Boileau s'en moque dans l'épître VI, où il dit
Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina.
Cette hâblerie mensongère, Pradon voulut la propager aussi : il la répéta calomnieusomcnt à la table de M. Pellot, premier président au parlement de Rouen : mais le prince de Condé fit avertir le duc de Nevers et en termes assez durs, selon Brossette, « qu'il vengerait comme faites à lui-mémo les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes d'esprit qu'il aimait, et prenait sous sa protection ». Or, ce quos ego suffit à calmer l'orage, et réduisit au silence cette cabale qu'une éloquente épilro de Boileau allait flétrir h jamais devant la postérité.
La Phèdre de Pradon. Pla{;iat maladroit. — Pour en finir avec un nom qui a l'immortalité du ridicule, il nous reste à ju;,'er brièvement un poème qui fut une mauvaise action aggravée par de méchants vers. Bornons-nous à dire que le maladroit passa près du drame, sans savoir où il résidait. Son originalité se manifesta seulement par la médiocrité d'une combinaison qui lui appartenait du moins en propre. N'eut-il pas l'idée singulière de supposer que Phèdre n'était point encore la femme de Thésée, mais une simple fiancée, engagée par des promesses faites à Thésée, qui, partant avec Pirilhoiis pour une expédition sur laquelle il garde le secret, a laissé Phèdre dans son palais de Trézone, avec le pouvoir et le titre de régente? 11 croyait ainsi rendre son héroïne plus intéressante, et lui épargner l'odieux d'un adultère compliqué d'inceste. Or c'était ne pas voir qu'en supprimant la peinture d'un amour qui lui paraissait trop srandaleux, il tarissait les sources vives de l'émotion tragique. Il s'avise même de censurer indirectemont Racine dans ces vers :
Les Dieux n'allument point de feux illégitimes; Us seraient criminels en inspirant des crimes.
Cette bévue ne put échapper même aux juges les plus malveillants pour Racine. « 11 y a là, dit Subligny dans sa méchante Disacrtaiion sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte (1677), des fautes de jugement qu'on ne peut pardonner. 11 a détruit le sujet, en voulant afl'aiblir le crime, et craignant d'enfreindre les lois de la modestie et de la bienséance, il a violé les règles du théâtre et du bon sens. » Tel fut aussi, dans le .Mercure galant de 1677, le sentiment exprimé par de Visé qui ne demaudail
pourtant qu'à plaire au parti de Corneille, et qui même venait justement de prendre pour collaborateur Thomas , le propre frère du grand Corneille.
Il est vrai que, pour remédier à ce vice de conception, Pradon ne manqua pas de déguiser son indigence par un plumage d'emprunt. Sous prétexte que l'épisode d'Aricie existait dans les tableaux de Philostrate ', il sappropria ce personnage; mais, ne sachant plus qu'en faire (car il n'avait eu sur lui que des renseignements incomplets), il le transforma en une confi dente de Phèdre, jouant près d'Hippolyte un rôle analogue à celui d'Atalide près de Bajazet. Dans le palais de Thésée nous retrouvons ainsi les mœurs du sérail; Phèdre devient une autre Roxane qui emprisonne sa rivale, et menace de l'égorger. Il y a des paraphrases manifestes de motifs suggérés par Racine. En voici quelques exemples ; nous signalons les imitations :
Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi!
(Acte IV, se. v.)