‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 79 sur 133 · II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE

L'Hippolyte d'Euripide. La lutte de Venus et de Diane. —

VHippolyte d'Euripide ne se prêtait pas plus que son Iphigénie à une exacte reproduction. Aussi la pièce de Racine appartient elle en propre à notre théâtre, comme l'autre à celui d'Athènes. Si, dans les deux tragédies, l'action parait la même, elles sont pourtant très différentes non seulement par l'esprit et les mœurs, mais par la pensée maîtresse qui préside à leur con-

ception : car ce n'est pas le fait, mais l'idée qui constitue un drame. Voilà ce que manifeste dès l'abord le changement du litre. 11 correspond à une intime transformation du sujet.

Pour comprendre la tragi'die à laquelle Hippolytc a donné son nom, et dont il est le principal personnage, il faudrait avoir respiré l'air de la Grèce antique, et même compter parmi les initiés de ses mystères. On s'en convaincra, en lisant, dans le livre de M. Jules Girard sur le Sentiment religieux en Grèce, le chapitre aussi éloquent que savant sur VOrphismc d'Eitrtpide (I. III, cli. lilj. On y verra comment le culte d'Hippolyte pour la chaste Diane, inspiré par le plus pur orphisme, le met au-dessus du vulgaire, en lui attirant sa défiance, dont Thésée se fait l'écho, en ces termes e.vpressifs : « Va te glorifier maintenant (de la pureté), interdis-toi par une affectalion hypocrite la chair des animaux; sanctifié par Bacchus, proclame Orphée pour ton maître et pare-toi de la science de tous ses livres, vaine fumée. » En elfet, ce que veut peindre le poète dans ce bel adolescent voué aox mâles exercices, et que n'atteint aucune des faiblesses humaines, c'est l'idéal de la vie pure que la secte orpliique prescrivait comme l'unique moyen de mériter la béatitude. Aussi a-t-il mis son héros sous le patronage de la plus chaste des immortelles, de la vierge sainte qu'il oppose à la déesse de l'amour et de ses fureurs. Tout le poème consiste au fond dans la rivalité de Diane et de Vénus, laquelle lue Ilippolyte, parce qu'elle n'a pu le séduire. C'est dire que ce lier martyr de la pudeur brille en pleine lumière, par son infortune et paj* son apothéose. Phèdre ne joue donc ici qu'un rôle secondaire, dont se sert le poète pour rehausser la vertu de celui que fait périr un crime aveugle comme la fatalité. De là vient qu'elle n'a pas l'air responsable de sa passion. C'est une maladie qui trouble sa raison. Elle fuit les regards, elle cache le délire de son agonie dans l'ombre du gynécée; et, ne pouvant lutter contre la colère divine, elle se donne la mort, pour ne point déshonorer, avec son époux, les enfants dont elle est mère. La Phèdre d'Euripide préfère l'honneur à tout. Pour ne pas laisser un nom couvert d'opprobre, elle calomnie encore Hippolyle par les tablettes que tient sa main inanimée. Dans les derniers actes, son cadavre seul figure encore sur la scène.

Racine snbstitne le inallienr de Phèdre à celai d'Hippo- Ijte. Ce qu'il doit à Euripide et à Sénèque. — Or tout autre est l'intention de Racine : il veut en effet nous intéresser non à la victime, mais à celle qui la persécute, et il y réussit sans porter atteinte au sentiment moral; car la pitié qui la plaint sans l'absoudre reste saine, puisqu'elle se nomme la Charité. Pour mener à bien ce coup d'audace, il fallait changer toute la constitution de la fable, et substituer le malheur de Phèdre à celui d'Hippolyte. Celle-ci devient donc le centre de l'action : elle en soutient tout le poids; ses transports, ses souffrances et ses remords sont la source unique d'où va découler un pathétique plein d'enseignement ; car il nous offre le spectacle de l'abîme appelant l'abîme, et de la faute se connaissant, se jugeant et se châtiant elle-même. En un mot, nous n'avons plus sous les yeux que le drame de la Conscience.

Il ne s'ensuit pas que Racine ne soit point l'obligé d'Euripide. Outre le sujet et le cadre de l'intrigue, il lui doit plusieurs scènes, entre autres la confession si péniblement arrachée par OEnone, l'anathème de Thésée condamnant son fils, et certains traits du récit de Théramène. L'art grec lui indiquait aussi, dans le caractère de Phèdre, le contraste de la pudeur' et de la passion, la résistance du sentiment moral, la honte d'une volonté vaincue, et la résolution d'expier cette défaite par la mort. Mais ce n'étaient que des germes, et le génie chrétien de Racine en a seul fécondé la vertu, jusqu'à leur plein épanouissement. La Phèdre d'Euripide est pourtant moins coupable que celle de Racine, car c'est une divinité ennemie qui a versé le poison dans son cœur. Elle succombe, parce qu'elle est moins forte que les dieux. La Phèdre française lui est dramatiquement supérieure, parce qu'elle représente la liberté morale, entre le bien el le mal, avec ses luttes et ses remords.

Racine s'est aussi souvenu de Sénèque; car il s'en rapproche en mainte rencontre, notamment lorsque Phèdre laisse échapper l'aveu de son amour devant celui qui en est l'objet, ou bien encore lorsqu'elle transforme en pièce de conviction l'épée laissée entre ses mains, enfin quand elle vient, mourante, justifier un innocent, et rendre témoignage à la vérité. La Phèdre grecque n'a pas ce mouvement généreux. Elle veut emporter

dans la tombe son l'alal secret. Bien qu'afîranchie par sa folie (les lois du gynécée, elle en conserve encore les habitudes, le langage, le culte extérieur. Racine se garde bien de dégrader son héroïne, comme l'a l'ail le déclamalcur laiiu, par les ardeurs d'une convoitise cynique, et de lui prêter riiupudonce de ces Messalines romaines, chez lesquelles le vice enVonté s'associait aux cruels caprices de la toute-puissance. C'est ainsi qu'une habile industrie, combinant des éléments étrangers, tempère les uns, fortifie les autres, exclut ceux-ci, conserve ceux-là, les associe dans une harmonieuse alliance, les anime d'un nouvel esprit, et communique à l'imitation la puissance de l'inveation créatrice.

La Phèdre française i l'amour, la jalousie, le remords. Pitié qu'elle iufeipire. — Mais examinons de plus près ces ruses dun art inj.;éiiieux, et admiioiis comment Racine nous a rendu sympathique un personnage qui semblait ne devoir exciter que la haine et le mépris. Ce fut en ellet le problème qu'il voulait résoudre, si, comme le raconte le bon abbé de Saint-Pierre, il composa son œuvre pour démontrer une thèse quil avait soutenue un jour dans le salon de Mme de la Fayette, à savoir t qu'un bon poète pouvait faire excuser les plus grands crimes, et même inspirer de la compassion pour les criminels.., et diminuer tellement l'horreur des crimes de Médée ou de Phèdre, qu'on les rendrait aimables aux spectateurs au point de leur inspirer de la pitié pour leurs malheurs ' ».

L'amour, la jalousie, le remords : voilà les trois principaux traits ([ui caraclériseut la physionomie de Phèdre. Or ce n'était point la passion toute seule qui pouvait nous émouvoir ea sa faveur. Au contraire, il y avait ici péril à la produire sur une scène francai.se, puisqu'elle se réduit à l'instinct des sens, et s'emporte à un égarement dont se révolte la nature. Ce n'est donc pas dans l'expression de ses langueurs brûlantes et de ses transports déréglés que se déclare surtout l'originalité du peintre. Nous lui saurons gré seulement d'avoir eu plus d'audace qu'Euripide, sans se permettre les témérités de Sénèque.

1. l^aiiecdoto est suspocio. D'autres r.ipportent que la Champmcslë pria

Kaciiie do lui ménager ud rolo où toutes les passions fussent exprimées.

Cotte occasion du drame est plus probable.

Plus coupable que sa sœur grecque, car le dogme de la fatalité n'est chez Racine qu'un vain mot, sa Phèdre n'a cependant pas l'effronterie qui nous répugne dans la tragédie d'un rhéteur de décadence. Aussi païenne que possible par l'explosion de sa fièvre antérieure, elle accommode son langage au goût d'un public qu'eût offensé la crudité de la muse latine ; et il y a là des bienséances qui sauvent tout l'odieux de la situation. C'est le triomphe d'un écrivain qui sait tourner la force en élégance, et ne dérobe rien à l'énergie du sentiment par la délicatesse de sa diction. Quant à la jalousie qui s'ajoute aux aiguillons du désir. Racine n'en trouva pas l'idée dans les modèles antiques, puisque leur Hippolyte, fidèle à ses vœux, ne pouvait avoir d'Aricie. Tout ce côté du caractère est entièrement neuf. Or ce sentiment devient un des ressorts les plus vivants de Faction. Comnie elle se précipite, grâce à l'élan subit qu'imprime à l'événement la colère ou la vengeance d'un cœur offensé par un bonheur qu'il envie et dont la vue lui rend plus douloureuse sa propre souffrance! Cette secousse redouble les accès d'un mal qui n'était pas encore incurable : elle pousse an crime une âme affolée. Au lieu d'éclater brusquement, l'orage grossit peu à peu, et nous suivons avec un intérêt toujours croissant la progression menaçante d'une crise logique.

Mais si, jusqu'à présent, nous sommes sous le coup de la Terreur, la Pitié ne nous a point encore émus. Phèdre n'est qu'une autre Roxane infidèle à l'époux absent, et dédaignée de l'indifférent qu'elle aime. Des deux côtés, toute clémence se refuse au forfait commis par le lacet contre Bajazet, par la calomnie contre Hippolyte. L'épouse de Thésée est même plus scélérate que la favorite du sultan Amurat; car un beau -fils et non plus un beau-frère est la victime de sa passion et de ses embûches. Elle ferait donc horreur si, comme la sultane, elle accomplissait sa perfidie d'un cœur impassible, avec la sécurité d'un privilège ou d'un droit qui s'exerce sans le moindre scrupule.

Mais il n'en est rien : le moraliste a compris qu'il fallait idéaliser la tradition païenne par ce sentiment chrétien, ou plutôt vraiment humain, que Boileau appelle

la douleur vertueuse

De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse.

Le remords, — car nous n'osons pas dire le repentir; il n'y a pas repentir dans l'âme d'où s'échappe ce dernier regret avec un dernier soupir :

Hélas! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste co;ur n'a recueilli le fruit! — ,

(Acte IV, se. vi.)

voilà ce qui distingue éminemment la Phèdre de Racine, et lui assure l'avantage dans toute comparaison. Ses rivales antiques ne soupçonnaient qu'à peine, par furtif instinct, cette guerre intérieure que porte en soi tout cœur éclairé par la lumière d'une raison épurée, inconnue à l'âge héroïque. Non, dans celte demi-barbarie du monde naissant, la passion ne s'interrogeait pas avec une sorte de terreur. Son empire était subi comme inévitable. Dans les Troyennes, Hélène se défendait ainsi devant Ménélas : « Quel sentiment put me porter à abandonner ainsi ma patrie et ma famille, pour suivre un étranger? Prends-t'en à Vénus. Jupiter, le maitre des dieux, est son esclave. J'ai donc droit à l'indulgence » (vers 987). Médée, avant d'égorger ses enfants, s'excusera formellement sur la fatalité de la passion ; et Virgile dit : sua cuique Deiis fit dira cujndo. Mais la Phèdre du xvii<' siècle n'en est plus là ; aussi n'y a-t-il pas scandale dans sa faiblesse qui cède à l'amère volupté d'une incestueuse espérance, et dans sa lâcheté qui consent à laisser accuser un innocent, quand elle quitte Œnone sur ces mots :

Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi.

Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.

(Acte III, se. ui.)

Si Ton ne va point jusqu'au pardon, du moins ne peut-on si défendre de la plaindre, quand lui échappe ce cri poignant :

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur,

J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.

(Acte I, se. m.)

Jamais remords égala-t-il le désespoir et la honte de ces aveux :

Mes crimes désormais ont comble la mesure. Je respire à la fois l'inceste et l'imposture.

Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue; J'ai pour aïeux le père et le maître des Dieux : Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale.

Ah! combien frémira son âme épouvantée.

Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers. Et des crimes peut-être inconnus aux enfers.

(Acte IV, se. vi.)

En face de ces angoisses, Sainte-Beuve avait-il tort d'écrire : « Jamais l'entraînement de notre misérable nature n'a été pkis mis à nu. Ici, la vérité humaine est si profonde qu'elle devient un commencement de vérité religieuse »? On ne niera pas du moins qu'elle a lutté contre sa passion :

C'est peu de l'avoir fui, cruel, je t'ai chassé ; J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine; Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profilé mes inutiles soins? Tu me haïssais plus; je ne t'aimais pas moins.

(Acte II, se. V.)

En lisant Phèdre, n'oublions pas que le repentir fut la grande vertu du xyii^ siècle. On pardonnait beaucoup aux pécheresses pénitentes.

Aussi Racine était-il vraiment de bonne foi, quand il écrivait : « Je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies. La seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même. Les faiblesses de l'amour y passent pour de viaies faiblesses. Les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. » Ce fut le sentiment du plus sévère théologien, d'Arnauld même : lui qui ne pardonnait au disciple de Port-Royal aucune de ses œuvres dramatiques, il regarda P/tèrf/'e comme leur expiation. « Il n'y a — répondit-il à Boileau qui lui

avait soumis la pièce — rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque par ce caractère, il (Racine) nous donne cette grande leçon que, lorsqu'on punition de taules précédentes, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où nous ne puissions nous porter, même en les détestant. » Nous ne serons ni plus rigoureux, ni plus défiants que ce juge qui reconnaissait ici sa doctrine de la Prédestination et de la Grâce, et voyait en Phèdre une âme en péril, secourue dans le combat par une grâce suffinanle pour lui faire éprouver des remords, mais non assez efficace pour l'amener au repentir. Kn nous réduisant au point de vue purement humain, nous dirons que la poésie devient alors clairvoyante comme la science, et que la fiction est la vérité même. Dans son traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, Bossuet enseignait que , toutes les passions sont de l'amour transformé, et dans son livre si suggestif sur les Passions et les caractères dans la littérature du XVII" siècle, M. Paul Janet confirme cette doctrine par l'exemple de Phèdre. Il démontre par des citations que l'amour de l'épouse de Thésée devient successivement la tristesse, quand il est séparé de son objet, la honte en sa présence, le remords après l'aveu, le désir et ïespoir quand on annonce la mort de Thésée, la prière devant l'indifTérence d'ilippolyte, \a. jalousie en face d'Aricie, la haine et la vengeance, par suite de son impuissance, la teireur lorsque arrive Thésée, puis le regret, la colère, Vimlignation, enfin le désespoir, dont l'issue nécessaire est le suicide. Bref, le poète fait ici de la scieiwe pure.

I/llippolyle d'Euripide. — Nous n'avons plus le droit de nous plaindre si les autres caractères ont été sacrifiés à celui-là, et si, entre les deux Hippolytes, le grec et le français, il n'y a de commun que le nom.

La sculpture antique n'a pas créé de plus noble figure que cet adorateur de Diane, ce chasseur libre comme elle, fait à son image, invulnérable h l'amour, et dont toute la joie est de . converser dans la profondeur des forêts avec la Déesse « dont il entend la voix sans avoir jamais vu son visage ». 11 vit avec elle on communion sainte; il respire son haleine éparse dans les souffles et les arômes des feuillages. Quelle mâle candeur, quelle pure fierté lorsqu'au début du drame, la tête couronnée,

il entonne, comme une fanfare religieuse, ce chant d'où semble s'exhaler le parfum des fleurs sauvages déposées par sa piété sur l'autel d'Artémis ! « Salut, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe! 0 ma souveraine, je t'ofTre cette couronne tressée de mes mains dans une prairie intacte que jamais le pied des troupeaux ni le tranchant du fer n'ont osé violer, où l'abeille seule voltige au printemps, et que la Pudeur arrose d'une eau pure ! Ceux qui ne doivent rien à l'étude, et à qui la nature inspire la sagesse ont seuls droit d'en cueillir les fleurs : les méchants en sont bannis;... fais que ma vie finisse comme elle a commencé. » Geoffroy, un critique du premier Empire, qui avait, parmi ses qualités, le tort, assez commun alors, de ne pas bien entendre les anciens, ose dire de cette entrée en scène de l'Hippolyte grec qu'il appelle d" ailleurs un ours, un Iroquois : « On le prendrait pour un gentilhomme anglais revenant de la chasse du renard, si ce n'est que les gentilshommes anglais, sans être galants, sont fort libertins, au lieu qu'Hippolyte n'est ni galant, ni libertin ». Il faut avouer pourtant que certains traits déparent un peu son caractère. C'est un sophiste qui lui souffle la réponse jadis fameuse à la nourrice de Phèdre, lorsqu'elle lui rappelle son serment de garder le secret : « Ma bouche l'a juré, mais non pas mon cœur » ; mais il finit par tenir parole. A la ferveur ingénue de l'Hippolyte grec répond le mysticisme du dénoûment : quand on le rapporte mutilé, sa mort est consolée par la foi à laquelle il s'est voué. Diane vient charmer sa souffrance. A son approche invisible, toute douleur s'apaise. Plus de gémissements; son corps brisé se ranime, et son cœur se rassérène. Au lieu d'accuser Jupiter, il semble déjà goûter la paix des bienheureux. Il absout la faute de son père, il expire tendrement entre ses bras, tout radieux de son innocence reconnue, oubliant ses malheurs, pardonnant les oflenses, confiant dans la divine promesse, transfiguré déjà par l'immortalité. N'aurat-il pas, lui aussi, ses autels à Trézène? « Avant de subir le joug de l'hymen, les vierges couperont leur chevelure en son honneur. Elles lui payeront, pendant une longue suite de siècles, un tribut de larmes et de deuil. Toujours leurs poétiques regrets garderont sa mémoire. > L'Hippolyte de Racine. — A ce fils de l'Amazone, à ce

frère de Méléaf^'e, à ce fidèle de la reli^'ion orphique, ne resseiiilile ffuère rilip|»olyfe que Racine apprivoise et faronin* aux sonlimenls, aux manières, au langage de la civilisation la plus ralfinèe. Quoi qu'il en dise, Diane ne possède plus son cœur; il appartient tout entier à la tendre Aricie quil adore, il est vrai, comme une Madone, avec l'innocence de Tèlèmaque souiiirant pour Eucliaris. On dirait que Thésée lui a donné pour Mentor un autre Fénelon; car sa sensibilité, ses scrupules d'Eliacin, sa douceur, ses généreux mouvements et sa timidité rougissante rappi'llont un peu le duc de Bourgogne métamorphosé en bon JL'uiic homme par l'archevêque de Cambrai. On sent que la HtMir de sa pureté native a été conservée par une éducation vigilante et pieuse. Il a beau parler des forêts où il vit, il est visible qu'il a fréquenté surtout les grandes allées et les boulingrins de Versailles. Lorsque, dans sa déclaration d'amoureux novice, il excuse galaniment la rudesse de son langage champêtre, nous n'en croyons pas cet excès de modestie ; car l'élégance de son -tyle témoigne qu'il a reçu les leçons du plus raffiné des maîtres : son précepteur lui a même appris à tourner des madrigaux.

(juand on lui annonce la mort de son père, la petite oraison funèbre qu'il prononce est d'une pompe et d'une convenance accomplies. La noblesse de ses discours n'est égalée que par sa délicatesse morale. Bien loin de songer un intant à dénoncer le crime de Phèdre, il voudrait se le cacher à lui-même : il n'ose y penser; ce souvenir seul lui fait horreur comme une souillure. Lors même que le soin de sa défense l'obligerait à révéler cet affreux secret, la parole manquerait à ses lèvres; il aimerait mieux mourir que de faillir ainsi au respect dû à son père, à son roi :

Dcvais-je, en lui faisant un récit trop sincère, D'une indigne rouRcur couvrir le front d'un père? Vous seule avez percé ce mystère odieux. Mon cœur pour s'épancher n'a que vous et les dieux.

(Acte VI, se. I.)

Quelques-uns peuvent en sourire; mais nous n'aurons pas cette irrévérence; car, k tout prendre, l'excuse de ce rôle est, comme pour tant d'autres chez Racine, dans les mœurs cod-

temporaines qui l'imposèrent au poète comme une nécessité de bienséance. Ne fallait-il pas agréer non seulement aux honnêtes gens de la cour la plus polie, mais au public galant, à ceux dont Racine craignait les railleries, si nous en croyons ce mot qu'on lui prête en réponse à une critique d'Arnauld : « Mais qu'auraient dit nos petits-maîtres, si je n'avais point fait mon Hippolyte amoureux? » Allons plus loin; et, au lieu de blâmer cette concession exigée par le goût du temps, soyons assez justes pour reconnaître que l'élégie d'Aricie et de son malheureux amant est indispensable au mécanisme du drame. Ne lui devonsnous pas la jalousie de Phèdre, la calomnie qu'elle lui inspire, et par conséquent les péripéties qui préparent la catastrophe? C'est la jalousie qui pousse Phèdre aux plus scélérates extrémités. Lorsque OEnone avait dit :

Il â pour tout le sexe une haine fatale,

elle avait répondu :

Je ne me verrai point préférer de rivale.

Cette consolation va lui manquer : de là sa fureur. Donc, sans cet épisode, l'étude de sa passion demeurait inachevée. Or Racine n'est pas de ceux qui se contentent d'une ébauche. Ajoutons que les traits gracieux d'Aricie opposent un heureux contraste à la physionomie fiévreuse de sa rivale, et que ces fraîches peintures récréent nos regards assombris par les plus détestables noirceurs.

Thésée. — Pour ce qui est de Thésée, nous avouerons que ce personnage a des parties fort contestables. D'abord, il est fâcheux qu'il revienne d'une expédition qui n'a rien d'héroïque. N'avait-il pas quitté son foyer pour aller, avec Pirithoiis, ravir la femme du tyran de l'Épire ? Aussi n'est-il que médiocrement sympathique. Lorsqu'on annonce sa mort, les siens ne mènent pas grand deuil. A cette nouvelle, Phèdre ressuscite, et sa nourrice ose lui dire :

"Vivez; vous n'avez pas de reproche à vous faire : Votre flamme devient une flamme ordinaire.

(Acte I, se. v.)

PHÈDRE. 3o*i

Aricie se félicite d'ttre délivrée d'un tyran qui l'empêche de se marier, llippolyle lui-même, quoique (ils excellent, essuie bientôt SCS larmes, et prélude à son avènement par des paroles qui prouvent sa résignation; il est même très habile à évincer poliment le fils de Phèdre, en y mettant les formes :

Trézène m'obéit. Les campagnes de Crète OfTrent au fils de Phèdre une riche retraite.

(Acte II, se. II.)

Jamais père de famille ne fut donc moins regretté. En revanche, lorsqu'il reparait, quel trouble-iëte! Tous sont consternés. Pour Phèdre, c'est un coup de foudre. Aricie est confondue, désespérée. Hippolyte fait bonne contenance, mais n'a pas lieu de s'applaudir : car son péril commence. Thésée est si faible, si crédule! Sa seule e.xcuse est dans le trouble de Phidre, les paroles accusatrices d'OEnone, Tépée qui reste aux mains de la reine. S'il ne croyait pas ces indices, il lui faudrait supposer un crime encore plus odieux.

11 va condamner son fils plus légèrement qu'un despote d'Asie ne jugeiait son esclave; ce qui ne l'empêche pas de plaisanter avec Aricie. A l'heure même où l'innocent, dont la défense avait un tel accent de vérité, périt victime de malédictions trop précipitées, leur auteur ne s'amuse-t-il pas à piquer par de petites ironies l'amante éplorée d'iiippolyte, et à lui dire :

Ne vous assurez point sur ce cœur inconstant; Car à d'autres qu'à vous il en jurait autant?

(Acte V, se. ui.)

Vraiment, ce ton ne convient guère à la situation, non plus que la patience avec laquelle il écoute ce récit de Théramène auquel Fénclon reproche sa langueur, et le luxe de ses descriptions, ce qui est un défaut, si l'on veut, mais magnifique, et qui n'empêche pas qu'à la scène, bien dit, ce fameux morceau ne produise toujours un grand effet.

L'ironie a donc parfois raison contre ce mari trop débonnaire et ce père trop rigoureux; mais ses détracteurs mêmes doivent, s'ils sont justes, accorder qu'en dépit de leurs censures i! se fait pardonner ses erreurs par l'éloquence des colères ou des regrets dont elles sont la cause ou l'occasion.

KTUOES LITTÉRAIRES. I. — 23

Œnouc^ — Il n'est pas jusqu'au rôle d'OEnone qui ne se fasse accepter et parfois admirer, malgré l'odieux de ses séductions insinuantes et perfides comme le serpent de la légende sacrée. Cette confidente a du moins une physionomie propre. Elle est un digne pendant de Narcisse. Mais, si elle pousse la reine au crime, ce n'est plus, comme le favori de Néron, pour assurer son pouvoir sur un maître perverti. Elle a plutôt l'an'ection aveugle d'une nourrice qui veut à tout prix le bonheur d'une enfant gâtée. Dans sa fausse bonté entre la bassesse d'une âme servile, mais dévouée jusqu'à l'infamie. C'est ce qui éclate surtout lorsque, préoccupée de sauver celle qu'ont perdue ses complaisances, elle outre la mesure des plus hypocrites suggestions. Par là même se produit un effet contraire à celui qu'elle cherche. L'excitation a dépassé la susceptibilité du patient, et détermine une réaction subite, qui lui inspire cette célèbre apostrophe : « Va-t'en, monstre exécrable! etc. (act. IV, se. vj). Tandis que Néron cède à Narcisse, parce que sa lâcheté ne demande qu'à être entraînée, Phèdre, chez laquelle vit encore une conscience, se révolte soudain, et, prise de honte, fait retomber son indignation sur une complice qu'elle commence à désavouer. Il y a là un coup de théâtre incomparable qui sauve de l'ignominie le caractère principal, et, en provoquant la pitié, donne à la pièce la vertu d'un enseignement salutaire comme l'exemple du remords.

La retraite de Racine. Ses causes luoi-ales. — En face de pareilles beautés relevées par la Jioésie d'un style dont le rythme ou l'accent défie toute critique, ou surpasse toute louange, on s'explique le découragement d'un génie qui ne se consola pas de voir d'indignes platitudes préférées à la merveille d'un art si accompli. Mais, si Pradon peut être accusé de oies douze années de silence dont la Muse tragique a porté le deuil, si la fierté littéraire d'un maitre qui savait sa valeur s'est vengée d'une ingratitude publique, en refusant à la France cette Iphigénie en Tauride dont il nous reste le plan en prose du premier acte, et cette Alceste dont Longepierre affirmait avoir entendu réciter des morceaux par l'auteur lui-même , nous croyons pourtant que d'autres motifs, et ceux-là plus intimes et plus l'clcvés, contribuèrent à cette brusque résolution. Car l'envie ne produit

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