I. — Faits iiistohioues
Do la III«authropie. Les devaucierH d'AIccitlc. L.c Tiuion do l.uelon. — « La misanlhropie, dit Platon, vient de ce qu'un iioiiiiiie, ayant ajouté toi, sans examen, à un autre homme (jii'il cioyait vrai, solitlc et lidèle, le trouve taux, pcriide et tnjni|)Our. Après plusieurs épreuves semblables, il hait é^ralomctit tous les hommes, cl linit par se persuader quil n'y a rien d'honnête en aucun d'eux. > Ce type qui devait illustrer notre scène ne fut point étranger à la littérature antique. Sous le nom de Timon, Athènes connut un dissipateur fameux, qui, ruiné par ses profusions, se vengea de l'ingratitude dont il était victime par le plaisir de maudire le genre humain. Retiré dans les bois comme une bêle fauve, il n'y formait que des vœux homicides, et sa haine ne fit exception que pour Aloibiade, dans l'ambition duquel il voyait la perle de son pays.
Ce héros ligure en un dialogue où Lucien le représente d'abord accusant Jupiter de s'cutlormir, au lieu de lancer sa foudre contre les insolents et les impies. Ilacontanl au Dieu ses mésaventures, il se plaint d'être abandonné par ceux que ses libéralités avaient tirés jadis de la misère, et qui maintenant passent devant lui, « comme s'ils voyaient la colonue renversée d'un tombeau, sans même lire l'inscription ». Aussi en est-il réduit à se confiner dans un désert où c il philosophe avec son boyau », pour gagner quatre oboles par jour. — Ému de ces récriminations, le maiti'e de l'Ulympe demande alors à Mercure dos renseignements sur ce personnage qui se démène au pied de rHymeltc. — Ses infortunes! dit le messager divin, il ne doit s'en prendre qu'à lui. Pourquoi a-t-il si mal choisi ses amis? Pourquoi rendre service « à des corbeaux et à des vautours qui 11' rongeaient jusqu'au foie »? Tous ces parasites u'étaient attirés chez lui « que par l'odeur des festins >, — Malgré ce
rapport défavorable, Jupiter, par caprice, ordonne à Plutus de rendre à Timon son opulence perdue. Plutus se fait d'abord prier, car il se défie d'un prodigue; pourtant il finit par obéir, et va trouver Timon, qu'entourent la sagesse, le courage, et toutes les vertus compagnes de l'indigence. A peine celles-ci ont-elles aperçu le Dieu, qu'elles s'enfuient au plus vite. Timon lui-même commence par s'armer contre lui de son hoyau; car à ses dons funeste qui le livrèrent à la flatterie et à l'envie, il préfère la pauvreté qui lui parle le langage de la franchise, et lui enseigne de mâles travaux. Cependant Mercure le décide à suivre le conseil de Plutus; et, creusant la terre d'un coup de bêche, Timon en retire un trésor.
Aussitôt le voilà' qui veut acheter tout son désert, et y bâtir une tour où il s'enfermera, seul avec ses richesses, pour en faire son tombeau. Elle ne s'ouvrira jamais à l'amitié, à l'hospitalité, à la compassion. Il y vivra comme un loup, prêt à déchirer qui l'approche : « S'il voit un incendie, loin de l'éte-indre, il y versera de l'huile ! Au lieu de sauver qui se noie, il le plongera au plus profond. » Mais il veut pourtant faire savoir à tous son changement de fortune, « pour que ses flatteurs se pendent de dépit ».
Cette fantaisie se termine par- le défllé des mendiants qu'attire le bruit de l'or. Citons, entre autres, Gnathon, le parasite, celui-là même qui naguère présentait une corde à Timon, lorsque, dans sa détresse, il lui demandait assistance. Puis vient Philiade, un coquin dont il avait doté la fille, pour le récompenser d'avoir loué sa voix dans un festin où il venait de chanter; lui qui répondit par des coups de poing aux prières de son bienfaiteur, il vante maintenant la sagesse de Timon, et le compare à Nestor! Déméas lui succède tenant à la main un décret qui propose d'élever une statue d'or à celui qu'il ne saluait plus après sa chute. Enfin, c'est Thrasyclès qui entame un long discours où il lui conseille, dans son intérêt, de jeter tout son argent à la mer, devant lui, à peu de distance du rivage. Mais abrégeons : cette foule devient si pressante, que Timon est obligé de faire place nette à coups de hoyau. Chassant donc ces importuns, il va se retirer sur un rocher : il n'aura plus d'autre ami que lui-même.
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l.c Tlmnn ilr ShaLesprar^. La mnladlo mentale. — Cet
nii-.i^'i' |iliis o<ii<nix ipio plaisant. m>u> le lotrouvororis encore, idéalisé cette fois par le génie, dans l'œuvre puissante, mais iiK^'ale ou déréglée, que lui consacra Shakespeare, et que les ntinanliques de 1820 eurent le tort de préférer à celle de Molière. < liiez cet anci^tre d'Alccsle, l'originalité n'est en elTet qu'une sorte de maladie mentale, dont les symptômes sont d'abord l'optimisme écervelé d'un dissipateur, ensuite le pessimisme d'un monomane. Ses effusions banales et ses largesses indis- 1 rètes n'étaient que rostcntalion d'un Philinte qui n'aima vraimont personne, puisque son cœur, comme sa bourse et sa table, s'ouvrait sans choix au premier venu. S'il fil le bien, ce lui par intérêt, pour avoir, comme un souverain, son cortège • i'adulalcurs et de courtisans. Il entra plus d'orgueil que de iiK'crité dans l'attendrissement de son égoïsmc épanoui qui ne visait qu'à la popularité : il n'a donc pas le droit de se plaindre d'avoir et'' diipo, car sa sottise a ménagé des excuses à l'ingratitude, et la question d'argent est seule en cause dans les malheurs mérités qu'il devrait se reproeher, au lieu de l.s imputer au genre humain.
l.c Misanthrope inantcarc la ((rauilr ruuii'dlc de raractere ( IG<i(t). - Tel> i'iiii'iit les devancifis iW .Mdlicie, qui ne leur doit rien, puistjue son Miiiinlliroi>e est un grand esprit et un grand cu'ur, dont on respecte jusqu'aux défauts, et dont les faiblesses ne déparent point un beau caractère. Représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le 4 juin 16CG, celle pièce, qui avait d'abord pour sous-titre l'Atrabilaire aviou- ;v»x, marque dans notre littérature dramatique ui\c date aussi glorieuse que celle du ('Ad et *\'Andrnma(iue. Car, après le Mcnleur, qui ue mettait en scène qu'un travers de l'esprit, Us Précieuses ridicules, où ne fut esquissée qu'une manie passagère, et l'École des femmes, où se .sent encore un léger degré de charge, elle iraugurc la grande et sincère comédie de mœurs et de caractères, c'est-à-dire la peinture définitive du cœur humain et do la société, c La première représentation, dit Voltaire» eut l'applaudissement qu'elle méritait; mais c'était im ouvrage plus l'ail pour les gens d'esprit que pour la multitude, et plus propre encore à être lu que joué. Le théâtre fut bientôt désert; et.
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depuis, lorsque le fameux acteur Baron, après trente ans d'absence, joua le Misanthrope, il n'attira pas grand concours, ce qui confirma l'opinion où Ton était que cette pièce serait plus admirée que suivie. > On a même affirmé que Molière eut besoin de composer en toute hâte le Médecin malgré lui, pour ranimer par cet éclat de rire un succès languissant. Il est vrai que d'autres témoignages contredisent ces assertions, que la pièce, sans faire de très grosses recettes, eut trente-quatre représentations, au courant de 1666, dans sa nouveauté, ce qui était pour l'époque un très beau chiffre *, et qu'elle eut dès son apparition les suffrages des connaisseurs les plus qualifiés. Le bruit de sa prétendue chute vient peut-être de ce que le public, s'étant mépris d'abord sur le sonnet d'Oronte, avait salué de ses bravos cette pointe finale :
Belle Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours.
On put voir dans cette erreur ne protestation malveillante et un préjugé défavorable à Molière. Quoi qu'il en soit, il est du moins certain que plusieurs s'ingénièrent à prêter au poète des allusions dont il faut dire un mot.
Molière a-t-il représenté des originaux contemporains? — Ils prétendirent reconnaître dans Alceste le duc de Montausier; dans Philinte, Chapelle, ce trop aimable épicurien, auquel Molière aurait dit : « Vous prodiguez vos agréments à tout le monde; vos amis ne vous ont plus d'obligation lorsque vous leur donnez ce que vous livrez au premier venu » ; dans Célimène, Armande Bejart, la coquette femme de Molière; dans Oroute. le duc de Saint-Aignan qui mêlait à ses réels talents militaires des prétentions littéraires, moins justifiées ; dans Acaste et Clitandre, le comte de Guiche et Lauzun; dans Eliante et Arsinoé, Mlles de Brie et Duparc, deux comédiennes de la troupe de Molière. Sans nier certaines analogies frappantes ou lointaines qui attestent, comme on doit s'y attendre, que Molière aimait à peindre d'après nature, nous estimons cependant qu'il ne con-
1. On VL'rra les preuves de ce fait dans notre étude sur Turcaret, Revue de* Deux Mondes, l"' janvier 1893.
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vient pas de serrer (J<i trop près ces ressemblances dont la pn'?cision ne s'accorderait jtoiiil avec les procédés d'une conception puissante qui visait à réaliser des types plutôt que des portraits. Que Molière ait utilisé son expérience, on n'en saurait douter. Mais sa fantaisie usait librement de ces emprunts faits h. la réalité. Il ne s'asservissait donc point h un modèle; et. si ses créations ont par endroits l'air de rappeler tel ou tel, jamais elles ne furent des copies, drjnt la clé nous serait donnée par des noms propres. Sans doute, on a été fondé à relever des traits et jusqu'à des expressions qui coïncident singulièrement, ciiez l'Alcesle de Molière, avec ce portrait de Montausier, dans le Grand Cyrus : « Mégabate, quoique d'un naturel fort violent, est pourtant souverainement équitable, et je suis fortement persuadé qu'il n'y a rien qui put lui faire faire une chose qu'il croirait choquer Injustice. Comme il est fort juste, il est ennemi déclaré de la (lattei-ie.... 11 ne peut abaisser son âme à dire ce qu'il ne croit pas, aimant beaucoup mieux passer pour sévère aux yeux de ceux qui ne connaissent pas la véritable vertu que de s'exposer à passer pour flatteur... S'il eut été amoureux de quclquedamequi eût eu quelque léger défaut, ou en sa beauté, ou en son esprit, ou en son honneur, toute la violence de la passion n'eût pu l'obliger à trahir ses sentiments. En eft'et je crois que s'il eùteu une maitresse pâle, il n'eût jamais pu dire qu'elle eût été blanche. S'il en eût eu une mélancolique, il n'eût pu dire, pour adoucir la chose, qu'elle eût été sérieuse. — Aussi ceux qui cherchent le plus à reprendre en lui ne l'accusent que de soutenir son opinion avec trop de chaleur, et d'être si difficile que les moindres imperfections le choquent. — 11 faut souffrir sa rrilicpie, comme un effet de sa justice. Mais il faut dire aussi que .Magabate écrit bien en vers et en prose, et que personne ne parle plus agréablement que lui, quand il est ami des gens qui lui plaisent, et ne l'obligent pas à garder le silence froid et sévère qu'il garde avec ceux qui ne lui plaisent pas. » .\u reste. Voltaire rapporte que « le duc de Montausier, à ipii on disait (jue Molière l'avait joué, alla voir la pièce, et dit en sortant qu'il aurait bien voulu ressembler au misanthrope >.
Pourtant, si nous voulions chercher l'original d'Alcesle, nous le demanderions plutôt aux confidences involontaires de Molière
lui-même : car, bien qu'il n'ait point, comme d'autres, subi la fatalité de ses souvenirs, — Molière n'étant pas de ceux dont Goethe écrivait qu'ils ne peuvent représenter qu'eux-mêmes, ce qui est un signe de faiblesse, « car les grandes époques sont celles où on se sert de soi, pour peindre autre chose que soi », — n'oublions point que le Misanthrope est peut-être de toutes ses" comédies celle où il a mis le plus du sien. En effet, elle est de cette époque où il disait à Rohaut : « Je suis le plus malheureux des hommes, et je n'ai que ce que je mérite ». On sait que, vers le temps où il raillait si gaimcnt Arnolphe dictant à Agnès les commandements du mariage, il venait, aux environs de la quarantaine, d'épouser, en 1002. la jeune Armande Béjart, âgée de dix-sept ans au plus. Or celte union trop inégale devait être une cruelle épreuve pour sa philosophie; car sa raison ne servit alors qu'à lui rendre plus poignante la conscience des faiblesses qu'elle ne pouvait ni vaincre, ni consoler. Lorsqu'il joua le personnage d'Alceste en face de Célimène, dont le rôle était tenu par sa femme qu'il ne voyait plus alors qu'au théâtre, il est donc vraisemblable, que des sentiments personnels se soient mêlés à l'accent par lequel il dut interpréter au naturel une situation qui fut sa douloureuse histoire. Ajoutons toutefois qu'il idéalisa le caractère d'Armande; car elle ressemblait plus à Dorimène et à Angélique qu'à Célimène.
Controverses sur le foud du sujet. — Ajoutons que cette pièce est mémorable aussi par les controverses qu'elle a suscitées. Fénelon lui reproche, dans sa Lettre à l'Académie, « de donner un tour gracieux au vice avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu ». Quant à Rousseau, dont la sauvagerie se crut vertueuse, sa Lettre à d'Alembert, sur les spectacles, renouvelle la même accusation avec une àpreté de logique sous laquelle on sent la véhémence d'un avocat qui plaide sa propre cause. L'étude qui va suivre prouvera que ces erreurs ou ces paradoxes ne sauraient résister à un examen vraiment impartial des intentions manifestées par la conduite et le jeu des caractères.
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