, avec Patrocle :

Et, quand moi seul enfin il faudrait l'assiéger, Patrocle et moi, seigneur, nous irons vous venger.

(Acte I, se. u)

Toutes ces réminiscences classiques sont parfois artificielles; mais, animées par l'entrain général du rôle, elles trompent l'œil, et communiquent du moins au personnage un caractère individuel dont l'ensemble est vivant, malgré certaines façons de paladin qui a coudoyé Roland et Rodomont.

Ériphile. Le style. — La même adresse nous frappe dans la conception d'Eriphile. Si ce personnage a le tort d'être épisodique, il rend service à l'intrigue et la dispense d'un merveilleux qui répugnait à notre théâtre. Motivée par la jalousie, sa perfidie est assez odieuse pour que l'on consente à la voir périr au lieu d'Iphigénie qu'elle a voulu perdre. La fiction prend ainsi comme un air de logique ou de vérité, ce qui satisfait la raison ou la conscience. Racine excelle dans l'art de faire accepter même l'invraisemblable par des ruses ingénieuses qui éludent les écueils, tournent les difficultés, préviennent les objections, et masquent les parties vulnérables où la critique pourrait avoir prise. Dans cette tragédie, il a su plus que jamais se rendre les imaginations complaisantes. Un de ses secrets a été le pathétique des sentiments et la magie du style ; car, en même temps qu'il nous attendrit, il nous enchante par un langage dont la couleur épique s'associe à l'agissante rapidité du drame. Bien que les mœurs soient presque contemporaines, on se croit pourtant dépaysé par la poésie qui se mêle aux détails, même les plus familiers. Ce qui serait faux en toute autre occasion, devient donc une convenance suprême dans un sujet légendaire qu'enveloppe comme la limpide lumière de l'Atlique.

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