‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 81 sur 133 · II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE

I/à-prnpos de celle pière; allusions sujettes à controverse. — .\vant d'outrer au C(eur do lœvivro, indiquons les allusions qui, dans l'esprit de Racine ou de ses auditeurs, prêtèrent à des beautés durables l'intérêt piquant de l'à-propos. Il est en effet certain que. dans celte idylle enchanteresse, chacun se plut à cherciier des intonlions rapides et discrètes qui du reste, vraies ou supposées, ne troublaient point la <itniilicilé d'une pointure avant tout fidèle au texte sacré

C'est du moins ce que confirment les Iiiiimilmi.il'i-s ((mli-inpoi.iins. « La modostie de Mnic do Maiutouon, dit Mme de Caylu-, sa nièce, ne put l'empêcher do trouver dans le caractère d"L>ther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses ilattcuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Âraan avait de grands traits de ressemblance. » Moins tenue à la réserve, Mme do Lafayelle renchérit encore sur ce thème, quand elle écrit : « La comédie représentait on quelque sorte la chute de Mme de Monlospan, et l'élévation de Mnie de Mainlonon. Toute la difl'éronce fut (juEsther était un peu plus jeune,

et moins précieuse en fait de piété. L'application qu'on lui faisait du caractère d'Esther, et de celui de Vasthi à Mme de Montespan, fit qu'elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avait été fait que pour la communauté. » On joua donc à l'allégorie, on alla jusqu'à voir aussi dans les conseils tolérants donnés au roi de Perse des insinuations clémentes qui n'eussent pas manqué de courage, au lendemain des persécutions.

Ce vers :

El le roi trop crédule a signé cet édit,

(Acte I, se. m.)

ne parut-il pas à quelques-uns censurer la révocation de l'édit de Nantes? D'autres s'avisèrent même de découvrir le grand Arnauld dans l'inflexible Mardochée, dont il était dit :

L'insolent, devant moi, ne se courba jamais.

(Acte II, se. i.)

Comment les mécontents de Port-Royal n'auraient-ils pas aussi reconnu les intrigues et les hostilités dont ils étaient victimes, dans ces traits dirigés contre l'aveuglement des rois que l'on trompe?

Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus : J'inventai des couleurs; j'armai la calomnie;

Je les peignis puissants, riches, séditieux;

Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.

(Acte II, se. n.)

Bref, la malignité publique s'en donnait à cœur joie. Mais nous ne pousserons pas plus loin cette analyse. Bornons-nous à indiquer par où le commentaire dépassait les vues de Racine, et dans quelle mesure on doit l'accepter.

Tout d'abord, on admettra malaisément que le souvenir d'une favorite et de son règne ait pu jamais être un heureux moyen de plaire à Mme de Maintenon et à Louis XIV. Nous ne croirons pas davantage à un dessein de satire contre Louvois, malgré la tradition recueillie par Louis Racine, et d'après

laquelle ce ministre aurail lonu sur son maître un propos analogue à celui d'Aman que voici :

Il sait qu'il me doil tout, et que pour sa prandour J'ai foulé sous les pieds remords, crainlc, pudeur.

(Acte III, se. I.)

C'cijt été faire une cour bien maladroite que de reprocher au souverain d'avoir confié une partie de son pouvoir à des mains impilovahles, et de flétrir une politique qu'il approuvait ou même qu'il commandait. Représenter comme digne du gibet un ministre encore si puissant et maintenu dans son poste, malgré riioslililé sourde de Mme de Maintenon, c'eût été folie pure. Par conséquent, écartons ces prétendues audaces. Si Louis XIV fit alors un retour sur ses fautes, l'histoire sainte en fut seule responsable; car Racine ne songea point à lui présenter un miroir ■^ui ne rembellissail pas.

AlInNions InconteKtables. — Mais ce que l'on ne saurait «onteslor, c'est le désii- de loucher par l'endroit le plus sensible celle qui disait : « Puisse Sainl-Cyr durer autant que la France, et la France autant (pie le monde! Rien ne m'est plus cher que mes enfants de Saint-Cyr; j'en aime tout jusqu'à leur poussière. > Oui, sur Mme de Maintenon rejailliront les louanges qui revenaient légitimement, après tout, à la fondatrice de Saint-Cyr. Ne pouvait-elle pas dire de ses « jeunes et tendres lleurs » :

Je mets à les former mon élude et mes soins;

El c'est là que, fuyant ror;;iieil du diadème,

Lasse des vains honneurs, cl me clicicliant moi-même,

Au.x pieds de l'Klernel je viens m'Iuimilier,

Et goûter le plaisir de me faire oublier.

(Acte I, se. i.)

C'est bien à son adresse qu'allaient aussi ces vers :

Je ne trouve qu'en vous Je ne sais quelle ^Tùce Qui me charme toujours, cl jamais no me lasse, De l'aimahle vorUi doux et puissants allrails!

(Acte II, se. vu.)

Oui, vos niiiiiuiies lli^cou^s ont des ^ràces secrèlcs.

(Acte III, se. iv.)

Lorsque Assuérus encourageait la timide Esther par ce mot délicat : Suis-jepas votre frère? on devina qu'il exprimait et voilait tout ensemble ce que le terme d'époux aurait eu de trop déclaré. Mme de Sévigné dit que Mme de Maintenon « fit connaître à Louis XIV un pays tout nouveau, le commerce de l'amitié et de la conversation, sans chicane et sans contrainte ». Il fut à l'aise dans cette passion d'automne. Ce fut pour cette âme trop passionnée une douce retraite qui lui rappelait le passé, moins les remords. Le parallèle était si transparent que, trois ans après. Despréaux le renouvela ainsi, — sur une invitation directe de Racine qui lui écrivait, le 30 mai 1693 : « Mme de Maintenon mérite que vous fassiez d'elle une mention honorable qui la dislingue de tout son sexe, comme en effet elle en est distinguée de toutes manières » — :

J'en sais une chérie et du monde et de Dieu, Humble dans sa grandeur, saç;e dans sa fortune, Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune, Que le vice lui-même est contraint d'estimer, Et que, sur ce tableau, d'abord tu vas nommer.

{Satire X.)

Souvenir de Port-Royal. — Quant à Port-Royal, nous ne nous étonnons pas que ses maîtres opprimés aient vu dans la pièce de leur ancien disciple des leçons applicables à leurs infortunes. Ils y étaient invités par le second vers du prologue :

Je descends dans ce lieu par la Grâce habité.

Ces bannis, ces victimes d'une spoliation, n'avaient-ils pas assez souffert pour s'écrier, eux aussi :

Dieu d'Israël, dissipe enfin celte ombre. Des larmes de tes saints quand seras-tu touché?

(Acte II, se. via.)

Comment d'anciennes élèves de celte pieuse demeure, alors veuve et déserte, entre autres Mme de Grammont, n'auraient-ellcs point applaudi, de leur plainte mélancolique, le vœu qui semblait se cacher en ce cantique des filles de Sion :

Ton Dieu n'est plus irrité.

Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière. Quille les vêlements de la caplivilé.

Et reprends la splendeur première.

(Acte III, se. IX.)

Ce retour vers des années heureuses, Racine, un cœur si tendre, dut, n'en doutons pas, en éprouver l'amère douceur, surtout depuis que sa conversion le ramenait aux impiessions de son adolescence. De là ces arrière-pensées reconnaissantes, et cette commémoration secrète dont nous surprenons l'accent personnel, ne fût-ce que dans ces notes émues :

Que le Seigneur est bon, que son joug est aimalilc! Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur! II s'abaisse, il pardonne.

Du rn'ur ingrat qui l'abandonne 11 attend le retour.

(Acte 111, se. IX.)

Voilà ce qui s'entendit à demi-mot. Voilà les soupirs auxquels on ne se trompe pas. Le poète, suivant l'ingénieuse remarque de son commentateur M. Paul Mesnard, faisait comme ces peintres qui, par reliiiicux souvenir, dérobent « quelques noms chéris dans des replis de draperies presque inaccessibles aux regards de la l'ouïe ». Mais laissons â ces aveux la pudeur qui est leur charme; car les étaler en plein jour, ou multiplier des sous-entendus téméraires, serait ne pas comprendre l'intimité de ces nuances timides cl furtives.

Estlier cl la conversion de Bacine. — De ce qui précède il ressort que l'inspiration d'Ksther jaillit de source vive, nous vouk»ns dire d'une âme et d'une conscience qui venait d'être ressaisie par les sentiments de son éducation première.

Oui, nous pouvons affirmer que, dans cette création, Racine n'engagea pas seulement son talent, mais son cœur. L'art ne suldrait donc plus à l'intelligence de ces beautés toutes neuves. Ici nous apparaît la crise morale dont le signe fut le renoncement au théâtre, ou plutôt au nioodc même. On sait que, dan? la liistessc d'un échec aussi imprévu qu'immérité, l'auteur de Phèdre avait voulu se réfugier dans un monastère. Mais un ecclésiastique censé lui persuada qu'un foyer domestique lui valait mieux qu'un cloitrc, et Racine Ht un choix où ni la fortune ni la vanité ne furent consultées. Epoux et père, tout entier à des devoirs qui remplissaient sa vie, chrétien fervent jusqu'à se repentir de sa gloire. Racine entra dès lors dans cette période de recueillement, de pénitence et d'onction où il

écrivait à Tun de ses fils : « Je n'ai osé demander à M. de Bonnac si vous pensez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurais souhaitée.... Plus je vais en avant, plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux au monde que... de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans tous nos besoins. » 11 avait donc enfin retrouvé la paix et comme la primitive innocence, celle de ces années lointaines où,. promenant ses rêveries dans les bois et les prairies de Port-Royal, il paraphrasait les Matines et les Landes. Lui aussi comme Lamartine, il aurait pu dire de sa muse :

J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour, Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour.

Telle est l'influence sous laquelle son génie conçut le type d'une tragédie religieuse qui, pour la première fois, étrangère à la passion purement humaine, toute voisine du sanctuaire, et mêlée à la croyance populaire, devait rappeler la sévérité de la scène antique et intéresser les imaginations chrétiennes au pathétique d'une légende sacrée.

Sources bibliques. Le sujet. Jugement irrévérent de Voltaire. L'action. — La Providence venant au secours de la faiblesse pour assurer sur la terre le triomphe du droit, et pour sauver son peuple par la main d'une captive devenue reine, voilà l'idée qui domine ce poème où le dévoûment d'Esther accomplit, par miracle, la disgrâce d'Aman et la délivrance des Juifs renvoyés de la Perse dans leur patrie. Il ne faut pas juger au point de vue des convenances scéniques, ce sujet emprunté à la Bible pour être la récréation de jeunes pensionnaires. Dans le privilège accordé aux dames de Saint-Cyr, on ne lisait pas même le titre de tragédie, mais seulement d'ouvrage de poésie tiré de V Écriture sainte, propre à être récité et chanté.

De là vient que, se méprenant sur une œuvre faite pour des conditions exceptionnelles, ses admirateurs mêmes ont jugé sévèrement un canevas dont la simplicité dut être respectée par Racine, lequel déclare expressément, dans sa préface : » Altérer des circonstances tant soit peu considérables de TÉcri-

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lure sainte serait, à mon avis, une espèce de sacrilège ». Voltaire n'a-l-il pas dit avec une prévention regrettable, dans son Siccle de Louia XIV : « Le public impartial ne vit dans Esthcr qu'une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un roi insensé qui a passé six mois avec sa femme, sans savoir, sans s'informer môme qui elle est ; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au roi qu'il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parce qu'on ne lui a pas fait la révérence; ce même ministre assez bête pour signifier Tordre de tuer tous les Juifs dans onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d'échapper. ou de se défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte, signe cet ordre ridicule, et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori : tout cela, sans intrigue, sans action, déplut beaucoup à quiconque avait du sens et du goût »?

A voir cette ironie malséante, il est manifeste que Voltaire faisait porter à Esther le poids de ses rancunes contre la Bible. Lui-même, il se sent injuste : car un remords de conscience lilléraire lui fait ajouter : « mais, malgré le vice du sujet, trente vers d'Esther valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands succès ».

Sans pécher, comme lui, par irrévérence, La Harpe critique aussi les défauts d'un plan qui lui parait manquer absolument d'intérêt. La cause en est surtout que les principaux personnages ne courent pas un sérieux péril : car il nous garantit qu'Assuérus ne fera mourir ni sa femme qu'il aime, ni Mardochée auquel il doit la vie, et qu'il comble d'honneurs. Par conséquent il ne s'agit ici que de cent mille Israélites. Or La Harpe en fait bon marché, vu « qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu », à moins qu'à son sort ne soit lié celui d'un héros pour lequel on craint.

H y a là des objections graves, et nous avouerons volontiers que ces événements, transportés sur la scène, ne sont pas acceptés sans résistance. Reconnaissons même qu'un danger collectif et anonyme nous émeut moins vivement que celui de personnes présentes, et dont on partage immédiatement toutes les angoisses. Mais, ces concessions faites, pourquoi refuser à Racine ce qu'on accorde aux tragiques anciens, c'est-à-dire un

peu de complaisante illusion pour les légendes sacrées dont ils ne sont pas responsables? A la rigueur, est-il donc si difllcile de croire qu'un roi de Perse soit indifférent à l'origine de sa principale épouse qui, malgré toutes ses vertus, n'est qu'une esclave titrée, dont le lendemain reste bien précaire? Est-il contraire à toute raison que, dans ces temps reculés, un despote asiatique, engourdi par les voluptés, ordonne, sur la parole d'un favori, un de ces massacres de captifs dont plus d'un exemple se lit dans les histoires? Ne peut-on supposer que, par une de ces brusques fantaisies ordinaires à l'omnipotence de ces souverains adorés comme des idoles, il retourne contre un ministre indigne l'arme dont celui-ci voulait frapper des innocents?

Est-il juste d'affirmer qu'un personnage ait besoin, pour nous intéresser, d'être menacé de mort, comme si la mort était le plus grand des malheurs? Etant donnés le patriotisme et la foi d'Esther, ne jugerait-elle pas plus cruel de survivre à son peuple que de périr avec Itii? Cette destruction prochaine de toute sa race n'est-elle point à ses yeux la plus redoutable des catastrophes?

Il nous est même permis de n'être pas aussi rassurés que La Harpe sur le salut d'Esther et de Mardochée. L'une ne risque-t-èlle pas sa vie, lorsqu'elle parait devant son seigneur, saiis avoir été mandée? Si sa grâce la protège encore, n"a-t-elle donc à craindre la jalousie d'aucune rivale dans ce palais plein d'embûches? Quant à l'autre, ses honneurs mêmes l'exposent d'autant plus à l'envie, dans une cour où la calomnie est si perfide, et où d'un mot, d'un signe, toute grandeur peut être tout à coup précipitée si bas.

Mais ne plaidons pas davantage une cause gagnée d'avance par le triomphe d'un art qui, sous la beauté des sentiments, rélévation des pensées, et le charme de Tharmouie, dissimule Télrangeté d'une fable dont l'apparente invraisemblance pourrait bien n'être, en dernière analyse, que de la vérité locale.

Oui, nous aussi, corrime Assuërus, nous sommes pris au doux piège ; et, dès la première scène, le regard d'Esther exerce sur nous la même fascination que sur le souverain qu'il désàrnle.

ESI II Eli. 3G7

I>CH fararlèrcs. ENtlirr; la Bible cl Racine. — Le rùle (l'I'Mlicr ii'.i pjis lit'soiii tli'lrt' soulcmi par mit.' action tragique; car il nous enchante par une convenance qui va jusqu'au sublime. Ce n'est pas que sa physionomie comporte une expression individuelle, où se trahisse la vivacité d'un caractère parlioulier. Il eu est d'elle comme des vierges de Raphaël : sa l)(!aulé n'a pour ainsi diie rien de personnel; mais on y voit hiiller une pureté parl'aile et toute morale. Elle idéalise sa reli- Lfion, les vertus que celle-ci inspire, la modestie, la pudeur, l'inno- (cnce, et surtout la candeur d'une foi courageuse, à laquelle sied bien la timi<lilé d'une captive étonnée de sa subite gramleur. mais s'y résignant j)ar soumission à la Providence, pour devenir l'instrument de ses desseins ' :

De mes failtlos allniils le roi parut frappé. Il m'obsi'rva lonKli'ni|)S dans un soniltre silence; Kt It' ciel, qui pour moi lit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute, agissait sur son cœur.

(Acte 1, se. I.)

Tout en restant lidèlc au le.vte sacré, Racine adoucit certains traits où s'accusait trop l'ûpreté de l'ancienne loi. Ce n'est plus ici la favorite vindicative qui exterminait ses ennemis et, qui demande, dans la Bible, que les dix lils d'Aman soient jM-ndus (chap. viii, Y; 11; — chap. i.\, v; 10, 12, 13). Cette rigueur qui pouvait ollVnser un auditoire chrétien s'est tournée eu mansuétude. Car l'aimable reine n'a qu'un éclair de courroux ; c'est lorsqu'elle dit :

Va, traître, laisse- moi....

Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.

(Acte m, se. V.)

On nous dérobt; donc la vue du sang versé; mais cette clénuMice ne dégénère pas eu fadeur, comme dans la tragédie où

1. Mme (lo Mnintcnon, elle aussi, no disait-elle pas : « Quand je commençai ,1 ùiTo convaiiieiio qu'il ne me serait pas ihipossiblo dV'tre utile au salut du roi. 10 comnK'iK'ai in f'tre convaincue que Dieu ne m'avait amenée à la cour que pour i-ela » .' truand elle vit la cour il ses pieds, elle consac ra son créilil à, dos vues il'c^ditication qu'elle appelait « sa mission d'en haut •. Comme Ksthcr, mais avec moins île simplicit»5, elle semblait aussi ^ep^ette^ le passé : « Je voudrais bien ne plus me souvenir do co que j'ai laissé ». Ailleur5. regardant des petits poissons qui nageaient tout cirart's dans un bassin d'eau <-laire, elle s'écriait : • Ils sont couiuio moi, ils regrettent leur bourbe •. IléUsI

Du Ryer nous montre Esther demandant grâce pour Aman luimême.

Mardlochée. — Près d'elle, Mardochée, bien qu'au second plan, y tient dignement sa place : par les conseils qu'il donne, le zèle qui l'anime, et la solennité patriarcale de son langage, il symbolise le peuple juif écrasé sous la servitude et l'opprobre, mais obstiné dans sa foi comme dans ses espérances, et jetant sur Aman un regard implacable dont la fixité vengeresse menace et défie une insolente grandeur.

Assuérns. — Dans le voisinage d'Esther, Assuérus ne pouvait demeurer tel que l'imagination se le représente d'après les mœurs de l'ancien Orient. S'il conserve la déraison d'un despote barbare, ce type qu'il fallait accommoder au théâtre de Saint-Cyr est pourtant modifié par des anachronismes dont on ne saurait se plaindre sans ingratitude. N'est-il pas naturel qu'il ressente la bienfaisante influence de la compagne dont il dit :

Tout respire en Esther l'innocence et la paix. Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, • Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres?

(Acte II, se. VII.)

S'il parle de l'union conjugale avec des sentiments presque chrétiens, si ailleurs, quand il se plaint des « embarras du trône » (acte II, se. m), sa mélancolie est d'un sage, ne sourions pas d'une éloquence qui fait honneur à notre langue, et ne soyons point assez ennemis de notre plaisir pour la condamner comme une erreur.

Aman. Zarès. — Aman n'a pas été moins exposé que soq maître aux griefs de la critique. Nous avouerons que son ressentiment serait plus tolérable s'il s'expliquait par un grave outrage. On s'étonne que le ministre d'un empire voue à la mort toute une nation, parce qu'un inconnu ne s'est pas prosterné devant lui. Mais cette extravagance, comme elle est palliée par ces beaux vers :

Il faut des châtiments dont l'univers frémisse : Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. le veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés :

« Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face. Un seul osa d'Aman attirer le courroux, Aussitôt, de la terre ils disparurent tous >!

(Acte II, se. I.)

Dans ce délire que suivra bientôt la dernière bassesse, lorsque, dénoncé comme calomniateur et assassin, il se jette aux pieds d'Esther et lui demande la vie, ne faut-il pas d'ailleurs signaler l'intention de peindre les vertiges du parvenu oriental *, renversé par le caprice qui l'avait élevé, couvert hier de pourpre, et aujourd'hui de haillons, passant de l'orgueil le plus cruel à la servitude la plus vile, et dos marches du trône à la potence qu'il dressait pour son ennemi?

Avec ce vizir fou de vanité, contraste pathétiquement son épouse Zarès qui est de bon conseil, prudente, courageuse et zélée pour les intérêts de celui dont elle n'a pas partagé les crimes.

Le style. — Du reste, si l'action est défectueuse, le style est enchanteur et Racine tire ici de l'Ecriture le même parti qu'autrefois de Sophocle ou d'Euripide. Disons davantage: jamais il ne s'est plus rapproché de la scène grecque tjue dans les deux pièces où il s'était promis d'abandonner les sources antiques. S'il s'en écarte par un esprit tout chrétien, il y revient plus librement qu'ailleurs par le procédé poétique, et surtout par riieureux emploi de ces chœurs auxquels l'invitait l'inspiration du livre saint. Nul n'a su mieux faire passer celle-ci en notre langue, et l'approprier aux délicatesses du goût français. Depuis l'exemple qu'il en a donné, d'autres poètes ont aussi fait entendre les harpes de Sion, quelques-uns avec plus de magnificence, mais jamais avec un accent plus juste, plus suave, plus profond et plus simple. Ce qu'il faut louer surtout dans ces odes, c'est le mouvement si savant des strophes, et la succession si dramatique de ces jeunes voix qui alternent et se répondent, toujours en vuç d'une situation interprétée par l'harmonie de leurs chants.

Mais on sent ces beautés beaucoup plus qu'on ne les analyse. Concluons donc en disant avec Sainte-Beuve : c Par ses do'u-

1. Co caractère fut imitd par Csimir Delavigno, dans lo grand prêtre Âkébar du Paria.

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ceurs charmantes, Esther, qui vise moins haut qu'Alhalie^ ne laisse rien à désirer. Ce délicieux poème, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction, me semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus pur de cette âme tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer de larmes, et dont Mme de Maintenon disait : « Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la sœur Lalie. »

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