‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 76 sur 133 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

La cabale de l'Hôtel de Bouillon. — C'est encore l'inspiration d'Euripide que nous retrouvons dans Phèdre, qui parut pour la première fois soit à Versailles devant Louis XIV et

Mme de Monlespan, soit plutôt à l'Hôtel de Bourgogne ♦, le vendredi l'-"" janvier de l'année 1677, trois jours avant la pièce de Pradon jouée au théâtre Guénégaud, le dimanche suivant, 3 janvier, par les comédiens du roi. Malgré les mériles de Racine et de la Champmeslé à laquelle, au témoignage de l'abbé du Bos, € il avait enseigné la déclamation du rôle de Phèdre, vers pour vers », l'accueil fait à l'un et à l'autre ne répondit point à l'attente publique. Or celle-ci était vive, car, le 4 octobre 1676, Bayle écrivait à Minutoli, professeur de belles-lettres à Genève : « M. de Racine travaille à la tragédie d'Hippolyte dont on attend un grand succès ». Quoi qu'il en coûte de raconter les causes d'une disgrâce- qui fut la honte de la société lettrée, en un siècle si réputé pour la délicatesse de son goût, il faut bien cependant nous résigner à résumer ici les incidents d'un complot où ne figura plus seulement la tourbe des envieu.\, mais une élite de femmes distinguées et de grands seigneurs, parmi lesquels les princes de Vendôme.

Cette conspiration fut ourdie à l'Hôtel de Bouillon, où une duchesse, nièce de Mazarin, régnait sur une cour de beaux esprits, parmi lesquels se rencontrèrent plus d'une fois Molière, La Fontaine et même le vieux Corneille. Hardie, impérieuse, spirituelle, redoutable à qui avait le malheur de lui déplaire, très vive à la riposte, se piquant de faire elle-même des vers, de donner le ton aux élégances, d'inspirer les talents, et de dicter des arrêts, elle s'était érigée en juge des renommées; et il fallait compter avec ce tribunal. < Elle savait, dit Saint-Simon, parlait bien, disputait volontiers, et allait quelquefois à la botte. » La Fontaine la plaisante ainsi agréablement sur son humeur batailleuse :

Les Sophocles du temps et l'illustre Molière Vous donnent toujours lieu d'ajouter quelque point. Sur quoi ne disputez-vous point? -'

1. Dans un do ses manuscrits inédits, Brossetto raconte que la pièce parât :i N.Tsailics-, et, dans son commentaire de l'Épitro VII de Boilcau, il affirme UMT le Mercure qu'elle fut repn'scntëe au thoàtro do Itourpognc.

'.'. Lo nom d'une autre duchesso de Bouillon se retrouvera plus tard dans l'histoiro do Phèdre. On raconte que Mlle Lecouvreur, en récitant ces vers :

Je no suis pas de ces femmes perdues

Qui goûtent dans le crime une tranquille paix,

Son frère, Philippe Mancini, duc de Nevers, mêlait aussi des prétentions de Mécène à sa vanité de métromane. Encensé par la coterie des Boyer, des Segrais et des Benserade, il aurait été, deux ans plus tôt, au dire de Brossette, le collaborateur anonyme du pamphlet composé par Saint-Sorlin contre Boileau et qui avait pour titre la Défense du poème héroïque. Il donnait de somptueux repas, où ses parasites le proclamaient le plus galant poète du siècle. Il y avait alors des rimeurs faméliques, et le temps est proche où, dans Turcaret, Lesage esquissera « Monsieur Gloutonneau, le poète ». Quoi qu'il en soit, ce duc partageait les préventions d'un groupe hostile à Racine ; déjà même on l'avait vu patronner d'une épitre louangeuse VIphigénie de Le Clerc et son outrecuidante rivalité. Tels furent les deux chefs dune cabale dont le crédit allait non pas étouffer une œuvre de génie, — c'était impossible — , mais du moins en retarder le triomphe.

Pour y réussir, il leur fallait la complicité d'un de ces sots qui ne doutent de rien. Or celle-ci fut assurée par l'entremise de la douce Mme Deshoulières qui parlait si tendrement aux moutons, aux fleurs et aux ruisseaux. Sa houlette se changea cette fois en serpent; la bergère devint la furie Alecto; et, parmi les clients du salon où elle tenait bureau d'esprit, cette muse besogneuse qui voulait se venger d'une épigramme lancée contre son Gcnsén'c, n'eut point de peine à découvrir le rimeur intrépide qu'elle allait enrôler au service des plus basses jalousies. Ce fut Pradon, l'auteur de cette Pyrame et Thisbé qui avait eu quelque succès en 1674, de Tamerlan et de la Troade dont Racine venait de railler le récent échec par un sonnet malicieux. Compatriote de Corneille, il se montrait fier de ce titre comme d'une promesse de gloire dramatique : mais, bien qu'il se plût à rappeler cette communauté d'origine, il appartenait à l'école de Racine, et, comme lui, faisait de l'amour le principal ressort de son théâtre : Tamerlan n'est qu'un soupirant doucereux; mais passons. Donc le Pradon, semblable à tous ses pareils de tous les temps, en semblable occurrence, n'hésita pas à exploiter

désigna du geste et du regard la rivale puissante qui lui disputait lo cœur du maréchal de Saxe. Peu de jours après, la grande actrice mourut par lo poison, dit-on, et de cette lugubre aventure M. Legouvé a tiré, en collaboration avec Scribe, son Adrienne Lecouvreur (1849).

une si belle occasion d'appeler sur lui les regard», fût-ce au hiiiil d'un scandale. Pour arriver au but en même temps quo sou rival, il n'avait devant lui que trois mois. Mais la médiocrité ne connaît pas d'obstacle. D'ailltnu-s Hacine eut l'imprudence d'ébruiter le plan de sa tragédie, et d'eu l'aire des lectures dans les salons, vers la lin de IGTG. Comme l'envie a l'oreille fme, aucune de ces rumeurs mondaines ne fut perdue pour des ennemis qui avaient des intelligences dans tous les salons, et savaient écouter aux portes. Peut-être même de riches et puissants négociateurs usèrent-ils d'arguments as'^oz persuasifs pour obtenir des comédiens copie entière ou partielle du manuscrit. Toujours est-il que des situations furent notées, des vers saisis au vol, des traits saillants retenus, et que ce précicu.\ butin entra dans le trésor commun où Pradon puisa sans vergogne. C'est ainsi qu'il eut, lui aussi, son Aricie. N'y a-t-ilpais des réminiscences dans ces vers :

Une montagne d'eau, s'élançant vers le sable, Ituule, s'ouvre, et vomit un monstre épouvanlalile. Sa forme est d'un taureau; ses yeux et .ses nat^eaux Répandent un déluge et de flammes cl d'eaux; De ses lonrjs heuf/lemcntx les rochers retentissent, Jiis(|ii'au fond des forêts les cavernes gémissent. Dans la vague écumante il nage en bondiBsanl, l'U le flot irrité le suit en mugissant.

Mais SCS chevaux fougueux que le monstre intimide Se reconnaissent plus de maître, ni de guide.

(Voir M. Dellour, les Ennemis de Racine, chap. vui.)

En fait de plagiat, il était expert, on le voit, et, ces secours aidant, sa pièce se trouva prèle le jour dit.

Elle eût même devancé l'autre, sans la dillicullé de recruter une actrice de talent ou de bon vouloir pour le rôle principal. Mlle de Bric et Mlle Molière, ayant, par amour-propre ou par délicatesse, ou sur les instances de Hacine, refusé leur concours à une œuvre misérable et à une iulrigue suspecte qui les exposait, en face de la Cbampmeslé, à des comparaisons redoutables, on se rabattit, faute de mieux, sur Mlle du Pin, qui, n'ayant rien à perdre, avait plus d'audace. Bref, cet acci" dent fut une des causes qui ajournèrent révéucmcnt au dimanche

3 janvier. P3ut-être aussi Racine n'a-t-il pas été tout à fait étranger à ces lenteurs, si, comme Pradon l'en accuse non sans quelque vraisemblance , il essaya de faire interdire par une autorité toute-puissante la représentation déloyale qu s'an. nonçait comme une menace et une injure. Si le fait n'était pas vrai, Pradon aurait-il osé écrire dans son épître à Mme la Dauphine, en tête du Régulus :

Phèdre, qu'on étouffait même avant que de naître, Par l'ordre de Louis sut se faire connaître.

Si Racine eut recours à cette manœuvre, il y eut là une faute ou une maladresse. Mais elle a son excuse dans les procédés de ses ennemis.

Afin d'assurer le gain de la bataille, la duchesse de Bouillon ne loua-t-elle pas les deux salles, au prix de quinze mille livres, selon le témoignage de Boileau, pour les six premières représensentations? Grâce à ce coûteux expédient, la pièce de Racine fut jouée devant les banquettes, et celle de Pradon fit salle comble d'abord, et se maintint près de trois mois sur l'affiche, car le théâtre de la rue Mazarine se remplit d'amis ou de compères, dont les mains mercenaires stimulèrent puissamment l'enthousiasme. Or, une fois déroutée par un faux élan, la curiosité publique, si routinière de sa nature, ne revint qu'à pas lents de son erreur. Il y eut prévention établie ; et, quand arriva l'heure delà justice, il était trop tard pour remédiera l'irréparable. En effet, sous le coup de sa blessure, le poète avait laissé le champ libre aux Pradons et à leur cortège. Si, depuis, le vainqueur d'un jour expia chèrement son insolent triomphe, il put alors se prendre au sérieux, et les fanfaronnades de sa préface sont aussi amusantes que sa tragédie est ennuyeuse.

Le duel des sonnets. Patronage du grand Coude. — Ce triste chapitre d'histoire littéraire ne serait pas complet si l'on ne disait un mot de la bataille qui suivit, et où s'échangèrent de part et d'autre des lardons aussi injurieux pour leurs victimes que regrettables pour leurs auteurs. Nous voulons parler de l'affaire des sonnets, qui faillit tourner au tragique. L'un, improvisé dans un souper, le 1" janvier, par Mme Deshoulières au sortir de la représentation qu'elle était allée voir à muche-

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pot, circula dans Paris dès le lendemain, colporté de salon en salon par l'abbé Tallcmanl l'ainé, « le sec traducteur du français d'Amyot ». Le voici, sauf un tercet trop scabreux :

Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien. Sa noiirrico. lui fait un sermon fort chrétien Contre l'alfreux dessein d'attenter sur soi-même.

Hippulyte la hait presque autant qu'elle l'aime; Rien ne change son cœur, ni son chaste maintien. La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien. Thésée a pour son fils une rigueur extrôme.

Il (Itip/jutijte) meurt enlin Iraiiié par ses coursiers ingrats; El l'iièdre, après avoir pris de la mort aux rats, Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.

Uuaiil à l'autre, qui parodie le précédeut sur les mêmes rimes, on l'attribue généralement à Hacine et Boileau; mais nous hésitons à l'afllrmer. Car, s'il est spirituel, sa méchanceté passe toute mesure, lorsqu'elle se fait l'écho des imputations les plus odieuses contre le duc de Nevers et la duchesse de nouillon. Nous le citerons, non sans une coupure qu'impose la'bienséance, justemcut là où il était fait une sanglante réplique au tercet correspondant du sonnet de la Deshoulièrcs :

Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême, Fait des vers où jamais personne n'entend rien. Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien. Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-même.

La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime; Il a d'un franc poète et l'air et le maintien; 11 veut juger de tout, et n'en juge pas bien. Il a pour le phœbus une tendresse extrême.

Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats; VEnéide est pour lui pis que la mort aux rats, Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.

Le droit de légitime défense ne justifiait pas ces représailles cruelles qui mettaient en cause, outre l'honneur même du mari, celui du frère et de sa sœur. Aussi leur colère fil clic explosion. A

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tort ou à raison, ils s'en prirent à ceux qu'ils préjugeaient coupables ; les traitant comme des grimauds sans naissance, le grand seigneur outragé fit mine de lever sur eux le bâton, et voici sa bravade, toujours avec suppression obligatoire du tercet venimeux :

Racine et Despréaux, l'air triste et le teint blême, Viennent demander grâce, et ne confessent rien. Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien; Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.

Damon, dans l'intérêt de cette sœur qu'il aime, Doit de ces scélérats châtier le maintien; Car il serait blâmé de tous les gens de bien, S'il ne punissait pas leur insolence extrême.

Vous en serez punis, satiriques ingrats.

Non pas en trahison, d'un sou de mort aux rats,

Mais de coups de bâton donnés en plein théâtre.

Peut-être même ces rodomontades eussent-elles été suivies 'l'effet, sans l'intervention du grand Condé qui, n'ayant aucune sympathie pour la race des Mazarins, foudroya ces lâches de son mépris, et rassura les alarmes des deux poètes- par ce billet qu'il dicta à son fils, le duc Henri-Jules : « Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez à FHôtel de Condé où M. le Prince saura bien vous garantir, puisque vous êtes innocents ; et, si vous l'avez fait, venez aussi : car M. le Prince vous prendra de même sous sa protection, parce que le sonnet est très plaisant et plein d'esprit. >

Trouvant à qui parler, Martin Bâton se tint coi ; ce qui n'empêcha pas le duc de Nevers de couvrir sa retraite par un quatrième sonnet qu'il commanda, dit-on, à un rimeur à gages, un certain Sanlecque, alors professeur de rhétorique au collège de Navarre, et qui devint depuis évêque de Bethléem. On n'en a conservé que le premier quatrain :

Dans un coin de Paris, Boileau tremblant et blême, Fut hier bien frotté, quoiqu'il n'en dise rien *. Voilà ce qu'a produit son zèle peu chrétien. Disant du mal d'autrui, l'on s'en fait à soi-même.

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