‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 87 sur 133 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Les trois premiers actes de Tartuffe représentés en 16G4. — Les représentations en cinq actes chez Condé (16G4- 1668). — Pour apprécier l'importance d'un chef-d'œuvre littéraire qui, aujourd'hui même, exerce encore une action sur les esprits et les mœurs, il convient de raconter d'abord son histoire; car les vicissitudes qu'il dut traverser sont "un de ces événements qui conservent un intérêt presque dramatique, ne fiit-ce que par le spectacle d'un grand homme luttant avec courage, pendant cinq années, contre une coalition puissanlc dont la défaite fut une victoire pour la liberté de l'art, en même temps qu'une revanche pour la justice, la raison, la morale publique et l'honneur de l'esprit français. Avant d'entrer dans le détail des incidents qui passionnèrent si profondément l'opinion, commençons par fixer certains faits dont la chronologie sera la lumière de notre enquête.

Si l'on en croit les premiers éditeurs du Tartuffe, son acte

de naissance daterait soit du 5 février 4669, jour où la carrière lui fut ouverte liltrcment, soit du 5 août 1667, première soirée où il put se montrer au grand jour, mais pour disparaître le lendemain. Or il y a là une double erreur, et d'assez grave conséquence; car elle nous persuaderait, par exemple, que le Tartuffe a suivi Don Juan, tandis qu'il l'a précédé, pour ne pas dire engendré. Ce serait donc se méprendre sur les causes qui expliquent une des plus originales créations de Molière, et le développement naturel de son génie. La vérité est que le Tartuffe fut non seulement conçu, mais écrit, lu, et même joué, d'abord en partie, puis dans son ensemble, avant la fin de 1664, en des représentations particulières, dont la première (actes 1-111) eut lieu à Versailles, le lundi 12 mai, si.xième et avant-dernier jour des fêtes décrites dans la relation des Plaisirs de l'ile enchantée. Puis, dans la même année, il fut représenté, toujours en 3 actes, le 25 septembre, à Villers-Cotteréls, pour S. A. Monsieur, qui régalait Leurs Majestés. Eiilin il figura dans son ensemble, dès le 29 novembre lG6i, au château du Raincy, pour S. A. S. Monseigneur le Prince, qui le fit jouer encore le 8 novembre 166ii, au même endroit; le 4 mars 1665, à Paris même; et le 29 septembre 160S, en son chAleau de Chantilly. Les trois premiers actes seulement avaient donc figuré d'abord sous les yeux du Roi et de la Cour. Or il est probable que ce choix ne fut pas une surprise et un coup d'audace improvisé par l'initiative d'un poète confiant dans sa faveur. Avant de soumettre aux regards de Louis XIV une comédie d'une telle portée, le poète dut pressentir les dispositions du Maitre par une lecture préalable. C'est ce que semble indiquer une note de Brossettc disant d'après Boiloau : « Quand Molière composait son Tartuffe, il en récita au Roi les trois premiers actes ». 11 parait qu'ils furent agréés; mais on ne permit pas à l'auteur de s'en prévaloir, comme le prouve le silence de sa préface et de ses placets qui se taisent sur la date, sinon sur le fait de cet auguste suffrage.

A cette question s'en rattache une autre. On peut, en effet, se demander pourquoi Molière ne produisit alors que trois actes de sa pièce. Faut-il en conclure qu'elle n'était pas encore terminée, ou devons nous ne voir dans cette discrétion qu'un

calcul de prudence, et l'artifice adroit d'un habile qui désirait exciter la curiosité sans la satisfaire, consulter le jugement du Souverain sans donner l'éveil à l'ennemi, et assurer un patronage tout-puissant à une satire périlleuse, de telle sorte que plus tard il- eût l'air de l'avoir achevée officiellement et par ordre? Il serait malaisé de se prononcer avec certitude ; mais on a du moins le droit d'affirmer, non sans vraisemblance, que le plan du travail était désormais arrêté dans l'esprit du poète, et qu'il ne se serait point engagé si avant, sans savoir où il allait : car une action si fortement liée suppose nécessairement une conception générale du sujet, le dessin définitif des caractères, et la prévision très nette d'un dénoûment appelé par la logique même de l'intrigue.

On aimerait aussi à connaître les moindres épisodes de cette fête privilégiée à laquelle assistèrent au moins six cents personnes. Mais les plus hardis n'en soufflèrent mot : Bussy luimême, en ses Mémoires^ ne risque pas la moindre indiscrétion. Quant à Marigny, l'auteur de la grande Relation des plaisirs de l'île enchantée, — qui était devenu aussi prudent qu'il avait été téméraire sous la Fronde, — dans sa lettre écrite le 14 mai, sous l'impression toute vive de ses souvenirs, il se borne à nous dire que la comédie fut « trouvée fort divertissante », et qu'on ne mit pas en doute les bonnes intentions de Molière. Cela implique l'approbation du Roi, confirmée d'ailleurs par le premier placet de 1664, où Molière remercie Sa Majesté d'avoir « eu la bonté de déclarer qu'EUe ne trouvait rien à redire dans cette comédie qu'Elle me défendait de produire en public ».

Opposition de la Reine mère contre une pièce sympathique à la jeune Cour. — Pamphlet de Pierre Ronllé. — Le Légat du Pape. — Premier Placet. — Lectures de la pièce Interdite. — Mais, si la jeune Cour s'amusa de bon cœur, il n'en fut pas de même de la Reine mère, dont la dévotion ombrageuse regarda ce divertissement comme un scandale et qui, au rapport de Mme de Motteville, aurait « senti les premières douleurs de son cancer », pendant la fétc même de Versailles, ce qui ne la prédisposait pas à l'indulgence. Il est certain qu'Anne d'Autriche et les personnes austères de son entourage firent entendre des protestations contre la licence accordée aux railleries d'un

comédien. Or ce signal encouragea des hoflilités qui furent menées vivement par l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, et le premier président, Guillaume de Lamoignon ; car, dès le 14 mai, avant de partir pour Fontainebleau, le Roi, malgré sa bienveillance personnelle, crut devoir interdire toute représentation publique d'un ouvrage qui alarmait les consciences et soulevait des colères. On jugera di^ la violence de celles-ci par un pamphlet lancé en août lOGi et intitulé : Le Roy glorieux au monde, ou Louis XIV le plus glorieux de tous les rois du monde. L'auteur de ce factum, maître Pierre RouUé, docteur de Sorbonne et curé de Saint-Barthélémy, paroisse de la Cité, dénonçait Molière comme « un démon velu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fut jamais dans les siècles passés... ». Il se déchaînait en invectives contre « un attentat sacrilège et impie », par lequel € il méritait un dernier supplice exemplaire, et le feu même, avant-coureur de celui de l'enfer, pour expier un crime si grief de lèse-majesté divine qui va ruiner la religion catholique en blâmant et jouant sa plus religieuse et sainte pratique, qui est la conduite et direction des âmes et des familles par de sages guides et conducteurs pieux ». C'est à ces fanatiques fureurs que Boileau fait allusion dans ces vers de l'épitre VII :

L'un défenseur zélé des bigots mis en jeu,

Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu.

11 est vrai que ce maladroit discréditait sa cause par son extravagance. Louis XIV ne se contenta pas de blâmer ces diatribes. Il les fit désavouer par le cardinal légat, Mgr Chigi, qui était venu lui porter les excuses de son oncle, le pape Alexandre VII, à l'occasion de l'insulte faite au duc de Créqui, ambassadeur de France à Rome. Molière obtint l'honneur de lire sa pièce à ce prélat, et n'eut qu'à se louer d'un accueil dont la tolérance se tournait en leçon pour notre clergé, comme en témoigne le premier Placet où le poète oppose cet illustre exemple au débordement des injures auxquelles il était en butte.

Pourtant, la proscription était maintenue, mais atténuée par des tempéraments : car nulle défense ne gêna la liberté des

lectures privées. Elles furent en effet très nombreuses, ainsi que l'attestent ce vers de la satire m de Boileau (1665) :

Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle,

et sa note y relative que voici : « Le Tartuffe en ce temps-là aviit été défendu, et tout le monde voulait avoir Molière pour le lui entendre réciter ». Outre ces lectures réitérées, rappelons les représentations du 25 septembre 4664, à Villers-Cotterêts, et du 29 novembre au Raincy, qui eurent lieu, l'une avec la connivence d'Henriette d'Angleterre à laquelle Molière avait dédié l'École des Femmes, et qui donnait le ton à la jeune Cour, l'autre, celle de la comédie « entière et achevée * », grâce à l'appui du grand Condé qui protégeait toute hardiesse d'esprit, et de la princesse Palatine, qui ne songeait guère alors à se convertir. Remarquons enfin au passage que cette tactique de lectures et de représentations princières sera une des leçons que Beaumarchais prendra de Molière, car il mena une campagne identique pour obtenir qu'on jouât le Mariage de Figaro ^. Le Festin de Pierre, contre-partie dn Tartuffe. — En même temps, Molière faisait face à l'ennemi dans le Festin de Pierre (15 février 1665), où )a cabale se vit attaquée de front par la fameuse tirade dont voici quelques traits saillants : « L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.... La profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont e.xposés à la censure..., mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main,

1. Un billet, trouvé dans les archives de Chantilly par Mgr lo duc d'Aumale, semble contredire cette assertion. Cette lettre, signée Henry Jules de Bourbon, demande à M. de Ricous des nouvelles du quatrième acte, ce qui ferait croire qu'il n'était pas encore achevé le 29 septembre 1664. M. Régnier, le sociétaire du Théâtre-Français, concilie cette lettre avec l'assortion tirée du Registre de La Grange. Suivant lui, le duc d'Enghien parle du quatrième acte, le plus dangereux de tous, parce que Molière, sur le conseil du Prince, avait dû le retoucher, pour le mettre au point des réserves commandées. Quant au cinquième acte, qui louait le Roi, il n'offrait aucun péril; voilà pourquoi le duc Henri n'en dit rien. Par conséquent la pièce était terminée avant la date du 29 novembre, sauf les retouches obligées.

2. Voir Beaumarchais inédit, dans la Revue des Deux Mondes du 1'='' mars 1893, par M. Eugène Lintilhac.

ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les jette tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi làdessus... sont toujours les dupes des autres; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde?... Quelque baissement de tête, un soupir mortilié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire.... Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée » (acte V, se. il). Ces représailles étaient d'autant plus habiles que l'auteur de Don Juan semblait faire ici la contrepartie du Tartuffe. Dans son héros, ne condamnait-il pas l'incrédulité brutale, le double libertinage de l'esprit et des mœurs? N'avait-il pas eu soin de lancer la foudre sur la tête de l'athée? La statue du Commandeur disait expressément : t Don Juan, rendurcissoment au péché traîne une mort funeste; et les grâces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre • (acte V, se. vi). C'était donc se défendre contre ceux qui le traitaient d'impie. Mais ce calcul, s'il le fit, ne réussit guère; car les mêmes imputations se renouvelèrent. On l'accusa de faire de la majesté divine « le jouet d'un maître et d'un valet de théàli"e ». Le sieur de Rochemont, avocat au Parlement, dans ses Observations sur le Festin '/(• Pierre, s'écria : t Un athée, foudroyé en apparence, foudroie in effet et renverse tous les fondements de la religion, à la face (lu Louvre, dans la maison d'un prince chrétien ». On vit un scandale dans la mise en scène d'une religieuse qui avait violé ses vœux, dans le spectacle d'un débauché raillant les mystères, dans la « fusée ridicule qui s'érigeait en ministre de la vengeance céleste >, Bref, au bout de quinze représentations, celte

apologie fut arrêtée net en plein succès, par un avis discret mais sûrement impérieux, et dut, elle aussi, rentrer dans l'ombre. La Troupe de Molière devient celle du Roi. — Il y eut

cependant une lueur d'espérance pour le vaillant poète qui ne désarmait pas; car, en août 1665, Louis XIV gratifia sa troupe, venue en représentations à Saint-Germain, d'une pension de stx mille livres : dès lors, elle prit congé de Monsieur à qui elle appartenait, et reçut ce titre : La Troupe du Roi, au Palais- Royal. Il faut bien dire qu'alors Louis XIV en voulait fort aux personnes austères qui, à la Cour, prétendaient gêner les caprices de son cœur. Il était dans tout le feu d'une jeunesse qui dura trop longtemps. Les Navailles furent bannis du Palais pour s'être mêlés de ce qui ne les regardait pas. A la distinction éclatante dont Molière venait d'être l'objet, s'ajoutèrent les sympathies d'un esprit sage, d'un honnête homme, dont la raison accourut cordialement au secours d'un ami. Dans son Discours du Roi (1665), démasquant ces gens

Qui, tous blancs au dehors, sont tous noirs au dedans,

Boileau censure ainsi ceux qui font le procès à quiconque ose

rire :

Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé,

PubUer dans Paris que tout est renversé,

Au moindre l)ruit qui court qu'un auteur les menace

De jouer des bigots la trompeuse grimace.

Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux :

C'est ofTenser les lois, c'est s'attaquer aux Cieux.

Mais, bien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse,

Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse.

En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu

Se couvre du manteau d'une austère vertu;

Leur cœur qui se connaît et qui fuit la lumière,

S'il se moque de Dieu, craint Tartuffe et Molière.

En retour, la ligue adverse recrutait de nouveaux alliés. Au mois de janvier 1666, les Visionnaires du Janséniste Nicole traitèrent les auteurs dramatiques d'empoisonneurs publics ; et Molière eut indirectement sa part dans ces excommunications trop familières à Port-Royal : V Avertissement qui précède les Se?itiments des Pères- de f Église, par le prince de Gonti, dénonce même

formellement le Festin de Pierre comme une école d'athéisme.

La guerre se poursuivait même en dehors de nos i'rontirrcs ; et, quand la reine Christine, clablie à Rome, fit demander à M. de Lionne la faveur de représenter Tartuffe sur son théâtre particulier, ce désir ne put obtenir l'agrément officiel. Mais, en dépit de CCS apparences, le Roi ne demandait qu'à lever un interdit auquel il n'avait consenti qu'à legret : et, en 1007, à la veille de partir pour la campagne de Flandre, il permit à Molière de produire enfin sa pièce au grand jour. C'est du moins ce que déclare le second Placet, présenté au roi dans son camp, devant la ville de Lille en Flandre, qui n'aurait point contenu l'affirmation de ce fait, si des paroles récentes n'avaient pas eu Tautorilé d'un engagement. « Votre Majesté, y dit formellement Molière, avait eu la bonté de m'en permettre la représentation. »

Première représentation publique de Tlmpostenr, 5 août i<t(»'7. Interdit prononcé par !tl. de Lamoignon. Second IMacct. Ordonnance de l'arciievéque de Paris. — Toujours est-il que, le 5 août 1007, la comédie fut jouée, sous ce titre : Vhnposteur, qui sera celui de toutes les éditions, jusqu'à celle de 1754, où il devient /e Tartuffe. Travesti en M. Panulphc, Tartuffe ne portait plus qu'un costume, « un ajustement d'homme du monde », à savoir, selon Molière lui-même, « un petit chapeau, de grands cheveu.x, un grand collet, une épée et des dentelles sur tout l'habit ».

Certains passages avaient été adoucis, de manière « à ne pas fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originau.K du portrait, notamment le vers :

0 ciel, parclonnc-moi comme je lui pardonne,

qui avait paru offrir une ressemblance sacrilège avec l'avantdernicr verset du Pater, et qui devint dès lors probablement :

0 ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne!

Le lendemain, samedi. Robinet écrivait :

Dès hier, en foule on le vit.

Fit je crois que lon^'tcmps on le verra de même;

On se fait élouiïor pour ouïr co «lu'il dit,

El l'on le paye micu.\ qu'un prêcheur de carême.

— Vaine prédiction! car, à l'heure où paraissait son journal, Un huissier du Parlement vint, de la part du premier président, M. de Lamoignon, — chargé de la police, et partant de la censure du théâtre, en l'absence du Roi et du chancelier, — signifier l'ordre de suspendre toute représentation. La porte du théâtre aurait même été fermée et gardée, et ne se rouvrit que le 25 du mois suivant, cinquante jours après : les affiches, toujours au dire de Brosselte, auraient été lacérées par le guet.

Sous ce coup inattendu, Molière ne courba point la tête. Il se rendit avec Boileau chez le premier président, qui le reçut très courtoisement, hiais demeura inébranlable. Impuissant de ce côté, il s'empressa, dès le 8 août, de députer, en poste, vers le camp de Louis XIV qui assiégeait Lille, deux de ses camarades, La Thorillière et La Grange, munis du second placet où il osait dire que tout Paris s'était scandahsé non de sa comédie, mais de l'interdiction qu'on en avait faite ; que l'on s'était « étonné que des personnes d'une probité si connue eussent une si grande déférence pour des gens qui devraient être l'horreur de tout le monde ». Il menaçait même de briser sa plume :« mais il est très assuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire de comédies si les Tartuffes ont l'avantage ». La bonne volonté du Roi n'était pas douteuse; mais elle se trouvait entravée par l'initiative d'un magistrat souverain, et par l'Ordonnance que l'archevêque de Paris se hâta de publier, le 11 août, six jours après la soirée du Palais-Royal. On y lisait : « Considérant que, dans un temps où notre grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d'exhorter tous les gens de bien à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne et pour le succès de ses armes, il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du Ciel, Avons fait et faisons très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d'excommunication. »

Lettre sur riinpostear; le Misanthrope, Amphitryon, Georges Dandin et l'Avare. — Il y avait là de quoi désespérer le plus fier courage ; et l'on put redouter la retraite défi-

nitive du poète : car, pendant sept semaines, son théâtre chôma. Toutefois ces vacances ne furent pas perdues pour la cause en péril : témoin la Lettre sur la comédie de l'Imposteur datée du 20 août 1667. Si celte habile défense n'est pas de la main de Molière, elle fut au moins rédigée sous son inspiration. Le premier accès de mélancolie une fois passé, il se releva d'un abattement qui ne paralysait point son génie. Au plus fort de la lutte n'avait-il pas déjà produit, en 1065, Don Juan et l'Amour médecin, sans compter le Médecin malyré lui, Méliccrte et la Pastorale comique, le SicUien'! Puis était venu le Misanthrope, auquel succéda VAmphili-yon joué devant la Cour, le 16 janvier 1668, qui ne fit qu'affermir le crédit d'une gloire avec laquelle il fallait compter; et si Louis XIV eut l'oreille fine, il dut entendre cette doléance secrète du poète qui disait par la bouche de Sosie :

Vers la retraite en vain la raison nous appelle; En vain notre dépit quelquefois y consent;

Leur vue a sur notre 7,èle

Un ascendant trop puissant; Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant

Nous rengage de plus belle.

Dans la même année paraissaient à Versailles Georges Datidin au mois de juillet, et V Avare en novembre. Tartuffe lui-même faisait une visite à Chantilly, le 29 septembre, chez le grand Condé. C'était un signe précurseur. Il annonçait qu'on n'avait rien à refuser à l'ouvrier des fêtes royales.

Résurrection da TartnlTe, S féTrier 1669. — Louis XIV n'attendait plus qu'une occasion favorable : elle lui fut oncrtc par le traité d'Aix-la-Chapelle, par l'afiaiblissement du parti des dévots qui avait perdu son chef, depuis 1666, dans la personne de la reine mère, et par le bref de Clément IX (8 octobre 1668), qui fit signer la Paix de l'Église. Aussi, le 5 février 1069, le Tartuffe put-il être mis en pleine liberté, sans être celte fois obligé de dissimuler un nom qui, depuis cinq ans, volait de bouche en bouche. 11 reparut, ce jour-là même, au milieu d'un enthousiasme que n'épuisèrent pas plus de quarante représentations presque consécutives. Au moment de cette € grande résurrection de Tartuffe », comme dit Mtdière, le Roi reçut un troisième placet où le poète sollicitait spirituellement pour le

fils de son médecin un canonicat vacant à la chapelle royale de Vincennes. C'était narguer plaisamment les ennemis qu'il livrait à la risée publique. S'il faut plaindre le grand homme des douloureuses épreuves qu'il venait de traverser, peut-être y a-t-il lieu de ne les point regretter : car, en lui imposant un surcroit d'étude et de prudence, elles ne furent pas étrangères à la perfection de son œuvre. Nous leur devons tout au moins une bonne partie du rôle de Cléante : nous inclinerions aussi à croire que les généreuses colères d'Alceste se sont souvenues de ces amertumes.

Alarmes de l'Eglise. Serinons de Bonrdaloae. — Ce triomphe ne mit pas fin aux hostilités. Sans insister sur une parodie en vers, la Critique du Tartuffe, attribuée au comédien de Villiers, publiée au commencement de 1670, et qui mérite à peine une mention, il nous reste à rappeler d'autres assauts qu'eut encore à subir la pièce immortelle ; car, moins heureux que Pascal qui n'eut que d'indignes adversaires , Molière encourut des réprobations parties de voix et de plumes vénérées. La coalition des faux dévots ne suffit pas, en effet, à expliquer l'âpreté d'une si longue polémique; et il est certain que des hommes d'une piété sincère furent alarmés pour des intérêts dignes de la plus sérieuse considération.

Au premier abord, on s'en étonne;. car la religion n'a pas de pires ennemis que les hypocrites. Si la haine se mesurait au préjudice causé, l'Eglise devrait donc détester ce vice à fégal de tous les autres.

Mais, comme il prend le masque des vertus qui lui sont chères, il faut bien avouer que, pour le combattre, elle se trouve dans une situation fausse. C'est ce que démontre avec une logique lumineuse M. Paul Janet dans son Étude sur les Passions et les Caractères daiis la littérature du xvii® siècle : « L'Eglise, dit-il, ne saurait encourager à la libre pensée celui qui a l'air d'être un croyant ». Voilà pourquoi les plus honnêtes gens furent alors émus d'une censure qui permettait aux irrévérents de confondre l'ivraie avec le bon grain. Saint Augustin n'avait-il pas dit : 4 L'hypocrisie est cette ivraie de UEvangile que l'on ne peut arracher sans déraciner aussi le bon grain »? Ils jetèrent les hauts cris, comme les philosophes du xviii« siècle, quand ils se

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virent calomniés parla comédie de Palissot. En cela, ils étaient lidcles à une tradition constante parmi les gardiens du sanctuaire. Saint Chrysostome, ainsi que saint Augustin, avait fait remarquer que « le libertin ne manque jamais de se prévaloir de la fausse piété pour se persuader qu'il n'y en a point de vraie ». Ajoutons que celte crainte se compliquait de l'ombrageuse dcliance de la société ecclésiastique, toujours prête à refuser à la société laïque le moindre droit de contrôle sur ses doctrines et ses pratiques. « Ce n'est pas au théâtre à se mêler de prêcher l'Evangile », répondait le président de Lamoignon aux instances de Molière, au témoignage de Boileau. A plus forte raison le clergé voyait-il un usurpateur dans l'audacieux qui osait empiéter sur sa juridiction.

Bourdaloue crut donc remplir un devoir de son ministère, lorsque, dans ses deux sei'mons sur la.piété vraie et surtout dans celui sur V hypocrisie , dont la date fut vraisemblablement assez voisine de celle des représentations publiques de Tartuffe, il attaqua Molière comme coupable d'abord de discréditer tous les dévots par la satire de la fausse dévotion, ensuite de s'ériger sans compétence et sans mandat, lui un profane, lui un comédien, en juge des consciences, c'est-à-dire des questions qui relèvent du Pouvoir spirituel. Tout en désapprouvant la violence d'une plainte venue de si haut, nous ne confondons pas un orateur éloquent et vertueux avec les odieux sycophanles qui eussent pardonné des attaques contre la religion, si leurs personnes mêmes n'avaient pas été en cause. Mais il est fâcheux qu'en incriminant les intentions du poète, le zèle évangélique de Bourdaloue ait encouragé de regrettables méprises.

Pour ce qui est du premier grief de Bourdaloue, Molière s'était justifié d'avance, en disant par la bouche de Cléanle :

Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux : Regardez Arislon, regardez Périandre, Oronle, Alcidamas, Polydore, Clitandre; Ce titre par aucun ne leur est débattu : Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu; On ne voit point en eux ce faste insupportable. Et leur dévotion est humaine, est trailablc;

Ils ne censurent point toutes nos actions :

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections,

El laissant la fierté des paroles aux autres,

C'est par leurs actions qu'ils censurent les nôtres.

(Acte I, se. V.)

— Il n'avait donc point étendu à tous le tort de quelques-uns. Lorsque les paroles sont aussi claires, et aussi franches, lorsqu'elles ont un tel accent, est-on autorisé à n'y voir qu'une ruse, ou une perfidie *?

Quant à l'autre prétention, elle ne tendrait à rien moins qu'à donner à l'hypocrisie un laissez-passer, et comme une indemnité privilégiée. C'est ce que fit entendre Molière dans l'éloquente préface qui précéda l'édition de mars 1669. En revendiquant le droit de censurer tous les vices, il demandait pourquoi une exception serait faite en fâveui; de celui qui « est, dans l'État, d'une conséquence plus dangereuse que tous les autres ». Il démontra qu'il y aurait tout au moins imprudence et maladresse à lui accorder ainsi un asile inviolable à l'ombre du sanctuaire. La comédie n'est-ellc pas plus à l'aise que l'Eglise pour faire la police de certains travers, puisque son indépendance n'est gênée par aucune entrave?

Ombrages de Bossiiet; conclosion. — Ce procès ne s'éteignit point avec Molière; et, vingt-cinq ans après le Tartuffe, en 1694, dans sa Lettre au Père Cuffaro, Bossuetlança des coups de foudre qui nous attristent. Il revint encore à la charge avec une inflexible rigueur, dans ses Maximes et réflexions sur la comédie, lorsqu'il disait : « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui... passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : « Malheur à vous qui riez : car vous pleurerez! » Mais il en coûte d'insister sur un jugement que la postérité devait juger à son tour : regrettons seulement de ne pas voir unis par une mutuelle estime tous ceux qu'on respecte et qu'on admire. Est-il besoin d'ajouter que la victoire de Molière fut

1. Et pourtant lo dëbat n'est pas clos là-dessus, témoin les conférences contradictoires, et pourtant si nourries d'arguments sincères, de MM. F. Brunetioro et R. Douniic, à l'Odéon (On trouvera la seconde dans lo Recueil des conférences de l'Odéon, t. II, Paris, Cr6iuieu.\, 1890. La promiôre n'a pas été imprimée, que nous sachions).

Ir^ilime comme une conquête de la raison, et que l'art cesserait îl"cxister s'il se soumettait à des docteurs trop ombrageux? La i.ituaire et la peinture deviendraient suspectes d'oiïenser la pudeur : le théâtre d'exciter les passions; la satire d'être conliaire à la charité; l'éloquence et la poésie de farder la vérité, nu de faire aimer le mensonge. Pour «clore ici ce débat — ■lernel d'ailleurs comme celui de la moralité dans l'art, — lisons donc que l'artiste doit être libre de peindre fidèlement toutes les formes de la nature humaine, ainsi «jue le savant de poursuivre la vérité avec une souveraine indépendance. Il n'y a pas de terrain interdit au génie. C'est de sa conscience seule qu'il relève. Après tout, n'a-t-il pas, lui aussi, son droit divin?

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