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pas toujours tout le mal qu'elle veut faire; et, si Racine, âgé de trente-huit ans seulement, quitta le théâtre, nous ne pouvons l'altribuer seulement aux clameurs des ennemis qu'il avait bravés assez loMj^lcmps pour être aguerri. Parmi les raisons plus profondes qui le détachèrent de la gloire, il faut donc compter la crise morale qui se préparait dans le secret de son cœur. Ne s'en aperçoit-on pas à l'accent solennel et presque religieux de sa préface où se manifeste le souci c de réconcilier la tragédie avcQ quantité de personnes, célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps »? Sa préoccupation de « songer à instruire les spectateurs autant qu'à les divertir » n'est-elle pas le symptôme des graves pensées qui annonçaient une conversion prochaine"? Oui, la Grâce avait touché cette àme passionnée qui soulirait de trahisons douloureuses et avait connu, par expérience, les tristes amertumes de ces passions qu'elle put ainsi peindre d'après nature. Elle avait besoin, au milieu de ses tristesses, d'un appui plus solide encore que l'amitié de Boileau. Dans celte tragédie même où l'épouvante religieuse se mêle au délire des sens, le chrétien se révélait par des lueurs rapides projetées jusqu'au fond d'une conscience coupable et voisine du repentir. Il y avait là comme des aveux dont la confidence se trahissait involontairement. Le disciple de Port-Royal se reprochait ces peintures profanes que le rigorisme de ses maîtres accusait d'être périlleuses et contraires aux voies du salut. Il ne demandait qu'à se réconcilier avec tous les souvenirs de sa première jeunesse ; et sa disgrâce imméritée fut peut-être pour ses scrupules un avertissement de la Providence qui semblait le sauver malgré lui.
Faut-il ajouter qu'après le miracle de Phèdre, des calculs de prudence conseillèrent au poète de renoncer à la scène, pour éviter le risque de ne plus s'égaler lui-même? On l'a dit; mais Esther et Athalic nous défendent de partager ce sentiment. Disons seulement que Racine aurait eu quelque peine à renouveler ou à pousser plus avant la peinture de la passion : il -omblail n'avoir plus qu'à répéter ici des motifs déjà traités. Mais la souplesse de son génie l'eût engagé dans des voies nou velles, et vraisemblablement — d'après certains vœux de ses prc-
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faces — sur les traces directe des Grecs, peut-être même sur celles de l'aulcnr d'Œdipc roi, avec lequel il n"avait jamais osé rivaliser ouvertement, s'en tenant toujours à Euripide.
L'occasion d'Esther. — Il y avait douze ans, depuis l'inconcevable chute de Phèdre, que Racine gardait le silence, lorsque, tout à coup, vers 1G88, Mme de Maintcnon remua profondément son âme par une lettre où elle lui écrivait, au rapport de Mme de Caylus : « Nos petites filles * viennent de jouer Andromaque, et si bien, qu'elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces ». Elle le priait en même temps, selon les propres termes de Racine, dans sa préface, e de faire sur quelque sujet de piété et de morale une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendit la chose plus vive et moins capable d'ennuyer ». Cette invitation jeta le poète dans un grand trouble. 11 était difficile en effet de décliner cet honneur, et cependant il y voyait un péril pour sa renommée. Boileau, qu'il alla consulter, lui conseillait de refuser ; mais, après réflexion, son génie se ravisa, lorsqu'il rencontra dans le Lwre d'Esther tout ce qui devait plaire aux augustes protecteurs de Saint-Cyr. Despréaux lui-même fut si enchanté de ce sujet, nous apprend encore Mme de Caylus , qu'il déploya , pour exhorter son ami à travailler, autant de zèle qu'il en avait eu pour l'en détourner.
Les devanciers de Racine. — Racine avait eu d'ailleurs plusieurs devanciers. Citons-en quelques-uns. André de Rivaudeau, en 1566, dédiait son Aman à Jeanne de Foix, reine de Navarre. La pièce était en cinq actes et en vers mêlés de chœurs. 11 faut
1. La maison do Saint-Louis était fondée depuis deux ans. La supérieure, Mme de Brinon, avait cru devoir composer pour ses élèves de « pieuses comédies », mais si « détestables » que Mme de Maintenon leur préféra Corneille et Racine malgré le péril dont elle s'aperçut bientôt.
bien se garder de dédaigner VEUhcr de Pierre Mathieu, et surtout VAman d'Antoine de Montclircslien (1578), tous deux disciples de Garnicr. Il y a là des éclairs de talent, surtout chez Montchrcstien, dont Racine fit certainement son profit •. Toutefois la ressemblance est plutôt dans leur commun modèle, le Livre d'Eslher. En 1622 parut aussi une tragédie allégorique et anonyme, la Perfidie d'Aman, mignon et favori du roi Assw'rus, pleine d'allusions à la catastrophe sanglante du maréchal d'Ancre. Mais l'œuvre principale est celle de Pierre du Ryer (1643). Sagement conduite, elle est d'une facture ferme, apprise à l'école de Corneille. Le dialogue en est vigoureu.x, mais la grâce et l'onction y font défaut. Enfin, en 1670, Desma rets tentait un poème héroïque d'Es^/icr. Son invention est romanesque et fausse. Mais revenons à Racine.
Estlicr ù Saliii-Cyp. — Mme de Maintenon, à laquelle fut communiqué le plan de l'ouvrage fait en prose, scène par scène, suivant la coutume de Racine, — témoin son plan inachevé d'Ipliirjénie en Tauride, — ne pouvait manquer d'être charmée des louanges délicates qui lui allaient droit au cœur; et, l'année suivante, après des répétitions dirigées par Racine lui-même, sous les yeux du roi, la première représentation eut lieu, à Saint- Cyr, le mercredi 20 janvier 1689.
Le succès fut prodigieux. « On y porta — dit Mme de Lafayette alors brouillée avec Mme de Mainionon, et parlant hostile à l'entreprise — un degré de chaleur qui passa tout,... et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. » — c Je ne puis, écrit Mme de Sévigné, vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien ; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès; on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir fmir une si aimable pièce; tout y est simple, tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont
1. Voir Uaus la Tragédie française au xvi' nècU do M. E. Kaguct, p. 354.
tirés des Psaumes et de la Sagesse, et piis'dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. » Aussi le roi ne put-il « s'en rassasier r>. Élre admis à l'une de ces fêtes, où figurait l'élite de la cour la plus polie, devint donc une faveur sans prix. Louis XIV lui-même, se faisant contrôleur des entrées, rapporte Saint-Simon, « se mettait à la porte en dedans, tenant sa canne haute pour servir de barrière », et demeurait ainsi, sa liste de privilégiés à la main, jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Puis, dans les entr'actes, il allait recueillir les suffrages. « Racine a bien de l'esprit », disait-il à Mme de Sévigné, que cette marque de distinction faisait aller aux nues, et « laissait l'objet de l'envie » de ses nobles voisins et voisines.
Rien de plus juste que ce mot. L'esprit de Racine ne brille-t-il pas jusque dans son Prologue, imaginé quelques jours avant le 16 janvier, pour satisfaire à un désir de Mme de Caylus, la nièce de Mme de Maintenon, qui, admise à une répétition, pria le poète de lui improviser un rôle? Ce fut alors qu'il conçut l'idée de cette ouverture, qui, tout en rappelant les habitudes de la scène antique, lui permit de rendre hommage au royal bienfaiteur de Saint-Cyr, et de flatter ingénieusement Mme de Maintenon. Dans ces pages on admirerait l'adresse du courtisan, si elle ne disparaissait dans le charme des vers et l'onction du sentiment chrétien.
Les reprises d'Estlier. — La composition et les représentations d'Esther furent donc un événement -unique dans l'histoire des lettres. Ce chef-d'œuvre, si bien approprié à des circonstances exceptionnelles, fut servi tellenicnt à souhait par elles, qu'on ne regrette pas même l'interdiction faite aux comédiens de le produire sur une scène publique. Maintenue pendant trentedeux ans, celte défense semble en eiTet comme une convenance morale qui profilait à la gloire du poème. Et pourtant un jour vint où l'on comprit que la France, elle aussi, avait des droits sur lui. Le 8 mai 1721, sous la liberté de la Régence peu gênée par de pieux scrupules, Esther parut au Théâtre-Français. On avait supprimé les chœurs! Dans un temps où beaucoup commençaient à penser comme Voltaire, la candeur de cette élégie
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bil)lique devait déconceilcr des juges plus que profanes. Aussi le succès fut-il médiocre. Loin de sa vraie pairie, elle languissait ainsi qu'une lleur transplantée brusquement sous un ciel étranger. Si peu faite pour être goûtée par le scepticisme du wni" siècle, cette tragédie se montra depuis, en 1803, à l'Opéra, avec Talma, dans le rôle d'Assuérus. l'nc autre reprise, plus éclatante, fut celle du 18 février 1839. En ce jour solennisé par les Israélites, qui fêtent alors leur délivrance, Mlle Rachel fit revivre Esther avec la dignité d'une reine, la grâce expressive de son génie, et le cœur d'une juive. Mais notre imagination aime encore plus volontiers à revoir ce divin tableau dans son cadre, à Saint-Cyr, où la tradition s'en conserva si pieusement. On raconte en olTel que le 16 novembre 1702, la dernière religieuse de cette maison qu'allait détruire la Terreur, Catherine de Kockborne de Villeneuve, mourait à soixante et onze ans, en chantant d'une voix sépulcrale le chœur où les compagnes d'Esthor déplorent les maliieurs de Sion.