PRADON
Il vient avec Thésée! Ah ciel! ils sont ensemble! Je les verrais tous deux!
En un autre endroit, oubliant par servilité de plagiaire qu'il a fait de sa Phèdre la fiancée de Thésée, il va même jusqu'à se contredire par ce vers :
Thésée est cependant un héros, mon.époux.
Ailleurs enfin, certaines situations rappellent tantôt Hermione à la cour de Pyrrhus, tantôt Monime entre Mithridate et Xipharès. Quant à Hippolyte, avant de perdre la vie, il commence par perdre la tête; car on ne peut comprendre par quelle aberra-
1. Philostrate, rhéteur du troisième siècle de J.-C, a laissé la description d« 76 peintures qui ornaient le Portique de Naples.
tion d'esprit, aimant Aricie dont il est aimé, il refuse sa main, lorsqu'elle lui est oll'erle par Tln-sce. Bref, il n'y a pas moins d'incohérence et d'absurdité dans la conception que de platitude dans l'exécution. C'est presque partout le renversement de la logique, de la vraisemblanr.e ou de la vérité morale. Et c'est celle in>-igut' pl.itituile que Subliguy déi.-l.uail t une tragédie mieu,v intriguée que celle de M. Racine >, jugement auquel ne contredira pas Bayle lui même qui appelle les deu.x Phèdre» deux tragédies très achevées. Mais qui donc aujourd'hui admettrait de bonne foi que Racine ait dit sérieusement, l'omme on le prétend : « Toute la différence qu'il y a entre Pradon et moi, c'est que je sais écrire >? Non : parler de la sorte, c'eût été se méconnaître et calomnier son art. Constatons plutôt que les maitres seuls ont droit sur certains .sujets. Celui de Phèdre était de ce nombre. Voilà pourquoi il n'a pas réussi luiiMix aux devanciers ou aux successeurs de Racine qu'à l'radi>n lui-même.
On pourrait dire, à propos de cette querelle, qu'il y a des chutes enviables à l'égal d'une victoire; mais Racine n'apprécia point cette consolation : car la plus légère atteinte faisait blessure à son cœur passionné, comme i^w témoigne cet aveu, rap|»orté par son lils : t Quoique les applaudissements m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, si mauvaise qu'elle fût, m'a toujours causé plus de chagrin que les louanges ne m'ont l'ail de plaisir ». Lui qui, au lendemain de Britannicus, faillit bii<iM- sa plume, il dut être idcéré par des attaques envenimées ipii, durant plusieurs mois, furent la fable de la Cour et de la Ville. Nous-mêmes, nous éprouvons je ne sais quel dégoût à tirer de l'oubli les puériles chicanes des pédants dont la férule se croyait le sceptre de la critique. Mentionnong seulement, pour être quitte avec Pradon, sa critique en un acte et en vers de la Phèdre de Racine, intitulée le Jugement d'Apollon !iur la Phèdre des anciens, qu'il vanta comme fort comique, mais qu'il n'imprima pas. Ces vaines disputes ne sauraient aujourd'hui nous intéresser que dans la mesure où elles font connaître les mœurs du temps, les incerlitinles de l'opinion, et surtout les épreuves dun grand homme livré en proie à la sottise ou à la méchanceté. Chassons donc le souvenir de ces
misères, pour étudier l'œuvre même à laquelle on peut appliquer comme une louange ce vers que nous lui empruntons :
Phèdre, depuis longtemps, ne craint plus de rivale.
Autres devanciers et imitateurs de Racine. — Citons seulement pour mémoire, parmi les poètes qui, sur notre scène, avaient traité la Mort d'Hippolyte, Garnier, dont la pièce, imprimée en 1573, fut une paraphrase barbare de Sénèque; un poète angevin, La Pineliére, auteur d'un Hippolyle (1635), qui ne mérita que les éloges rimes de Benserade et de Corneille ; Gabriel Gilbert, secrétaire de la reine Christine, qui, dans son Hippolyte ou le Garçon insensible (1647), suppose aussi, lui, que Phèdre n'était pas l'épouse de Thésée, et qu'elle inspirait un sentiment tendre au garçon insensible; enfin un nommé Bidar, auteur d'un certain Hippolyte, rimeur aussi froid et plat que Pradon. Son Aride s'appelle Cyane, princesse de Naxe. Il y a là un récit de Théramène, et une scène où Phèdre confesse son crime, puis s'.enipoisonne.
Après Racine, des téméraires osèrent toucher à ce sujet. Tel fut Dorat-Cubière qui avait déjà refait VAi't jwétique de Boileaiu. Son Hippolyte date du 27 février 1803. On dirait une résurrection de Pradon. La Phèdre de Schiller (1807) fut un hommage rendu à Racine. En traduisant l'œuvre française, il condamnait d'avance les attaques injustes de Schkgel qui fit paraître, la même année, sa diatribe intitulée Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide. N'oublions pas enfin le tableau de Pierre Guérin, exposé au Louvre, en 1802, et qui représente Phèdre accusant Hippolyte devant Thésée.