II. — ÉTUDE UTTÉRAIRE
L'Iiyporrlsie et les religions formalistes. — L'hypocrisie est un vice qui n'a pas de patrie spéciale; cependant on peut dire que ce fléau se propage surtout dans les sociétés où domino un culte épuré. Le paganisme était en général trop sensuel pour exiger ces vertus difliciles dont l'Évangile fait un devoir. 11 faut d'ailleurs distinguer l'hypocrisie de mœurs, qui est de tous les temps, de tous les pays, et l'hypocrisie religieuse, plus liarticulière aux sociétés chrétiennes. Chez les Grecs et les Itdinains, la première ne manqua pas. Lucien et Juvénal flétris- ^ciil ces fourbes
Qui Curies simulant, et bacchanalia vivant.
La seconde apparaît chez Horace qui représente le faux dévoi de Home, invoquant très haut Apollon et Janus, mais marmot tant tout bas cette prière : « Belle Laverno, accorde-moi lagr.icr de duper tous les yeux, de passer pour juste et irréprochable ». l'^nfin le stoïcisme s'épura assez pour avoir ses hypocrites, et
est bien un ancêtre do TarlulTe que ce héros d'une satire de iVrso qui fait sous la lanque, devant les autels, dos vœux si scélorats. Lo judaïsme aussi mérita d'avnr ses pharisiens. Mais la foi chrétienne fut plus que toute autre exposée aux entreprises des imposteurs intéressés à contrefaire sa croyance et sa morale, pour exploiter à leur profit l'estime des fidèles et des
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honnêtes gens. Ce mal s'aggrava d'autant plus qu'on vit régner plus impérieusement le formalisme d'une orthodoxie défiante et jalouse. Aussi le xvii® siècle fut-il un milieu propice à cette contagion. On jugera dé son intensité par la colère même delà satire qui sut égaler la rigueur du châtiment à la scélératesse du coupable.
Les ancêtres de Tartuffe. — Dans la littérature d'un peuple dont le caractère éminent fut toujours la franchise, le Tartuffe n'est pas, du reste, un événement accidentel et fortuit, mais plutôt le dernier terme d'une légende qui s'achève par un chefd'œuvre. Il eut donc des précurseurs nombreux, et comme une série d'ancêtres, dont il résume les traits héréditaires par une création définitive où se fixent à jamais l'air de famille et le type originel. Pendant plusieurs siècles, la poésie française a gravité autour de ce sujet, jusqu'au jour où il est devenu le domaine propre d'un maître digne de faire oublier tous ses devanciers. Parmi les principaux aïeux de Tartuffe, signalons le personnage de Faux-Semblant^ qui, dans le Roman de la Rose, se confesse au Dieu d'amour, avec une si naïve maladresse :
— Tu semblés estre uns sains hermites.
— C'est voir, mes ge sui ypocrites.
— Tu vas preechant abstenance.
— Voire voir, mes g'emple ma panse De bons morciaux et de bons vins.
Plus d'un papelard libidineux, sous ses airs d'austérité, joue aussi son rôle dans la branche du roman de Renart où le héros se fait moine, puis pèlerin ; dans le fableau dont l'héroïne est la Vieille Auberée, l'imprudente aïeule de Macette ; et un peu partout dans la foule des contes, farces ou soties qui égayaient la malice de nos pères. Molière conte dans sa préface que le Roi, après avoir vu Scaramouche ermite, disait : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandaUsent si fort de la comédie de Molière ne disent rnot de celle-ci > . A quoi le Prince (Gondé) répondit : « La raison de cela, c'est que Scaramouche joue le ciel et la rehgion dont ces Messieurs-là ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes, c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir ». Rabelais ne se fit pas faute non
plus de mettre en scène les grimaciers de son temps, mais sans trop se risquer à ce jeu, car il en prévit les périls, quand il disait : « Homme de bien, frappe, féris, tue et meurtris tous rois et princes du monde, en trahison, par venin ou aultremenl, quand tu vouldras : déniche des cieulx les anges, de tout auras pardon du papegaud ; mais aux sacrés oiseaux ne touche, d'aultant qu'aimes la vie ». Dans celte revue, où il ne faut pas oublier laSatii-e ilénippi'e, figure encore le paldinage doucereux de Macette, à laqunlli' Matlnuia Réunier prèle les confidences que voici :
Le péché que l'on caciie est diiini pardonné; La faute seulement ne git en la défense : Le scandale, l'opprobre est cause de i'ofTense. Pourvu qu'on ne le sache, il n'importe comment, Qui peut dire que non ne pèche nullement.
Le théâtre avait déjà tiré parti d'un caractère où le ridicule s'associe à l'odieux. Au xvr- siècle, l'Arélin inlilula il Finto une pièce dont le héros jjrincipal, Messer Ipocrilo, est un parasite gourmand et sensuel qui, par de dévoles simagrées, domine l'esprit faible d'un vieillard nommé Liseo; il lance aussi des œillades à la maîtresse du logis. Mais cet épisode n'est ici qu'un accessoire, et le dénoùmont enjoué de l'inlrigue prouve que le peintre ne voulait poinfdonncr à son badinag»? la portée d'un réquisitoire social. Si Molière s'est souvenu de cette esquisse superficielle, il en a donc changé la physionomie par une expression toute différente. A peine doit-il aussi quelques traits à Boccace, et à la huitième nouvelle de la troisième journée de son Décttinà'on. 11 y put rencontrer le germe de la scène où la vertu dElmire est mise à l'épreuve. Encore est-il plus probable que le Serlorius de Corneille lui suggéra le tour de ce vers :
Ah! pour être dévot je n'en suis pas moins homme <.
Les emprunts paraîtront plus sensibles, si on les cherche dans une nouvelle que Scarron avait publiée neuf années avant la première représentation de Tartuffe {1655), et où il racontait