‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 89 sur 133 · Acte IV, se. I, V · texte numérisé non relu

Acte IV, se. I, V

avec entrain les supercheries d'un fripon nommé Montufar qui joue, lui aussi, la comédie de l'Humilité chrétienne pardonnant les injures. Parce qu'il marche « les bras croisés et baissant les yeux à la rencontre des femmes », parce qu'il récolte des aumônes, prêche les prisonniers, étale le charlatanisme de ses bonnes œuvres, et affiche les dehors de la piété, ce fourbe passe pour un saint, ce qui lui permet de vivre à huis clos, grassement et voluptueusement, aux dépens de ses dupes. Mais un jour l'une d'elles le reconnaît, l'injurie et le malmène, en place publique. La foule accourt; et, révoltée de ce qu'elle regarde comme un sacrilège, elle se déchaîne contre l'agresseur. Alors, une fois dégagé, le frère Martin (c'est le nom dont se masque Montufar) prend le pauvre gentilhomme sous sa protection, le couvrant de son corps, écartant les plus échauffés à le battre et s'exposant même à leurs coups. « Mes frères, s'écriait-il de toute sa force, laissez-le en paix, pour l'amour du Seigneur... Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent entendre; je suis le pécheur.... Pensez-vous, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien, que je n'aie pas été toute ma vie" un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même? Vous êtes trompés, mes frères : faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. > N'est-ce pas le coup de théâtre dont s'avise Tartuffe, lorsque, dénoncé par Damis, il s'accuse lui-même, retourne l'esprit d'Orgon, et finit par rester maître de la place? C'est ainsi que Molière prend son bien où il le trouve, mais n'en garde pas moins toute son originalité.

Cette comédie a comme un accent de colère. — Nous en avons pour premier témoignage l'accent même de cette comédie dont l'intention est moins de nous amuser que de nous avertir par une éclatante leçon. Dans ses autres pièces, Molière n'épargne point les laides figures, mais il se contente de les rendre plaisantes, et nous égayé, sans nous indigner. Or il est visible qu'il s'attaque ici à un vice qui répugne non plus à son bon sens, comme une faiblesse et un travers, mais à sa loyauté comme une scélératesse dont elle a horreur, dont elle a peur. Cest donc à notre prudence qu'il dénonce le malfaiteur; et son œuvre a la vertu d'une garantie préventive contre des embûches qui menacent notre sécurité, notre bonheur même.

L'action : comédie et trasôdle. — Celte géncreu<îe colère est l'âme d'une action articule, et donne à ses péripéties je ne sais quoi de tragique. La maison d'une honnête femme inlcstéc par un coquin dont les menées criminelles étoufTent la libre expansion dos cœurs, brisent un mari.'i^'e, visent à déshonorer une mère, à dépouiller un fils, et réussissent à rendre une aïeule l'ennemie de ses petits enfants, un père le tyran de sa lille, en un mol la guerre civile dans un foyer mis sens dessus dessous par l'intrusion d'une bêle venimeuse, voilà le sujet de ce sombre tableau où le rire même a l'àjjreté de la haine. 11 n'y a pas une longueur dans la conduite de ce drame, dont l'exposition est si heureuse que Gœtlie disait à son conlidont Eckermann : € Elle est unique dans le monde; c'est ce qui existe do plus grand, et de meilleur en ce genre » (26 juillet 1820).

Son dénoùment même nous parait lo','iquc et nécessaire, oui, nécessaire, et non pas arliliciel comme on l'a prétendu, n'en déplaise à l'auteur de la Lettre Aatiriffue sur le Tartuffi\ qui disait :

Le cinquième acte vient, il faut Unir la pièce :

Molière la finit et nous fait avouer

Qu'il en tranche le nœud qu'il n'a su dénouer;

n'en déplaise même à Boileau, s'il est vrai, comme le rapporte Hrossetle, qu'il ail proposé un autre dénoùment ', en reprochant au premier de « laisser le premier spectateur dans le tragique » : car une peste publique, selon la judicieuse remarque de M. Paul Mesnard, devait être légilimcment punie par la Puissance publique. Aujourd'hui la Loi suftirait à trancher le nœud de l'intrigue par une nullité de donation. Mais, dans un temps où Louis XIV avait dit : VEtat, c'est moi, il n'est pas trop invraisemblable qu'il fasse l'office de la Justice. C'était déclarer qu'on ne pouvait alors opposer une autre barrière aux envahissements d'un ennemi contre lequel la société civile était désarmée. La pièce y gagne en valeur historique : elle devient un manifeste aussi retentissant que s'il partait de la tribune. D'ailleurs ne convenait-il pas au poète de prendre toutes ses précautions

1. On en trouvera l'int^rossanto esquisse dans IVMitiou des Grand» ÉerivaitUf Hachotlo, t. IV, p. 345.

pour engager la responsabilité du Souverain, et s'en faire comme un paratonnerre?

Dès la seconde scène du premier acte, il approuve Orgon de n'avoir pas été Frondeur :

Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage, Et, pour servir son Prince, il montra du courage.

Or ces mots allaient au cœur du Maître, qui ne pardonnait pas aux Jansénistes d'avoir épousé les intérêts du Coadjuteur, l'ancien Frondeur plus ou moins pénitent. Si, dans l'acte cinquième, le panégyrique se tourne en apothéose, ce n'était pas seulement l'habileté, mais la reconnaissance qui dictait cet hommage :

D'un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les choses toujours jette une droite vue; Chez elle, jamais rien ne surprend trop d'accès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.

(Acte V, se. V.)

Après tout, cet éloge était provisoirement mérité-: car, malgré son orgueil, Louis XIV n'avait point encore perdu l'équilibre et commis les fautes irréparables. Laissons donc les puritains froncer le sourcil, et ne marchandons pas notre gratitude au poète ou à son protecteur.

Molière a su mêler le comiqne à l'odieux. — D'autres censeurs ont osé soutenir que le sujet même du Tartuffe est trop sérieux pour convenir à la comédie. Nous reconnaitrons volontiers qu'ici le rire fait souvent place à l'indignation ; mais nous n'en persistons pas moins à louer Molière d'avoir su concilier l'un et l'autre ton avec une telle dextérité qu'en dépit des rencontres où l'accent s'élève, l'ensemble reste comique par les situations, les épisodes et les personnages.

Dorine. — Refusera-t-on la gai lé à l'intrépide bon sens de Dorine, à cette bonne pièce, à ce boute-cn-train dont la raillerie allègre, l'humeur provocante et la brusque franchise contrastent si plaisamment avec le jargon mielleux de Tartuffe? C'est au point qu'elle pourrait, dit Sainte-Beuve, « personnifier la Muse de Molière dans ce qu'elle a d'irrésistible et d'involontaire », même aux heures sombres où une verve endiablée s'obs-

tinait à taquiner cl à soconor sa mis.inlhrojMP mi'l.'tncMlii|iic. En cclli; sct'-iic cliarinanto où la f^'aillanlc suivante s'arhaine à I»itiuer Mariant' au vif, elle est vraiment connme un lutin qui no saurait iiclier prise :

Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous vouiez

Être à MonsiiMir TarlufTe

Non, il faut qu'une lilic obéisse à son père. . . . Point; TarlulTe est volrn hommo. et vous vn lAt«T<:z....

Non, vous s<TP/, ma foi! larliifliée.

(Ado 11, se. m.)

C'c^t ainsi que, dans les chdurs lioutlons de M. de Pourceauynac et du Malmlc imaginaire, Molière liait encore, au moment où il se mourait déjà. Kt quelle saveur de sel f,'aulois dans ce parler plantureux! (Juel feu dans ces reparties! Que d'entrain ou de naturel!

Or^on, Mme Pernclle. — Quant à la niai.serie d'Orgon coiffé de son Pauvre hommr, n'est-elle pas aussi loul h fait amusanle? Kilt' a le don de nous dèsupiler jusque dans la scène scabreu-je où Tartuffe se laisse prendre au pièfçe. Ce benêt y devient comique non pas seulement par sa muette présence, mais bien par son caractère; car, pour que l'épreuve lui paraisse décisive, il faut que sa vanité soit en cause. Mal^'ré la jdeiiie lumière d'une déclaration qui ne devrait pas laisserai! mari le moindre doute, il se refuse h l'évidence, et ne teul pas entendre la touv dTImirc. Ce tôlu imbécile est bien l'bomme qui disait :

El je verrais mourir fri-re, enfant, mi-re et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela;

(Acte I, se. v.)

et déclarer cet égoïsmc invraisemblable, c'est oublier ce que peut la superstition greffée sur la béti'^e.

Sous la table donc, sa conviction ne commence qu'au moment où le |»ied-plal — provotpié par l'adresse d'une femme lionnéle qui, pour en Unir, s'ingénie à le pousser h bout — , se risque à dire :

QuVst-il besoin pour lui ilu soin que vous prenez? C'est un homme, entre nous, à mener par le nez.

(Acle IV, se. V.)

Voilà le trait qui l'éclairé enfin! Alors seulement, il s'éveille comme en sursaut. Or cette clairvoyance tardive est encore plus drôle que ne fut son aveuglement. Bientôt ce tyran égoïste et enlèté ne donnera pas une moindre preuve de sa sottise, lorsqu'une fois trompé par un fourbe il ne voudra plus croire même aux honnêtes gens. Certes il est bien digne d'être le fils de Mme Pernelle, cette aigre et grommelante personne qui n'apparait que deu.x fois, pour engager et clore l'action*, mais avec un à-propos incomparable. Car dans cette orageuse entrée où se démène son tapage, elle est aussi amusante que dans cette autre scène où, plus engouée que n'était son fils, elle l'exaspère à son tour par l'incrédulité maniaque de son radotage.

Tartuffe, son inipndente forfanterie. Le bénin et le violent; SCS maladresses sont-elles invraisemblables? L'op» tique théâtrale. — Mais allons plus loin, et démontrons que chez Tartuffe lui-même l'odieux ne fait pas tort au ridicule. Oui, sous son masque, le traître qu'on déteste ne laisse pas d'être comique, ne fût-ce que par l'effronterie de parvenu qu'il mêle à ses roueries. Ce qui nous divertit surtout, c'est son impudente sécurité. Lorsque, sûr de sa toute-puissance, il a" pris racine dans la maison d'Orgon, il perd toute retenue; et c'est réellement une fête de voir comment il va devenir, par ses témérités, l'artisan de sa propre ruine. On dirait que, dans l'étalage de sa scélératesse, l'abominable homme fait alors de l'art pour l'art, 2omme Narcisse, tant il a de jactance et presque de fanfaronnade. Avec quelle insolence il censure les plus innocentes distractions, lui qui, l'oreille rouge, et la joue enluminée, savoure si dévotement les meilleurs morceaux! N'a-t-il pas l'air de se moquer des gens, lorsqu'il s'accuse d'avoir tué une puce avec trop de colère? Que d'aplomb, quand, coupant court à l'enlrelien d'un galant homme que n'abusent pas ses grimaces, il tire sa montre, et s'esquive en disant :

. . . . Il est. Monsieur, trois heures et demie : Certain devoir pieux me demande là-haut. Et vous m'e.xcuserez de vous quitter sitôt.

(Acte IV, se. I.)

On sent que de faciles victoires ont exalté l'orgueil de cet

aventurier. Pour avoir eu si bon marché des nigauds, il ne prend plus la peine de raffiner ses tours. Il y met le .sansfaçon de Scapin bernant le bonhomme Géronle. Une fois maitie d'Orf,'on, il croit pouvoir impunément payer d'audare, et use de telles liconrcs que sa rorlanterie liuit par le trahir. (]>' dupeur d'aulrui est niainleuant dupe de hii-méme, ce qui explique sa chute prochaine; car les infatut's se cassent le cou au premier faux pas.

Or les occasions de trébucher ne failliront point à un cafard (pic travaillent des convitilises grossières; car le bénin, rpii tourne au suave quand il le faut, n'a employé les cajoleries que pour dominer des sots; mais, au fond, c'est un violent, tourmenté par des appétits qui vont faire explosion. Ce rigoriste, qui interdit comme un crime jusqu'aux bals, jusqu'aux visites, se trouvera tout h coup, sous l'aiguillon de sa sensiialilé, un impatient et un brutal. 11 se hâte même un peu trop de mettre en action sa fameuse maxime :

Le cicldcfciid, de vrai, certains contentements : iMais on trouve avec lui des accommodements;

(Acte IV, se. I.)

et rjuclques-uns lui ont reproché cette précipitation; mais bien à tort, selon nous : car, sur la scène, les heures lui sont comptées. Il n'a pas de temps à perdre, le loisir lui man(|ue pour filer de longue main sa passion, et s'insinuer sans en avoir l'air. De l<i des procédés e.xpéditifs que nous n'osons appeler des maladresses. On n'assiste, en effet, qu'à l'explosion finale tie ses menées souterraines; et si celle-ci parait brusque, c'est que le poète, faute d'espace, n'a pu nous en faire suivre tous les préliminaires. Sans doute, Tartulfe n'a pas dû choisir exprès une familliî qui rendit ses visées plus difficiles et plus audacieuses : mais ce n'est pas dès le premier jour qu'il se propose de séduire la femme, d'épouser la fille, et de déshériter le fils. Il a depuis longtemps marché .'i la sape : Molière ne nous montre que l'heure de l'assaut, celle où TartulVe, sachant qu'Orgon se mène par le bout du nez, ayant donation en poche, et sur de l'avenir, se risque .n une dernière infamie. D'ailleurs, en admettant même (juo celle tentative de séduction soit une impru<

dence, elle ne contrarie point la vraisemblance morale : car les pervers ne sont pas plus infaillibles que les saints; et c'est le propre du libertin de prêter aux autres ses désirs, de supposer que le plaisir s'accepte quand il semble facile et sur. Encore serait-il faux de dire qu'en ce tête-à-tête, où il se croit seul, son caractère se déconcerte. Non ; le masque ne se détaclie qu'à demi : témoin son langage si fidèle à la pratique des casuistes les plus déliés. Confite en mysticisme, sa galanterie ne sait-elle pas lever tous les scrupules : il est nourri de la moelle des docteurs auxquels Pascal fit si bonne guerre. Jugez-en par ces vers où se respire le pur élixir de la dévotion aisée, et qui sont à rapprocher de la septième Provinciale sur la direction d'intention :

Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.

(Acte IV, se. V.)

Voilà bien le disciple des maîtres qui enseignaient alors l'art de sauver les apparences. Quand il a spolié un fils, n'absout-il pas cette captation, en disant :

Et, si je me résous à recevoir du père Celte donation qu'il a voulu me faire, Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains?

(Acte IV, se. I.)

Malgré ces nuances qui atténuent des éclats trop subits, nous accorderons pourtant volontiers que Molière donne parfois à la figure de Tartuffe plus de relief, et à ses actes plus d'emportement que ne le comporterait une stricte copie de la réalité. Il lui arrive de forcer la couleur et de pousser le trait à outrance : mais cette fougue de pinceau s'imposait au peintre qui voulait graver dans notre souvenir une impression ineffaçable. Pour que son héros devînt populaire, il fallait que sa taille le signalât dès l'abord à tous les regards. En cela, il ne fit d'ailleurs qu'obéir aux lois de l'optique théâtrale. La vulgarité de la vie courante eût été trop mesquine, sous le feu de la rampe. Les nécessités de la perspective dramatique exigeaient donc des

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proportions sùpériouros an train banal do l'hahitudo (piolidionno.

TnrtiifTc f>t Oniiplirc. I.r pnèlc (Irnnintiqnc et le morallMc.

— C'est par là que Tartuffe se (Iisliii;.'iif du [lortrait iVOnuphre tracé par La Bruyère dans Ip rhapitro de hi Moilc, en Hi'Jl. Au fond, tous deux sont pourtant le même ori;;inal, mais repnjsenté d'un côté par un poète qui le met en action pour qu'il soit vu de loin, de l'autre par un moraliste qui fail un lahleau de ( lii'valcl d'après nature, et veut être étudié comme à la loupe : rar La Hruyère fait de la taille-douce, son Iturin pointillé, il i tout loisir pour sa facture fine et déliée. A première vue. le caractère qu'il trace semble un démenti inlli^'é à Molière. Mai.s, en y regardant de plus près, on est tenté de n'y voir, avec Sainte-Beuve, qu'une reprise accommodée à des intentions différentes, c'est-à-dire à celles qui séparent un livre d'une œuvre dramatique, cl une miniature d'une frcscpie. Oimplire est destiné h des lecteurs. Cliacun d'eu.v le reconnaitra; car ils ont dû le coudoyer chemin faisant. C'est l'hypocrite de tous les jours. 11 se ^'arde bien d'atlichef sa haii*e et sa discipline : il lui sul'lit de donner à [lenser qu'il use de l'une et de l'autre. Il ne s'aventure point auprès d'une Elmire, lorstpi'il va dépouiller un Uryon. H laisserait plutôt son manteau à celle qui lui ferait des avances. S'il convoite un héritage, il ne se risque pas à la ligne directe, et h des droits inviolables; mais il est la terreur des collatéraux. Quand il calomnie, c'est h la muette : il se contente do soupirer aux dépens du prochain : son silence accuse. 11 faut convenir que ce manège est plus pratique, et plus voisin des conditions communes. Mais des spectateurs ne s'arran^'eraient pas de ces timidités sournoises qui ne passeraient j,'uère la rampe, comme on dit au tbéAtre : au lieu d'un portrait individuel et d'un cabpie servile il leur faut un type d'éternelle duK-e, une création hardie qui saisisse les plus inallcntifs par l'intensité de sa puissance idéale. Voilà pourquoi Molière lie se réduit point h la minutieuse patience de l'observateur, mais rivalise avec la nature par une invention qui d'emblée improvise son persounagf. de pied en cap. He l.'i celte verve tpii donne l'être au possible. De là cette surabondance d'une sère qui déborde. Il ne crainl pas même d'exagérer le mouvc-

ment, d'accentuer un peu trop la voix, pour que tout soit vu et entendu, à longue portée, sans équivoque; car, si certaines (inesses littéraires conviennent au loisir du goût et au sangfroid de la réflexion, le public d'un théâtre doit être conquis à force ouverte. Ici, le moindre tâtonnement serait une défaite. C'est en un instant, et par l'irrésistible élan d'un. assaut, que se décide le sort de la bataille.

Cette loi devenait d'autant plus impérieuse que Tartuffe n'avait pas encore paru dans les deux premiers actes, remplis déjà de son invisible présence. Aussi, après cette longue attente, jugeons-nous incomparable le trait de génie qui l'annonce par ces mots qu'il jette, en entrant, dès qu'il aperçoit Dorine :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,

Et priez que toujours le Ciel vous illumine.

Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers

Des aumônes que j'ai, partager les deniers.

(Acte III, se. n.)

Oui, La Bruyère a beau se récrier : une retouche nous gâterait ce début qui détermine tout un caractère. Nous en dirons autant du geste qui va suivre, du mouchoir jeté sur la gorge de Dorine. On n'oserait corriger ce détail : il est absous par l'éclat de rire qu'il provoque. C'est encore ici la vérité qui triomphe, en dépit de l'invraisemblance. Décidément, la prose d'Onuphre parait bien pâle en face de Tartuffe et de sa poésie.

ninriaiie, Elmire, Cléante. — Nous aimerions à esquisser aussi les physionomies secondaires, ne fût-ce que pour admirer la souplesse d'un génie dont la grâce et la délicatesse égalent l'énergie et la véhémence. Que d'ingénuité, par exemple, dans les doléances souriantes de Mariane, cette gentille sœur d'Elisc et d'Henriette! Quel charme de raison enjouée, de franchise discrète, et de coquetterie décente dans l'honnêteté d'Elmire, qui, toujours sûre d'elle-même, n'a jamais besoin de se gendarmer pour défendre sa vertu! Mais hâtons-nous d'analyser rapidement un rôle dont l'importance est capitale, puisqu'il sert de contrepoids à celui de Tartuffe, et représente la morale de la pièce, à savoir celui de Cléante. De même que Pascal, dans ses premières lettres, se met par supposition en dehors des Molinistes et des Jansénistes, comme s'il n'était

qu'un homme du montle curieux de s'instruire, Molière a cru devoir prêter au Sage de la «omédie une im[>arlialilc qui se garde de tout excès, honore les vrais dévots, llétrit les autres, et associe à un fonds de religion sensée la liberté d'un esprit éclairé. En un mol, c'est l'honnéle homme tel que Louis XIV pouvait le souhaiter h cotte date précise. Formé à l'école du monde, humain, traitable, tolérant, ennemi-né de tout ce qui I st Taux, pruderie, pédanterie, rigidité sotte et importune, il nous plait par la modération, la bienséance, le tact, le savoirvivre et l'équilibre d'une raison étrangère à tout préjugé. 11 se peint dans cette profession de foi :

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits! Dans la juste nature on ne les voit jamais; La raison a pour eux des bornes trop petites; En chaque caractère ils passent ses limites; El la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

(Acte I, se. V.)

Bref, Cléante est l'Ariste d'une comédie qui, plus que toute autre, avait besoin de ce palliatif.

Copendant, l'elTet produit n'est pas tel que le désirait le poète. Outre que le parterre no se laisse pas volontiers faire la leçon, le voisinage de Tartuffe domine trop la scène pour que son ombre ne se projette pas sur tout ce qui l'entoure. Les excellentes maximes do Clôante en souffrent donc un peu. Ajoutons que son tort est de s'en tiMiii- aux paroles. N'ontrant pas dans l'action, ses vertus philo-iopliiqucs opj>usent une trop faible antithèse aux manœuvres qu'elles sont impuissantes à prévenir ou à châtier. Vu Alceste eut seul été de taille à lutter contre un Tartuffe, et à le vaincre de vive force.

Ltvn arrlère-pcusécM de Molière. — Mais ces réserves ne sont pas une adhésion au sentiment de ceux qui, ne voyant dans Cléante qu'une précaution oratoire, attribuent à Molière des arrière-pensées d'incrédulité systématique, ou de dénigrement voltairien. Outre qu'il est toujours téméraire de sonder les consciences, nous estimons, en dépit du début de son Premier placet uu roi, pour Tarlu/fc, que le théâtre fut pour lui un but, plus qu'un moyen; qu'en choisissant l'hypocrisie comme sujet de

satire, il fut avant tout désireux de léguer à la postérité un nouveau chef-d'œuvre ; en un mot que son génie se décida par des raisons dramatiques et désintéressées de tout autre souci. Qu'un comédien excommunié par l'Eglise, et dénoncé du haut de la chaire comme un corrupteur de la morale publique, n'ait pas été un chrétien très fervent, nul ne s'en étonnera. Mais, si des griefs personnels ont pu animer ses censures, il n'en faut pas conclure qu'il ait voulu frayer la voie aux exterminateurs du siècle suivant. En séparant la fausse monnaie de la bonne et en flétrissant le mensonge au profit de la vérité, il contribua seulement avec Pascal à séculariser les principes de la morale menacés par une casuistique éhontée. Le public n'hésita pas à voir dans le Tartuffe Escobar traduit sur le théâtre. « C'était, dit Sainte- Beuve, la graine des Provinciales qui fructifiait. A leur insu, ces deux esprits se prêtèrent main forte. Molière eut les mêmes ennemis que Pascal, ceux qui, quatre ans auparavant, avaient obtenu qu'on brûlât les Petites Lettres. L'excellente prose et la gaieté des Placets rappelle le ton des premières Provinciales, quand Molière écrit : « Votre Majesté a beau dire, et M. le Légat, et MM. les Prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau », on croit entendre Pascal très embarrassé de prouver qu'il n'est pas une porte d'enfer. La Préface imprimée en tête de Tartuffe expose des arguments analogues à ceux de la Onzième Provinciale.! et les transporte dans la comédie. » Il est vrai, Mohère continua l'œuvre des Provinciales, et favorisa l'avènement de ce qu'on pourrait appeler la foi des honnêtes gens, celle que professait déjà Montaigne, mais avec trop d'indifférence secrète, celle qui se retrouve chez La Bruyère, mais avec plus de doctrine chrétienne, celle qui inspire Montesquieu, mais avec moins de chaleur généreuse qu'il n'y en eut dans le grand cœur de Molière et d'Alceste.

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