II. — ËTIJDE LITTÉHAIRE
Analyse somniuirn du MiNaiitliroiic. Le» HiliiationH. L'ac> tioii. 1.0 dénoAuicnt. — « Le Misaiitliioii>\, a tlit M. \i-;ii(l, échappe à l'analyse.... Nous sominos dans le salon d'une cuquelle très recherchée, et qui se plait si fort à l'être, qu'elle so soucie peu de qui elle Test. Incapable d'aimer, elle n'a qu'une préférence de caprice entre des indilTérenls, et elle ne sait pas même respecter celui qu'elle préfère. Il vient chez elle des gens de cour, ou simplement de bonne compagnie, non épris, mais galants; ou, s'ils sont amoureux, c'est par esprit de rivalité seulement. Un seul des amants de Cclimène est épris ; c'est Alccste, un honnête homme fâcheux, qui n'a peut-être pas tort de mépriser les hommes, mais qui a grand tort de le dire tout haut.
e Dans ce salon, on cause plus qu'on n'agit. (Jue peuvent faire des oisifs autour d'une coquette? Chacun parle avec son tour d'esprit ou son travers. Les galants flattent la dame dans son penchant à la malice; elle reçoit les flatteries, et se moque des flatteurs.
c Une lettre, de tous les incidents connus le plus connu, apprend aux galants qu'ils sont joués , h, Alceste qu'on ne l'aimait pas assez pour lui faire le sacrifice d'amants moqués. Le salon de Célimène est déserté ; voilà le dénoùment.
« Les situations n'y sont pas plus extraordinaires que la fable. Y a-t-il même des situations? Je ne vois que des caractères qui se développent. — Alceste a un procès ; cela arrive à tout le monde; mais il l'aurait eu plus tard, et avec moins de chances de le perdre, s'il ne s'était pas entêté à vouloir que la justice soit l'équité. — Il a un duel, pour avoir voulu tirer d'un poète l'aveu que ses vers sont mauvais. La scène du sonnet, si luniouse, est doublement l'effet de son caractère, par la façon dont il y est jeté, et par la façon dont il en sort. On le sait honnête homme et véridique, et les poètes de tout temps sont friands de tels juges, parce (jue leur éloge a plus de prix, et qu'on les croit gagnés quand on les consulte. Oronle ambitionne l'estime d'Alceste : voilà le prix de sa réputation d'honnête homme.
Alceste s'avise de dire ce qu'il pense du sonnet d'Oronte : voilà son travers. >
Si la comédie veut une fable, c'est donc en vain qu'on la cherche ici, on y trouvera des incidents de la vie commune, mais pas un de ces procédés qui sont ordinaires au genre; ni confidents, ni figures de fantaisie, « ni gros René, ni Mascarille, dit Voltaire, pas même de valet, sinon pour avancer une chaise, ou porter une lettre », ni monologues, ni coups de théâtre, ni combinaisons d'intrigue; car on peut à peine appeler de ce nom le fil ténu qui relie entre elles ces scènes ingénieuses dont chacune semblerait une satire de Boileau, si une fine logique ne les faisait toutes concourir à l'expression de la pensée maitresse qui les enchaîne, nous voulons dire à la peinture d'un caractère, celui d'Alceste, qui sert de centre à l'action
Assez singulier pour surprendre, assez noble pour attacher. assez plaisant pour divertir, il est en effet le grand ressort d'où procède tout le mouvement. Autour de lui gravitent tous les autres personnages, qui ne sont là que pour faire valoir ses qualités comme ses défauts : Célimène par sa coquetterie; Arsinoé par sa pruderie; Philinte par le contraste de son humeur trop accommodante; Oronte par sa vanité de bel esprit; Acaste et Clitandre par la concurrence de leur amour, ou plutôt de leur fatuité galante; Eliante elle-même, par une estime qui ne demande qu'à se changer en un sentiment plus tendre. Si cet honnête homme, malgré sa vertu farouche, se trouve engagé parmi les ridicules d'un monde frivole qui exaspère ses colères, et provoque leurs explosions, la cause toute naturelle en est cette folle passion qui va le mettre en contradiction avec ses principes, et sera par conséquent le ressort indispensable d'un mécanisme où des éléments comiques doivent se combiner avec des accents dignes parfois de la tragédie.
Ce fut ainsi que Molière, dans celte pièce, t où l'on n'agit qu'en parU.nt », selon une autre expression de M. D. Nisard, réussit à charmer, par le plaisir sérieux d'une émotion réfléchie, les esprits capables d'apprécier les beautés du dialogue, la vérité des portraits, la profondeur de la morale et l'excellence du style. C'est qu'il visa surtout aux suffrages d'une élite ; car des autres il disait ; « Ces gens-là ne s'accommodent point
LE MISASWROPE. 439
•l'une élévation continufîllo des senlinionls ». Aussi parut-il au vulgaire que rt'nsfMililc manquait trop d'action et d'intêr»'t. C'i'tait ne pas roniprendre qu'un tel sujet ne comportait point un développement plus animé. N'étant pas une passion, mais une manière de voir les choses et de juger les personnes, le pessimisme ne pouvait en cfTet se définir que par une suite de conversations psychologiques. Pour le représenter, il fallait donc faire passer devant Alceste les originaux qui le forcent à s'c,\filiqufr, [»ar les impressions qu'il reçoit.
La moralité de celle eomi^die. Justice distribniive. — Quant à la leçon qui en ressort, il faut être aveugle pour ne point la saisir; car il est clair qu'Alceste et Philinle ne nous sont, ni l'un ni l'autre, proposés comme exemples. Ils nous signalent plutôt les écueils que doit éviter celui qui veut être sociable sans rudesse orgueilleuse, et sans complaisance intéressée. Par le péril d'un double excès, ils nous apprennent à [)ratiquer cette tolérance qui, sans transiger avec le vice, supporte les travers dont nul n'est exempt, et en prend son parti, non pour les exploiter, mais par le sentiment équitable de rt'tte mutuelle indulgence , en dehors de laquelle le commerce des hommes deviendrait impossible. Au lieu d'élever de vains griefs contre le cœur ou la raison de Molière, admirons donr la perfection morale d'un art toujours soucieux, ici I itmme ailleurs, de traiter les personnages suivant leurs œuvres, • l'est ce que M. Nisard remarque encore avec finesse : e Les galants, dit-il, emportent l'attache de ridicule que Célimènd leur a mise au dos. Tous reçoivent de la main de la coquette un coup d'éventail sur la joue, qui ne les corrigera pas, mais qui les punit assez pour le plaisir du spectateur. — La prude Arsinoé, qui a voulu la brouiller avec ses amants pour pécher un mari en eau trouble, reste sans mari et prude, avec le châtiment de se l'enlendre dire. — 0»ant à Alceste, est-il puni? Trop, selon quelques délicats qui en ont fait le reproche à Molière. Il l'est, à mon sens, à proportion de ce qu'il a péché. " ontrarié dans toute la pièce, il est violemment secoué à la fin; c'est mérité. Pouniuoi gàle-t-il sa probité en se prétendant le seul probe? Savons-nous bien d'ailleurs si l'opposition qu'il fait à tout n'est pas mêlée do quelque désir de dominer?... Mais il
échappe à un mariage avec une coquette, et cela lui était bien dû. Il était trop homme de bien pour que Molière ne lui épargnât pas ce malheur. Seulement il ne s'en applaudira que plus lard, quand il aura repris son sang-froid. Ainsi la morale des sages et la morale de la vie sont également satisfaites, quand on le voit puni d'un travers innocent par une contrariété passagère, et récompensé de sa vertu par l'avantage d'échapper à un malheur certain. » Célimène, elle aussi, paye sa dette. « Son premier châtiment, remarque le même critique, est de n'oser l'envoyer même les amants qu'elle méprise. Elle ne sait point se fixer : n'est-il pas naturel que tout le monde la quitte? Elle est spirituelle; elle pousse à la raillerie; elle a souvent l'avantage dans le discours, n'est-il pas juste qu'elle y ait quelquefois le dessous? Elle triomphe d'Arsinoé, et c'est bien fait, parce qu'une prude est pire qu'une coquette; mais une vérité assenée par Alceste va la punir à son tour de tous ses manèges. » Chacun reçoit donc une correction proportionnée à son travers. Philinle seul fait exception, sans doute parce qu'à tout prendre il est encore le plus sage; car si son optimisme semble trop prompt à se résigner au mal pour n'avoir pas à le combattre, il n'en est pas moins, en mainte rencontre, un Ariste sensé dont la philosophie pacifique a été calomniée par Fabre d'Églantine * lorsque, sous prétexte de donner une suite au Misanthrope, il métamorphose Philinte en un égoïste odieux, toujours prêt à excuser la fraude, dès qu'elle tourne seulement au dommage d'autrui. Altérer ainsi la conception de Molière, c'est la rendre méconnaissable, comme servira à le montrer l'esquisse où nous allons résumer les traits des physionomies qu'il nous offre.
Les caractères. — Alcoste; l'homme; l'amant de Célimène, la crise; la misantliropie générense. — Pour apprécier au vrai les intentions du poète, il convient d'abord de distinguer
1. Fabre d'Églantine (1755-1794) donna en 1790 le Philinte de Molière, comédie où le rire n'est qu'un ricanement, laissant trop soupçonner dans l'âme du peintre l'orgueil d'un tribun qui ne pardonne pas aux nobles sa naissance obscure, aux riches son indigence, aux heureux les chutes dont il était meurtri. On y sent l'intention do nous persuader que la société pourrait bien être une caverne do brigands. — Le pendant de cotte satire envenimée est l'Optimiste de Collin dllarlovillo (1788).
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dans le rôle d'Alcesle deux éléments que plasieurs ont eu le tort de conluiidrij : d'un coté le caractère, c'cgl-à-dire l'habi- L tude nnorale qui vient de la nature, et de l'autre la passion, V c'est-à-dire la crise pas.<agère qui exaspère ces premiers instincts jusqu'à les rendre comiques. De celte double source procède une misanthropie dont l'origine est éminemment généreuse et désintéressée.
Il nous faut reconnaître en effet, avec Rousseau, qu'Alcoste i si t un véritable homme de bien ». Car un égoïsme sombre ne fut point chez lui le principe de cette humeur atrabilaire qui ne sera que l'accès d'une fièvre accidentelle. Ce serait plulùt par philanthropie qu'il a Uni par devenir, ou se croire l'ennemi du genre humain, et qu'il dirait volontiers, lui aussi : « 0 mes amis, il n'y a plus d'amis » : et s'il méprise ses semblables, c'est uniquement parce que, les jugeant d'après lui-même, il cherche en eu.\ cette vertu trop haute dont il porte l'idéal en son cœur. Son malheur l'ut donc d'entrer dans la vie avec des illusions qu'allait décourager l'e-xpérience. La fierté, la franchise, la délicatesse, la raideur d'une probité scrupuleuse, ^ l'abondance expansive d'une àme sympathique, le culte de l'honneur, en un mot les qualités les plus rares, voilà le fond (le son caractère. Ajoutez-y autant de clairvoyance que de candeur presque naïve, et vous comprendrez comment, trop avisé l'our être dupe des apparences, et trop sincère pour se réduire un silence qu'il se reprocherait comme une défaillance, il n'a pu se résigner à subir sans révolte les conventions mensongères, les dehors trompeurs, les semblants d'amitié, les grimaces, les flatteries, les démonstrations hypocrites ou banales, sans compter l'intérêt, la trahison et la fourberie. Aussi ne doit- •11 pas voir en lui un original pour qui la manie de censurer mt ce qui l'entoure ne serait qu'ime altitude adoptée par un ret désir de ^e distinguer du commun, et d'attirer les u'ards '. Non, il est le premier à soufl'rir de son mal, et n'en
1 . Lo misanthrope que peint Ia Bruyère (ch. De l'homme. Tinton) est an pcr-
iiiaffo froid et poli. • civil et c«?r(?monieux, qui no s'o'-h.Tppc pa^. ne s'appri-
■ i^« pas avec los homme*, les traite honnêtement et
' it co qui peut «éloigner leur familiarité • Au fond.
vipux (;arvoii. — L'AceiU de Vauvenar^uc» (id. Uilbert. y ■•^■. i. t u v-i i^u un
amant malheureux. — Jean-Jacques Rousseau nous semble devenu misait-
fait point parade vaniteusement. Il serait tenté plutôt de cachei sa blessure, s'il n'avait l'impatience de la justice et de la vérité. Nous ajouterons même qu'avant d'aimer Célimène, il savait évidemment se contenir; car il est de ces honnêtes gens qui craignent les éclats, et la scène du sonnet témoigne qu'il n'affiche pas volontiers son opinion. Pour qu'elle s'échappe, il faut qu'on le pousse à bout. D'où vient donc que ses dépits, longtemps refoulés, rompent tout à coup leurs digues, et que cet observateur attristé d'une comédie en dehors de laquelle s'isolait sa réserve dédaigneuse, entre en scène comme une tempête, pour soulager ses contraintes et dire à chacun son fait, au risque de paraître un maladroit ou un fâcheux qui prêle à rire?
Le travers d'Alceste. Passion nialhenrcnse. ConlradictionN. — A cette question la réponse ne saurait être douteuse, et nous ne dirons point avec Philinte :
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre;
(Acte I, se. i.)
car il nous semble manifeste que sa « bizarrerie » et ses incartades soudaines s'expliquent par la passion malheureuse qui lui arrache ce cri de tendre courroux :
Ah! que, si de vos mains je rattrape mon cœur,
Je bénirai le ciel de ce rare bonheur!
Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible
A rompre de ce cœur l'attachement terrible;
Mais mes plus grands elTorls n'ont rien fait jusqu'ici,
El c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.
(Aclc II, se. I.)
Oui, le coup de maître fut ici de donner à cet ami de la vertu le travers d'un amour mal placé qui va mettre le philosophe en contradiction avec ses principes, et, par un secret mécontentement de lui-même, provoquer les explosions de son humeur. Celte faiblesse, Sclilegel l'a jugée peu vraisemblable, mais à tort, selon nous; car outre que
La raison n'est pas ce qui règle l'amour,
(Acte I, se I.)
thropo par rancune de déclasse, par timidité, par orgueil, et aussi par un parti-pris littéraire, pour avoir l'occasion de placer des tirades vertueuses et sentimentales, mais avec des circonstances atténuantes qui seront exposées plus loin, tout au long.
los âmes ingénues sont souvent les plus vulnérables, comme le «lisaient les vieillards de Troie devant Hélène, cette Célimcne drs temps arili(|ii»;s. D'ailleurs, malgré le l)on sens qui proteste cl contredit en vain sou aveuglement volontaire, n'a-t-il pas pour excuse la grâce « qui est la plus forte », comme il l'avoue avec la honte d'un vaincu qui trouve une sorte de lâche plaisir h sa défaite :
Non; l'amour que je sens pour celte jeune veuve
Ne forme point mes yeux aux défauts qu'on lui trouve;
El je suis, quelque ardeur qu'olln m'ait pu donner,
Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire.
Je confesse mon faihie; elle a l'art de me plaire;
J'ai beau voir ses défauts, cl j'ai beau l'en blâmer,
En dépit qu'on en ail, elle se fait aimer';
Sa grâce est la plus forte; et sans doute ma flamme
De ces vices du temps pourra purger son Âme.
(Acte I, se, 1.)
t. l'Ile excuse, à laquelle il voudrait croire, acceptons-la donc; et, loin de railler, comme le fait Pliilinte, les démentis qu'Alceste s'inflige par « l'élrange choix où il s'engage », plaignonsle de tomber dans ce piège, d'où il ne pourra sauver son cœur que tout froissé, tout meurtri d'une incurable atteiotc. Nous n'avons pas le courage de blâmer celui que nous estimons, tl'aulanl plus qu'il est le prenuer à s'accuser et à se condamner. Là est aussi l'erreur de Housseau. Il n'a pas vu que le principal moteur de cette comédie mélancolique était ce charmant et terrible autour qui ne sera point payé de retour, mais devra tirer de l'imagination plus que de son objet tous les prétextes qu'il se crée pour justifier une folie dont la victime souffrira toujours, même quand elle se croira guérie. Ne pas tenir compte de celle infortune, ce serait fausser la misanthropie d'Alceste : car il est certain que, s'il avait été plus heureux dans ses préférences, toutes ses amertumes se seraient adoucies. Supposez qu'au lieu de Célimène, Kliautc eût fixé son choix, et vous avouerez que la clémcuie truiie afTt^'tinn diirne de lui
1. Molière disait d'Aruiaiidc Uéjart u i ii;i['i-.ic : • «juaiiu jo la vins, une ouiutioo m'ôt* l'usago de la riidoxion ».
n'aurait pas manqué de pacifier ses orages *. Comme Montausier, l'amant de Julie, il eût encore été l'ennemi déclaré des vices ; mais nous ne le verrions plus fantasque, aigri, tourmenté par des nerfs agacés, faisant des algarades à propos de rien, cherchant une issue à ses vagues ressentiments, prenant en quelque sorte des pavés pour écraser des mouches, et se soulageant ainsi de tous les griefs qu'il tourne contre le genre humain, pour ne pas s'en prendre directement à lui-même, ou plutôt à celle qu'il aime et transfigure par son amour.
En résumé, Molière étudie les symptômes d'une maladie aiguë qui provient d'un excès de santé morale. Sans ce trouble momentané, la comédie n'existerait plus ; car il est le germe qui produit toutes les scènes où nos sourires se mêlent à la sympathie : par exemple, celles où Alceste, qui tient en main les preuves décisives d'une trahison flagrante, accourt pour confondre l'infidèle, et finit par demander le pardon qu'il devait refuser, tant il se plaît à l'erreur dont il désire ne point être désabusé.
Le paradoxe de Ronsseau. Pourquoi rit-on d' Alceste? — Est-il besoin maintenant de réfuter pied à pied le réquisitoire de Rousseau contre Mohère? Nous ne le pensons pas. Et d'abord remarquons que Rousseau n'a pas l'esprit assez libre pour juger l'âme désintéressée de Molière. Ses critiques recouvrent une apologie personnelle. Il eut aussi le tort de ne pas comprendre l'importance de Célimène et de son rôle. Dans ses utopies, la femme a toujours tenu peu de place. Et puis n'est-il pas clair que dans Ze Misanthrope le ridicule n'est jamais un scandale pour la conscience, puisqu'il n'entame pas l'estime due à la personne, et porte seulement sur un travers qui se concilie ■ avec le respect du bien ou la haine du mal. Quand saint Paul disait' : Non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem {Épître : ad Romanos^ .\ii : « Ne soyons pas sages plus qu'il ne faut, mais soyons-le avec sobriété) », ne parlait-il pas comme Philinte donnant ce conseil à son ami :
1. Dans un conte de Marmontel, le Misanthrope corrigé, Alceste a été converti à l'amour des hommes par le tableau « du bonheur au village ». Ursule l'a consolé de Célimène. Il a dansé pour plaire à sa future : un peu plus, il prenait la houlette et le chalumeau.
LE MISANTUnOPE. 445
La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriélc.
(Acte I, se. I.)
Or cette mesure, Aloeste ne la connaît plus; car rini|irndence de son cœur lui a fait perdre tout é<|uilil)re. Aus?i pn'udil sa l)ile pour de la sagesse. Au lieu de compatir aux misères qu'il déplore, et d'y remédier par la charité, il elVarouclie les coupables par les bourraSiques d'une franchise indiscrète et brutale. On serait même tenté de croire qu'il hait plus le pécheur que les péchés; et sous l'entêtement de ses hyperbcdos on soupçonne le fanatisme d'un orgueil tyrannique. Au moins se défic-t-on d'une justice qui ne proportionne point la censure à la faute, et discrédite ses arrêts par un ton d'infaillibilité trop hautaine pour n'être pas choquante. Ne disons donc pas que le poète a le dessein pervers de tourner la vertu en dérision; car Alceste n'oflre prise au ridicule que dans les occasions où parle son humeur, et non sa raison.
Lorsqu'à propos d'une accolade donnée à un indifférent il lui arrive de s'écr|er :
El si pour mon malheur j'en avais fait autant, Je m'irais de regret pendre tout à l'instant,
(Acte I, se. I.)
on peut s'égayer aux dépens de cette boutade; mais on applaudit bientiM à ces nobles accents qui vont suivre :
Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre, Le fond de notre cœur en nos discours se montre....
(Acte I, se. I.)
Quaiul il lui échappe de dire :
.... Je voudrais, m'en couliil-il grand'chose, Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause !
(Acte I, se. I.)
on a pitié de ce pessimisme qui serait fAché de trouver les hommes équitables; mais on ne tarde pas h lui faire fêle dès qu'il apostrophe ainsi les médisants :
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour.
Cependant, aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur, Appuyer les serments d'être son serviteur.
(Acte II, se. V.)
De même, au moment où le tribunal des maréchaux veut arranger sa fâcheuse affaire avec Oronle, nous approuvon^j le bon sens de cette réponse :
Quel accommodement veut-on faire entre nous? La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle A trouver bons les vers qui font notre querelle?
(Acte II, se. vn.)
Mais n'est-ce pas son malin démon qui lui souffle ce trait plaisant :
Hors qu'un commandement exprès du roi ne vienne, De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu, qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits!
(Acte II, se. VII.)
Passez ainsi en revue toutes les situations qi>'il -traverse, et vous conclurez avec nous que Molière ne traite point avec irrévérence
ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
(Acte I, se. I.)
Bien au contraire! N'a-t-il pas entouré son héros de toutes les sympathies, depuis les avances d'Oronte et d'Arsinoé, jusqu'au dévoûment de Philinte, jusqu'au caprice de CéUmène, qui se décide à lui dire qu'elle l'aime, ce qu'elle ne dit même qu'à lui, jusqu'aux attentions discrètes d'Eliante dont la réserve laisse deviner plus d'un aveu? Par conséquent, l'honnête homme est ici hors de cause, et ne relève de la comédie que par ses défauts, par ses exigences insociables, par ses saillies vindicatives, par une présomption qui serait plus indulgente pour les faiblesses d'autrui si elle l'était moins pour les siennes. En résumé, il hait trop ses semblables, parce que, sans le vouloir, il s'aime trop lui-même et ce qui le rend malheureux, ce n'est pas d'avoir été trop fidèle à ses principes de vertu rigide, mais
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plutôt iJavuir lraii>igé avec sa propre morale, en faisant (li'pcndro son bonhoiir de la fantaisie d'une femme légère.
iM postérité d'AlceMc. Kllc a bien «léfcénéré. — Cet amourproj)r(^ (pii s'ignore s'éjianouira [dus taid dans la postérité d'Alceslc : car il aura des llls, les Saint-Preux, les Werther, les Bené, les Obermaun, c'est-à-dire des imaginations chimériques et acharnées à se tourmenter par des rêves aussi stériles qu'amhilicux. N'étant plus contenus parles mœurs et les traditions d'un siècle où les rangs demeuraient distincts, ces Alceslcs de l'avenir exprimeront, à la veille et au lendemain d'une révolution sociale, l'attente oisive ou l'impatience déréglée des âmes désorientées, qui (lolteronl de l'utopie à la colère, et de l'incrédulité à l'enthousiasme. Formée à l'école de Voltaire et de Rousseau, ironique comme l'un, sentimentale comme l'autre, h la fois faible et violente, celte génération s'épuisera en élans contradictoires. Toutes les croyances et toutes les institutions du passé lui paraîtront hors de service. Elle voudra faire un nouveau monde à son usage, et sa poursuite toute spéculative d'un idéal inaccessible ne pourra se concilier avec l'inlirmité pratique de ses creuses rêveries. Sous prétexte d'héroïsme, elle méprisera toutes les vertus dont le devoir quotidien est indispensable aux plus grands comme aux jilus humbles. Sa devise pourrait être ce mot d'Alceste iJeveux </u'on me distinyio'. Le dix-huitième siècle ira en pèlerinage visiter Rousseau à Montmorency, comme les Athéniens se pressaient autour de la maison isolée de Timon. Ktre en vue, c'est le bénéfice du rôle. Il n'est pas près d'être jamais délai>sé. * Le Misanthropo, disait Diderot, est à refaire tous les cinquante ans. » Il y a du vrai dans ce mot. Le Misanthrope du .wir siècle nous demande de nous corriger; les autres allaient rendre la société responsable de nos fautes.
Voilà bien les héritiers d'Alceste, mais peut-être les aurait il reniés : car il ne fut aveugle que pour Célimène.
Céllinénet de 1« roquoll«*rfr. I.V|;oï<>«ni« de la vanité. — Avant d'esquisser la physionomie de « la traitresse > qu'il cul la maladresse d'aimer, nous devons dire un mot des manèges que Montesquieu représente au vif par ce léger croquis : « Une coquette de l'ile de Crète était venue à Gnide : elle marchait entourée de tous les jeunes Gnidiens; elle souriait à ru;i,
parlait à l'oreille à l'autre, soutenait son bras sur un troisième, criait à deux autres de la suivre ». Voilà bien ce qu'entendait aussi La Bruyère lorsqu'il écrivit : « Une coquette veut qu'on la regarde ; elle ne se rend point sur la passion de plaire et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté ». Dans sa personne, tout est donc mensonge et artifice : actes, paroles, gestes et mines ne sont qu'apparences décevantes. Car ces avances qui ne distinguent, mais ne découragent personne, sont autant de promesses aussi faciles à faire qu'à défaire, et tie visent qu'à retenir des hommages flatteurs autour d'une indifférence qui recherche uniquement son triomphe. En d'autres termes, la coquetterie comme l'ambition dessèche le cœur, car elle n'est que l'égoïsme dans la vanité.
Ces séductions perfides qui peuvent captiver une âme loyale, Molière les connaissait pour en avoir souffert. Aussi s'est-il attaqué plus d'une fois à ce redoutable ennemi. Parmi les sœurs deCélimène, signalons Elmire la femme d'Orgon, qui, elle aussi, mène grand train, a le goût de la toilette, se pare comme une princesse, et sollicite volontiers l'attention, mais- en tout bien tout honneur; car ce brillant n'est ici que la part de la jeunesse. Au fond, elle reste honnête, naturelle et simple; sa tète est calme, et sa raison droite; elle ne trompera que l'hypocrite. — Chez Angélique, le goût du luxe, du plaisir et des douceurs tire plus à conséquence. Elle y met un air de bravade inquiétante ; irritée d'une mésalliance, elle engage hardiment contre les siens une lutte ouverte qui sera sa revanche. Par ses défis, elle entend prouver à ses parents qu'elle se croit victime, et à Dandin qu'il n'est qu'un pauvre homme. Or ces deux figures sont le premier et furtif crayon du type qui s'achève dans Célimène.
Mais comment saisir ici l'insaisissable, et fixer des nuances si changeantes qu'elles se dérobent sous l'œil de l'observateur? La mobilité du pur caprice n'est-elle pas l'expression dominante de celle que sa cousine Eliante jugeait ainsi :
Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même : Il aima quelquefois sans qu'il k; sache bien, Et croit aimer aussi parfois qu'il n'en est rien?
(Acte IV, se. I.)
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IJornons-nous donc à dire que cette jeune veuve, autour de laquelle papillonnent tant de soupirants attirés par un accueil jilus complaisant que compromettant, se gardera bien d'aliéner une indépendance qui lui vaut les assiduités dont elle est si Hère. Se Taire une cour d'admirateurs, voilà toute son étude; et il laul vraiment qu'Alceste ait un bandeau sur les yeux pour n'avoir pas compris dès le premier jour qu'il se fourvoyait dans ce salon hanté « de tout l'univers ».
L'cNprfl de Célimènc. — Si Célimène n'est point d'humeur à s'ensevelir dans un désert, pour s'y vouer au bonheur d'un misaiilhrope. avouons qu'elle a des a^'réments capables d'ensorceler ce dernier. Nous ne parlons pas de sa beauté ; car on y songe à peine, tant elle a d'esprit. Mais quelle franchise de verve dans ce bon sens aiguisé qui s'anime au jeu par le désir de plaire! On dirait un virtuose qu'électrisent les applaudissements. Aussi fait-on cercle autour de ses éiiigrammes, tandis que sa malice s'en donne à cœur joie. C'est à qui provoquera cette ironie légère ou cruelle qui tantôt s'éparpille en étincelles, tantôt jaillit comme une gerbe de fusées, et serait le chef-d'œuvre de la causerie si l'un ne sentait trop, sous les saillies de l'improvisatrice, le parti pris de déployer un talent qui veut à toute force enlever les bravos.
Pour être reine dans son art, il ne lui manque donc que le desintéressement; elle nous ferait même croire à son cœur, tellement elle est comédienne hai)ili\ Mais si elle ne s'en soucie guère (car elle est avant toui jalouse de sa liberté), nous ne lui refuserons pas du moins le goût, le naturel, le sens du vrai, la pleine possession d'elle-même, nous allions dire une raison nette et alerte, qui se trahit jusque dans la verdeur de sa langue toute gauloise, dont les vivacités involontaires rappellent la plume de Mme de Sévigné ou même celle de Saint-Simon, et nous rendent l'écho direct de cette langue drue et cavalière qui était colle des courtisans entre eux, dans c les grands appartements » de Versailles :
Ceponilant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore cpouvanlable; Et l'on di-mamio l'iuuro, vi l'on baille vingt fois, Qu'elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois.
(Acte II, se. iv.)
ÉTUDES UTTÉRAIRBS. L — 29
La meilleure preuve de sa clairvoyance, c'est sa médisance même. Elle tombe toujours juste, et on ne peut lui reprocher que le souci trop constant d'un succès personnel. Ce don naturel et acquis d'observation pénétrante nous garantit que Célimène sait fort bien discerner les caractères ; aussi n'est-elle point dupe des sots et des fats dont elle accepte les compliments, non sans une arrière-pensée de raillerie dédaigneuse. « Le grand flandrin de vicomte, l'homme aux sonnets », la perruque blonde de Clitandre, et ses airs « de doucereux » en seront donc pour leurs frais. Elle ne considère ses marquis ridicules que comme des meubles qui ornent son ])oudoir : si elle ne les rebute pas, c'est qu'ils sont à la mode, et grossissent son cortège. Mais le préféré, c'est encore « l'homme aux rubans verts », qui n'est autre qu'Alceste. Sa conquête, elle l'apprécie ce qu'elle vaut. Bien qu'il ne soit pas toujours divertissant, avec ses gronderies, ses gourmades et ses tirades, elle est pourtant plus sensible qu'elle ne se l'avoue à des mérites supérieurs que tout le monde vante et qu'elle ne voudrait pas voir quitter son cortège. Elle a besoin d'eux comme d'une décoration enviée par plus d'une rivale qui ne demande qu'à les accaparer. Comment d'ailleurs ne serait-elle point flattée par la nouveauté si rare d'une passion vraie? C'est une découverte qui l'intéresse à la façon d'un curieux phénomène. Bien que parfois fâcheuses, les bizarreries de cet oi'iginal n'en sont pas moins une surprise, une émotion. Elles lui ménagent le plaisir d'échapper à la fadeur de la routine galante, de sentir peut-être tressaillir enfin son cœur, ou tout au moins de badiner avec cette jalousie ombrageuse, d'en irriter ou d'en apaiser à son gré les orages, d'essayer ainsi son pouvoir, dans l'épreuve d'une lutte qui amuse sa dextérité, sans jamais cesser d'être une victoire pour son amour-propre. Ne pressent-elle pas que, près d'elle, Alceste n'aura point le courage de ses colères, qu'elle jouira de ses tourments, qu'elle fera chez lui d'un mot, d'un signe, la pluie et le beau temps :
CÉUMÈNE.
Où courez- vous?
ALCESTE
Je sors.
CÉUMÈNE.
Demeurez.
LE MISASTIlliOrE. 451
ALCESTE
Pourquoi faire?
CKUuÉne.
Demeurez.
ALCESTE
Je ne puis.
\, CÉLIMÈNR.
Je le veux....
ALCESTE
Point (l'a (Taire.
Ces conversations ne font que m'ennuyor, Et c'est trop que vouloir inc los faire essuyer.
Cf.LIMÉNE.
Je le veux, je le veux.
ALCESTE
Non, il m'est impossible.
CLLIMÈMR.
Eli bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible.
(Acte M, se. m.)
Tenir sous sa main le cœur de ce lion amoureu.x, en ralentir ou en précipiter les pulsations, n'est-ce point un divertlssomcnt rariinô dont il ne faiit j^as perdre roei'asidii?
Le cœar de Céllnièno. L'avenir qui l'attend. — Elle risque donc l'expérience, mais en se promettant bien de ne ^as éconduire ses courtisans, et de ne pas faire ainsi le vide dans son salon, rôle périlleux, et auquel ne sullisent plus la jeunesse et la beauté! Il y faut de la diplomatie. Or c'est ici que son génie se montre. « Voulez-vous, dit Rousseau, voir un personnajre embarrassé, placez un homme entre deux femmes; il sera gêné. Mais placez une femme entre deux hommes, et elle ne sera point embarrassée. » Voilà bien Célimène. Pour elle, la difficulté ne conimence que dans le téte-à-téte. Mais dès que sa ruelle se peuple, quelle souveraine aisance! Voyez comme son sourire va de l'un à l'autre : chacun peut le prendre pour >oi. Nul ne se croira moins favorisé que ses concurrents. Alceste seul déconcerte cet équilibre par ses emportements; mais les ripostes qu'il s'attire, il n'a pas le droit de s'en plaindre, car la faute n'en est qu'à lui : n'a-t-il pas mis Célimène dans le cas de légitime défense?
Elle n'est du reste pas moins savante, quand elle se trouve seule avec un de ses prétendants. Comme elle mesure alors ses paroles aux caractères ! quel à-propos ! quelle adresse à proliter du moindre hasard pour se dérober, et rompre la partie! On reconnait ici les manœuvres de celle qui, dans sa lettre à Oronte, s'est arrangée de telle sorte qu'on peut la croire écrite à une femme (acte IV, se. m).
Cependant, malgré ses faux-fuyants, elle ne réussit pas à conjurer des scènes de plus en plus graves. Mais ce péril sera le sublime de sa politique. Se donner raison dans la forme, simuler une rupture, prendre l'offensive, accuser au lieu de se défendre, opposer aux brusqueries des mots évasifs, le persiflage, l'indignation feinte, et se donner des airs de victime, voilà son secret. Quant aux arguments précis, péremptoires, elle n'en a pas besoin : elle se contente de dire d'un certain ton à qui veut des preuves : Il ne me -plaît pas. moi! C'est la seule apologie dont elle use; et elle, manque rarement son effet! Jugez-en par la crise du quatrième acte (scène m). Elle sent bien alors qu'elle est perdue si elle discute. Aussi avec quelle confiante témérité ne joue-t-elle pas le tout pour le tout! Et dès qu'elle a repris ses avantages, quelle attitude de dignité froissée, de pitié, de condescendance! Puis, sous prétexte de consentir enfin à une explication, la voici qui récrimine au lieu de se justifier":
Allez, de tels soupçons méritent ma colère, Et vous ne valez pas que l'on vous considère.
(Acte IV, se. m.)
Bref, les rôles finissent par être renversés : c'est elle qui daigne faire grâce, et encore faut-il l'en prier humblement; plus elle fut coupable, plus elle parait clémente. Ici le souvenir de Tartuffe nous viendrait tout naturellement, si Ton ne craignait l'injure d'un si laid voisinage. Une des ressources de Célimène n'est-elle pas en effet d'atténuer les accusations en les exagérant — comme Tartuffe, dans la fameuse scène vi de l'acte III, — d'aller au-devant du danger, et de se charger de tous les crimes?
Oui, vous pouvez tout dire :
Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, Et de me reprocher tout ce que vous voudrez....
Je sais combien je dois vous paraître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, El qu'enfin vous avez sujet de me haïr.
Mais ne poussons pas trop un paralli-ln offeiisanl. Elle est d'ailliMirs assez punie par l'abandon qui la menace. Car les coquettes • lit beau croire, comme la Lise de La Bruyère, que * les années auront pour elles moins de douze mois >, ce désert qui effraye Célim<''ne se fera tôt ou tard autour d'elle, quand il ne lui restera plus que son esprit, mais désenchanté par les amertume? de l'isolement. Alors sa (in sera triste. Si nous voulons nous on assurer, regardons Arsinoé qui, dans sa jeunesse, dut être, o\\q aussi, une Cclimènc ', mais d'ordre inférieur.
ArNinoé, bcn sœnr». De la pruderie; sch variétéN. — Dans la Critique de l'Ecole des femmes, Molière disait de la marquise Araminte : « Bien qu'elle ail de l'esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l'âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles ont perdu, et prétendent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté » (scène v). C'est qu'en eflct les prudes et les coquettes sont de même famille. Aussi, tout en se détestant, s'allirent-elles par une sorte d'affinité. Entre elles il n'y a guère que des différences d'ùge. L'une est en activité d'emploi, l'autre en disponibilité; car la pruderie est bien moins pénitence que regret du passé : en ayant l'air de renoncer au monde, elle se venge de l'oubli qui l'irrite. Ce zèle sombre qui fait étalage de vertu recouvre donc une jalousie compliquée de jnéchanceté, comme il arrive dans le personnage d'Arsinoé, dont les simagrées seraient risibles si elles n'étaient odieuses. Nous pourrions la comparer à d'autres variétés du même genre, à la sublimité quintessenciée d'Armande; à la sécheresse acariâtre de Philaminte; au.\ lubies romanesque de Bélise, dans les Femmes savantes; à l'affectation effarouchée de la Climène de la Critique de l'Ecole des Femmes, celte précieuse
1. M. Ouixot {Bévue det Deux Mondas, l" février 1873) nous montre Mme Ré-
<iiniior, charmante pour tous, ot s'attarhant tous les cœurs par uno pxq-i -f' boulr, que la grùco embellit encore. Dans cette vioillesso iJéaJo — et idia ~ • d'ailleurs, — nous trouvons uno C«*limèiic qui a le cuiir, la raison et les vit'.us d'Klianto. Quant à Armando H^jart, elle prit sa retraite, ses invalides, en 16M. £llo se réfugia dans u:io dvivolion outrée.
qui mêle à ses singeries les prétendues délicatesses d'une fausse pudeur : sans insister sur ce personnage, accessoire, mais dont les menées servent directement à la marche de l'action, disons seulement qu'après avoir, elle aussi, fait des dupes dans le monde des soupirants, elle cherche maintenant à tromper Dieu lui-même. Sa circonspection haineuse n'cst-elle pas doublée d'hypocrisie? Non contente de mettre du blanc pour cacher SCS rides, elle prend le masque de la dévotion pour paraiUe honnête, et braconner impunément sur les terres d'autrui : car elle n'a pas perdu tout espoir. Aussi serait-on tenté de la nommer lady Tartuffe, comme l'héroïne de certaine comédie de Mme de Girardin. Ces « sages dehors » que dément tout le reste, ces mines et ces cris « aux ombres d'indécence » que peut avoir le mot le plus innocent, « la hauteur d'estime » où elle est d'elle-même, les « yeux de pitié » qu'elle jette sur tous, ses aigres censures, son ostentation de ferveur théâtrale qui ne l'empêche point de « battre ses gens » et de ne pas les payer, sa noire rancune qui vient jouir d'une vengeance préparée de longue main et dans l'ombre, exactement conïme Tartuffe accompagnera l'exempt chez Orgon, pour se donner le spectacle du mal qu'il a fait, tous ces symptômes ne prouvent-ils pas que Molière composa le Misanthrope au moment où le Tartuffe était interdit ', et que, faute de mieux, il se dédommagea sur Arsinoé de la quarantaine imposée par des ennemis dont le duc de Grammont disait alors: « Toute la pruderie est déchaînée »? Observons toutefois qu'au xvii° siècle, le mot de prude n'était pas toujours pris dans un mauvais sens, et ajoutons que le rôle d'Arsinoé venant contrôler la conscience de Célimène n'eut rien d'invraisemblable, dans un temps où l'on rencontrait tant de directeurs laïques.
Éliante. Sa vais«u, sa bonté. — Les travers d'une coquette et les ridicules d'une prude font ici d'autant plus valoir les mérites de la « sincère Élianlc », dont la douceur, le naturel, la raison et la franchise discrète nous charment par un con-
1. Aussi dans ces études a%'ons-nous présenté ces deux œuvres, dans l'ordre véritable de leur succession, e'est-à-diro le Misanthrope après Tartuff'e, en rompant avec un© interversion ancienne, mais qui tend à fausser l'histoire des audaces généreuses ot du génie même de Molière.
LE MlSAyTlIHOPE- 455
trastc qui rappollo Henriette, la fille de Chrysale. C'est la même solidité, la m«''me bonne foi, la même aisance, mais plus posée, filiis mûrie par rex{)érien(:e et la réflexion. En elle aussi nous aimons le tact, la réserve, le don instinctif de s'accommoder à tous et de ne se préférer à personne, l'art d'écouter et de se t.iire, l'aménité d'un esprit délicat et modeste qui se laisse voir sans se mettre en vue, et ne s'exerce jamais aux dépens du proiliain. F^oin d'encourager les médisances, elle corrige et atténue celles ({n'applaudit le cercle frivole où elle glisse à propos, tout en s'en'açanl. le mot judicieux qui conseille les ménagements. Prompte à tempérer les e.vcès d'humeur que blamc son silence ou que pacilie sa bienveillance, elle sait, à l'occasion, donner à l'tMiIretien ce tour général qui prévient de périlleu.v écarts, ou garder la parole pour faire cesser une gène pénible, et amortir des chocs trop brusques. Mais, sans détailler ces nuances, résumons-les en disant qu'Kliaiilc est bonne : car toutes ses (]ualités, ce mot les contient. Bien qu'elle ail du penchant pour Alceste, ne s'oublie-t-elle pas au point de défendre auprès de lui Célimène par une générosité toute désintéressée? Aussi mériterait-elle sa récompense; nous ne serions même pas étonnés (pie, plus tard, elle réussit à guérir son cher Misanthrope, sinou par l'amour, du moins par l'amitié.
On peut cependant relever chez elle aussi la marque du temps, qui est son goiit p(»ur les dissertations de mélaplivsique galante : lénuiin le passage sur les illusions de l'amour. Les précieuses de noble parage aimaient alors à trouver de fines distinctions •jur ces menus problèmes de psychologie, sur les sympathies -soudaines, ou les mouvements secrets des cœurs. On en voit des traces non seulement dans les mémoires intimes, mais jus(|ue dans le théâtre de Corneille, et souvent, comme nnus avons eu à le remanpier.
Pliilitttc; ropdiulHio. l/aiiii. — Philinle, lui aii^^i. < -i un modéré, mais par scepticisme plus que par charité. Cet optimiste à outrance s'empresse trop de * rendre offre pour ofl're, ou serments pour serments »; et sous la tolérance de son € tlegme philosophe » qui « ne s'échauffe de rien », mais prend tout doucement les hommes comme ils sont, se cache une insouciance plus misanlhropique peut-être que le courroux
d'Alceste. Sa morale, qui semble se réduire aux dehors civils de la bienséance et aux lois capricieuses de l'usage, n'est donc point un modèle proposé par Molière. L'intention de son rôle serait plutôt d'impatienter l'ami qu'il contredit, de le mettre hors des gonds, de le provoquer ainsi à forcer ses propres sentiments, et par là même à devenir comique. Nous nous garderons pourtant de donner raison aux diatribes de Fabre d'Eglantine. Il diffama ce galant homme par les déclamations de son Philiiite de Molière qui n'était au fond qu'un pamphlet jaloux contre V Optimiste de CoUin d'Harleville, où l'on avait applaudi l'heureux caractère de Plainville, un Philinte sans reproches. Mais si celui de Molière a le tort de prodiguer ses complaisances, il garde le droit de se moquer des originaux auxquels il fait bon visage, sans en être jamais la dupe. Dans la scène du sonnet, les éloges dont il gratifie Oronte ne sont pas seulement dictés par l'habitude où il est de ne jamais heurter les gens de front, mais aussi par une politesse bienveillante qui, prévoyant les rudesses d'Alceste, voudrait prévenir le péril d'une situation fausse. Notons surtout que, s'il ferme les yeux sur les défauts (i^s indifférents, il ne se tait pas. sur ceux d'Alceste, auquel il est vraiment dévoué : car il l'avertit des ridicules qu'il se donne, et des malheurs qu'il se prépare. Il cherche à le décider en faveur d'Eliante, et s'emploie pour arrêter les suites d'une querelle qu'il n'a pu désarmer. Tous ces services, il les rend sans faste à un ami maussade qu'il reprend sans aigreur, et dont il ménage les faiblesses sans les flatter jamais. Voilà donc ce qui le recommande à notre estime, et même à nos sympathies.
Les personnages secondaires : Oronte , Acaste , Clitandre. Les beanx-csprits, les marquis et leur postérité. Yérité des moeurs. — Quant aux personnages dont nous retracerons seulement le profil, ne les regardons pas comme de simples figures de fantaisie. En un temps encore tout voisin de celui où la dispute entre Jobelins et TJraniens^ sur les mérites respectifs du sonnet sur 3oh par Benserade et du sonnet pos thume à Uranie par Voiture, fut aussi retentissante que celle du Cid; lorsque les plus grands seigneurs, se piquant de belesprit, croyaient exceller par droit de naissance dans un art
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où la qualité les dispensait de talent, Oronte est peint d'après nature. Mlle de Scudcry ne louait-elle pas Montausierde « savoir écrire en vers aussi bien qu'en prose »? Un abbé de cour, Fléchier, ne s'altribuait-il point les mornes avantages dans un portrait où il se regarde coquettement, comme en un miroir, s'exclamant : t On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre du superflu, et rien en ôter sans y retrancher quelque chose de nécessaire »? Chez La Rochclaucauld, cette préoccupation n'est pas moins vive, témoin les retouches que le duc écrivain glisse de sa propre main dans la petite réclame que -itn amie Mme de Sablé va faire insérer dans le Journal des savants. Alceste lui-même ne blàme pas tant la manie de faire les vers que celle de les imprimer. — Nous en dirons autant « des affables donneurs d'embrassades frivoles ». Cette fureur porte sa date : ainsi dans la première scène des Fâcheux, Éraste ne sait comment se débarrasser d'un marquis prompt aux embrassades :
Mon importun et lui, courant à l'embrassade, Ont surpris les passants de leur brusque incartade; Et, tandis que tous deux étaient précipités Dans les convulsions de leurs civilités, Je me suis doucement escjuivé...;
(Acte ï, se. I.)
et on lit déjà dans la Mère coquette de Quinault (160i) :
Eslimcz-vous beauco\ip l'air dont vous afTcclez D'estropier les gens par vos civilités?
Ces compliments de mains, ces rudes embrassades. Ces saluts qui font peur, ces bons jours à gourmades? Ne rcviendrez-vous point de toutes ces façons?
(Acte I, se. nr.)
Le ridicule persistera plus tard, car Lesage en parle encore dans Gil Bina. N'est-ce pas un trait de mœurs (|ui date aussi, (jnc la façon dont se dénoue le débat littéraire entre Alceste et Oronte, lequel devient une question dhonneur portée devant la chambre des maréchaux, ce tribunal d'honneur chargé de coniiailre des affaires entre gentilshommes et ofliciers, et, en prescrivant les réparations dues, d'éviter l'eflusion d'un sang dont on était comptable au roi et à la patrie?
Ce souci des mœurs s'accuse également dans les traits dirigés contre les marquis. Notons d'abord que Voltaire se trompe en affirmant que ces derniers furent introduits par Quinault sur notre scène : car la Mère coquette (1664) est postérieure à la Critique de VÉcole des femmes et à V Impromptu de Versailles, où ils ont été créés d'emblée par Molière, qui en fit les plaisants du jour, peut-être même sur l'ordre, et en tous cas avec l'assentiment du roi. Ce type qui était une caricature dans les Précieuses ridicules, une rapide ébauciie dans les Fâcheux, et le principal rôle dans la Critique, est dans le Misanthrope plus élégant et plus contenu. Acaste à la fine taille, et Clitandre aux belles dents, n'y sont point des Turlupin et des Mascarille. Avec leur perruque blonde, leur rhingrave, leur ongle long au petit doigt', leur ton de fausset, leur intempérance de gestes, leurs ajustements tapageurs qu'ils promènent à la galerie, aux Tuileries, au Mail, au théâtre et au cours La Reine, ce sont des poupées à la mode, comme le dit, la même année, Furetière en son Roman bourgeois (1666). Leurs prétentions valent leurs costumes : quand ils vont à la comédie, ils prennent des airs de connaisseurs, crient à tort et à travers, causent entre eux avec de bruyants éclats, insultent le parterre, et font un brouJiaha qui trouble le public comme les acteurs. Dans les salons ou les ruelles, ils aiment à parler bas aux dames, sans discrétion ni respect ou bien affichent leurs jurons, leur jargon, leurs phrases convenues, ou même leurs calembours. Ces pelilsmaitres fanfarons se vantent aussi de savoir pousser galamment une affaire d'honneur. Bref, c'est la fatuité dans la sotlise, et cette espèce, immortalisée par les marquis de Molière, ne manque ni d'ancêtres ni de descendants. Elle est la jeunesse dorée qui fut désignée par des noms différents, suivant les régimes. Sous François l'-^'", elle apparut la première fois; les fashionables d'alors s'appelèrent muguets. Sous Charles IX el Henri III, on vit régner les mignons, le doux Saint-Mégrin, le beau Caylus, l'élégant Schomberg. Louis XIV eut ses marquis,
1. Déjà le baron de Faeneste, satirisô par d'Aubignë, porto « un grand onglo ». Scarron dit, d'un licros de ses IVouvelles : « Il se piquait de belles mains, et s'était laissé croître l'ongle du petit doigt de la gauche jusqu'à une grandeur étonnante, co qu'il croyait le plus galant du monde ».
remplacés, sous Louis XV, par les row.'s, ptlitsmuUres ou enfants de la joie ^ (Richelieu, Tilly, Lauzun); sous Louis XVI, par les freluquets ou Ifs beaux, jeunes gens de la bourgeoisie qui copiaient les façons des gentilshommes. Avec la Révolution leur élégance diminua fort; mais la Convention eut pourtant SCS muscadins, qui, en l'an lil, dispersèrent à coups de canne le cluh dos Jacobins. Quant au Mirocloire, il se signala par ses incroyables, dont les plus fameux furent Garât et Carie Vernct. Sous le Consulat ils se transformèrent en petits -maitres et en meiTciUeux, sous la Restauration, en élégants avec le duc de Guiche, et en dandys avec le comte d'Orsay. Enfin, il y eut [)lus tard, après 1830, h's lions; et en 1850, les gandins; et depuis... ; mais, arrélons-nous pour revenir au.x héros du Afi.sant h râpe.
La vérité de couleurs que nous venons de signaler chez les marquis se retrouve encore en des scènes qui ne peuvent être bien commentées qu'avec une connaissance intime de la société contemporaine. C'est ainsi que les médisances de Célimènc convenaient à une époque dont Mlle de Montpensier disait : « Portraits à foison se font voir à notre horizon ». Dans ce genre, qu'elle contribua plus que tout autre à mettre en vogue, dans son salon du palais du Luxembourg, le roman du Grand Cyrus et son fidèle Segrais aidant, c'était à qui forait briller son esprit. L'art fut tantôt d'y tourner on qualités jusqu'aux défauts — ainsi le nez d'Anne d'Autriche prêtant à la critique, Mme de Motteville disait qu'il contribuait à la majesté d'une physionomie imposante, — tantôt de se peindre soi-même par dos nuances où la modestie n'était que de l'amour-propre; parfois enfin de montrer une malignité qui ne blessât pas la |)olilessc. Les dix volumes du Grand Cyrus furent une sorte de galerie psychologique dont les allusions ne commencèrent à ennuyer les lecteurs qu'au jour où cou.x-ci cessèrent d'en être les héros. Sans parler ici de Retz et de dix-sept portraits à la file, dans ses Mihnoires; ni de Bussy-Rabutin qui fit, parmi d'autres, un si méchant portrait de Mme de Sévigné, en dépit de leur parenté, de leur rabulinagc, comme elle disait; ni de