II. — ÉTUDE littéraire
La comédie de caractères. Leçon universelle. — Dérouler les conséquences d'un vice dont la contagion étend ses ravages sur toute une famille : telle est l'intention de Molière. Le caractère d'Harpagon, voilà le grand ressort qui met l'intrigue en mouvement. Or il ne s'agit plus ici, comme chez Alceste, d'un travers exceptionnel qui n'entame pas la droiture, et ne nuit à personne; ni, comme chez don Juan, d'un libertinage raffiné dont l'insolence ou la fatuité sentent leur grand seigneur; ni, comme chez Tartuffe, d'un fléau social qui tient aux mœurs d'une époque plus qu'aux entrailles de la nature humaine; car l'avarice est une peste qui s'attaque à toutes les classes, el dont le germe peut se développer dans tous les temps. On voit par là que cette pièce a sa physionomie distincte dans le théâtre de Molière, et que jamais il n'a proposé plus directement une leçon plus universelle.
Importance du milieu. Il faut qu'Harpagon soit riche. Pièges tendus à son vice. Il faut qu'il soit père. Scandale flagrant. — Or, pour la rendre saisissante, il lui fallait choisir un milieu propice à la culture et au parfait épanouissement d'une maladie dont l'exemple pût être offert comme le cas le plus digne de notre étude. Le nom seul de son personnage
nous en avertit d'avance. Harpagon /ce mot expressif ne dénoncct-il pas le grappin de ses doigts crochus? Avant même qu'il soit entré en scène, chacun le connaît déjà. Nous savons que son fils s'endette parce qu'il lui refuse le nécessaire, que sa fille se laissera séduire, parce qu'il voudrait s'en débarrasser sans làclier un sou de dot, que ses valets sont menteurs et filous, parce qu'il rogne sur les bétes et les gens jusqu'à les faire mourir de faim. C'est pourtant un bourgeois opulent, qui a pignon sur rue, et que les exigences de sa condition connue de tous réduisent à tenir un rang, au moins en apparence. 11 a donc un train de maison-; et l'on a même blâmé Molière de lui avoir donné CCS dehors de la richesse. Étrange critique! car il faut être vraiment aveugle pour regarder comme une maladresse une des plus fécondes ressources de l'intérêt comique.
Sans doute il est certain qu'Harpagon n'aurait point ce cortège dispendieux, s'il n'avait consulté que ses goûts. Mais la notoriété de la fortune léguée par ses pères lui transmettait l'obligation sociale de paraître, et le condamnait, par respect humain, à faire devant le monde une certaine ligure. Il s'est donc trouvé, malgré lui, enchainé par ce lion dont il enrage; car un vicieux n'est pas toujours libre de l'être à sa manière, et l'héritier d'un beau patrimoine, lequel, depuis longtemps, s'étalait au soleil, ne pouvait brusquement déchoir de son état, au puiiil d'afficher la même lésine que Tobscur thésauriseur d'un pécule ignoré. Mais, loin d'y perdre, la peinture de son avarice y gagne. Elle sera d'autant plus éloquente qu'Harpagon vit plus chichement au milieu de l'abondance, et que sa soif d'acquérir est irritée par la possession même. S'il avait toujours langui dans la misère, son esprit de sordide épargne aurait des circonstances atténuantes, et il serait à plaindre plus qu'à mépriser. Mais le scandale est révoltant chez ce miiliunnaire qui, loin de jouir, amUsse pour enfouir, se frustre avec tous les siens de l'indispensable, ne recule pas devant les plus ignobles pratiques pour assouvir sa convoitise, et, regorgeant d'or, se tue à la peine pour grossir ce monceau d'écus auxquels il sacrifie honneur el lamille. tout en un mot, juscju'à lui-même.
11 y aura donc là d'aulaut plus de pièges tendus à la cupidité de ce maître quinleux et brutal, de ce père égoïste et tyran-
nique, dont le cœur est aussi fermé que la bourse, soit pour ses gens auxquels il apprend l'imposture et la fraude, soit pour ses enfants qu'il forme à la défiance et à la dissimulation, parce qu'il les traite en ennemis. Ainsi, au lieu du spectacle abject et monotone d'un usurier qui justifie sa vilenie par de faux semblants de pauvreté, nous suivrons le développement progressif d'un caractère susceptible de nuances variées comme la situation qui met sa honte en relief. La physionomie aura donc tout son jeu ; car nous assisterons aux effets engendrés par la fureur d'une passion qui, loin d'être un accident fortuit, a son principe dans le sang, et qui, invétérée par l'habitude, se tourne en une folie incurable. Tous les accessoires qui l'entourent seront des témoins accusateurs qui déposent contre lui. S'il a des chevaux, les pauvres bêtes sont incapables de marcher; elles n'ont pas même de litière : il leur fait « observer des jeûnes si austères que ce ne sont plus rien que des idées, ou des fantômes, des façons de chevaux ». Comment traîneraient-ils un carrosse? « ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes » (acte III, se. i). S'il a des laquais, ils ne sont ni vêtus, ni nourris; il les gourme, il les frappe et les outrage comme des voleurs bons à rouer. S'il a un intendant, c'est, parce qu'il exerce gratuitement « de perpétuels contrôles sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle ». S'il doime un repas, il voudrait régaler son monde, sans bourse délier.
Quant à ses enfants, il ne songe qu'à s'en défaire, au meilleur compte. Lorsque Frosine lui dit qu'il les mettra en terre, il sourit d'aise et s'écrie : « Tant mieux! » Il regrette qu'Élise, sa fille, ait été jadis sauvée d'un naufrage, et que Valère ne l'eàt pas laissée se noyer, et il la présente à Frosine avec ce compliment : « Mauvaise herbe croît toujours ». Il délègue à un domestique « toute l'autorité que le ciel donne à un père » ; et, pour se délivrer d'une tutelle onéreuse, il sacrifie sa fille à un vieillard. « Sans dot », ce mot lui tient lieu « de beauté, de jeunesse, de naissance, de sagesse et de probité ». Il ne se soucie même pas des « accidents fâcheux auxquels expose la trop grande inégahté d'âge, d'humeur et de sentiments » : car l'honneur lui est indifférent, et tout sens moral est anéanti dans cette âme vénale dont la bassesse finit par devenir repoussante. Pris en
flaf^rant délit d'usure cynique, il n'y voit de honte que pour rempruuleur qui se ruine; et, quand il reconnaît en lui son fils, il confesse « qu'il n'est pas lâché de celte aventure », car ce lui est « un avis de tenir l'œil, plus que jamais, sur toutes ses actions » (acte I, se. ii). Plus tard, lorsque Cléante lui dira froidement : « Et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette », il ne comprend nullement l'impudence d'un tel langage, et accepte le marché sans indignation; car en lui le père est mort, et ne sait pas plus se faire respecter que se faire aimer.
L'avarice lai dessèche le cœur, lai aveugle l'esprit. — il devient dupe et comique. — Non seulement l'avarice lui dessèche le cœur; mais elle éteint en lui toute la clairvoyance de l'esprit, et cela précisément à l'heure où il en aurait le plus souvent besoin. Étant dupe de tout ce qui flatte sa manie, il tombe alors en de grossiers trébuchets. Si Valère a joué sans péril sa comédie d'intendant, c'est qu'il avait un complice toujours présent dans la passion de celui qui n'a pas distingué le suborneur sous le masque d'un adulateur intéressé. Il a donc pu « charger la complaisance », et forcer impunément la note jusqu'à la moquerie la plus transparente, parce que tout vice est sottise, et croit volontiers à ce qu'il désire. C'est aussi la raison qui du premier coup accrédite le mensonge de maître Jacques dénonçant comme voleur de la cassette l'intendant qu'il jalouse, et dont il veut se venger. Pour être cru sur parole, il lui suffira des arlilices qui réussiront à Erasle auprès de M. de Pourceaugnac, dans le fameu.x et si plaisant interrogatoire (Voir Powceaugnac, acte I, se. iv) : « Le commissaire. De quelle couleur estelle {la cassette)'!... — Maître Jacques. N'est-elle pas rouge? — Hari'agon. Non, grise. — iMaitre Jacques. Eh! oui, gris-rouge; c'est ce que je voulais dire. — Harpagon. 11 n'y a point de doute. C'est elle assurément.... » (Acte V, se. ii.)
Voilà comment Harpagon rencontre son châtiment dans sa faute même. Or il n'en eût pas été de la sorte, si nous n'avions eu sous les yeu.v qu'un vulgaire pince-maille aussi rebutant sur la scène que dans le monde.
Il faut qu'Harpagon devienne anioareuv, et rival de son Ois. L'odieux et le comique. — Mais jusqu'à présent le
drame ne serait point engagé si l'avarice d'Harpagon ne se compliquait d'un amour sénile, qui va faire de lui le rival de son fils. Ce n'est pas la première fois que Molière représente la galanterie d'un vieillard; mais jamais il n'y a mis autant de sincérité. Dans VÉcole des maris, Ariste n'a pour Léonor qu'une affection paternelle. Le Sganarelle du Mariage forcé n'est qu'un célibataire ennuyé de son isolement. Quant à M. Jourdain, sa liaison se compose de vanité : il ne vise qu'à se donner ainsi l'air d'un gentilhomme. Or, chez Harpagon, le sentiment est sérieux et profond. Lui qui dut jadis faire un mariage d'argent, et ne vit dans la perte de sa femme qu'une bouche de moins à nourrir, voici que, sur le tard, il se laisse prendre par un caprice auquel il s'obstine avec l'entêtement d'un vieillard égoïste. La Bruyère nous parle des hommes qui commencent par l'amour, continuent par l'ambition, et finissent par l'avarice, parce qu'il leur faut alors une passion sédentaire. Que ce soit, en effet, l'ordre habituel des choses, nous ne le contesterons pas. Mais pourquoi donc ceux qui commencent par l'avarice ne suivraient-ils pas la marche inverse, de manière à finir par l'amour? Ce serait invraisemblable, dira-t-on; car il y a contradiction entre ces deux faiblesses qui s'excluent ou se combattent. Nous pourrions répondre avec Pascal qu'il arrive à l'amour « de rendre un avaricieux libéral », et que par conséquent Harpagon a le droit de se démentir en aimant une fille pauvre, comme le rigide Alceste en recherchant la main d'une coquette. Mais à quoi bon opposer des arguments psychologiques aux vaines chicanes qui, depuis deux siècles, se perdent dans les explosions de l'applaudissement public? Bornons-nous à dire que les tendres soupirs d'Harpagon étaient nécessaires au portrait, ne fût-ce que pour égayer un peu des impressions trop fâcheuses et tempérer l'odieux par le comique.
En effet, rien de plus plaisant que cette nouvelle épreuve où la lésinerie du prétendant est aux prises avec son amour. Qui donc pouri^ait y trouver à redire de bonne foi, en face de tant de scènes si amusantes où le rire éclate à toule volée, par exemple quand le front d'Harpagon se rembrunit ou s'éclaircit, selon que Frosine lui demande de l'argent, ou lui prodigue des louanges auxquelles il prête une oreille ravie? Quoiqu'il se
complaise à sa chimère, son caractère ne se déconcerte pas. Autant il est faible pour les douceurs qui caressent son illusion, autant il tient ferme contre les attaques dont sa bourse est menacée. S'il est assez sot pour boire à lon^'s traits les compliments adressés à son teint frais et gaillard, il se garde bien de les payer. Quand la Une mouche lui fait le compte de la dot imaginaire que lui vaudront les vertus de Mariane, il n'entre pas dans ces calculs : « Oui, cela n'est pas mal, s'écrie-t-il comiqncmont: mais ce compte-là n'est rien de réel » (acte 11, se. V). Il faudra donc que la mère « s'aide un peu, fasse quelque elTort, qu'elle se saigne pour une occasion comme celle-ci ». A plus forte raison sera-t-il au supplice, lorsque l'espièglerie de son lils fera passer un diamant de son doigt à celui de Mariane. Il s'élancerait volontiers pour arracher le précieu.v bijou à la main (ju'il embellit malgré lui. lîrof, il est clair que les beau.x yeux de sa cassette Uniront par être les plus forts. Aussi dès (ju'il l'aura perdue, tous ses instincts de nature prendront-ils une irrésistible revanche. On le verra bien quand le seigneur Anselme reconnaît son fils dans Valère, et sa fille dans Mariane. Toutes ces aventures romanesques, Uarpa^^on les écoute sans mot dire, l'esprit occupé ailleurs. Il consent au double mariage, pourvu qu'on lui restitue son trésor; puis, sûr qu'il ne payera ni son habit de noces, ni les frais du mariage, ni les écritures (lu commissaire, au lieu d'aller, comme les autres, porter sa joie chez la mère de Valère, il court vers sa vraie, sa seule mailresse, il va revoii- < sa chère cassette », puni, mais non corrigé, comme Euclion, parce que si le travers de l'un est tout accidentel, le vice de l'autre était incurable.
I/ui'lion procède du caraclère. Les flgores secondaires. — llésumor le caraclère de TAvare, c'est expliquer, l'aition et tous ses épisodes, sauf son dénoiiment sentimental, car il t'st la clé de voûte qui soutient l'édifice. La grandeur de (Otte création est telle, que les autres personnages en parais- -riii rapetisses, .\ussi, bien qu'ils soient très vivants, nous sufliia t-il (le les grouper dans une rapide esquisse. Tous ont ceci lU' commun qu'ils concourent à faire valoir la figure d'Harpagon, et jouent en quelque sorte près de lui le rcjle d'agents provocateurs.
Cléante* A père avare fils prodigue. Molière -ne veut pas l'absoudre. — Voilà pourquoi Cléanle ne pouvait guère nous être sympathique. Le poète voulant nous montrer les contre-coups du vice paternel dont ce mauvais fils est la première victime, il faut nous résigner à la gradation qui le mène de la colère à l'impertinence et à la révolte. Pourtant son naturel n'était pas mauvais : il a même du cœur, puisqu'il s'est laissé toucher par « l'adorable honnêteté » d'une jeune fille à laquelle il s'intéresse, à cause des soins dont elle entoure « sa bonne femme de mère». La délicatesse ne lui manque pas non plus. Ne serait-il pas heureux de « donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille »? Mais la sécheresse et la cruauté d'un père dénaturé ont compromis ses généreuses inclinations. S'il se jette à corps perdu dans les dettes, c'est donc la faute de son tyran plus que la sienne. Comment ne pas crier sous l'étau qui le serre jusqu'à l'étouffer? Après tout, il regimbe parce que des rebuffades et les menaces du bâton le poussent à bout. Si encore cette persécution était franche ! Mais, pi'is au piège le plus déloyal, il se croit dans le cas de légitime défense, et il riposte à une perfidie par une insolence, ou, ce qui est plus grave, parla froideur d'une ironie goguenarde. Pourtant, nous ne lui pardonnons pas le recel de la cassette, ni le chantage qui s'ensuit, ni surtout ce mot impie : « Et l'on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils {leurs pères) meurent! » (acte II, se. i). Mais voilà l'œuvre d'Harpagon! Il a dépravé ce jeune homme de vingt-deux ans qui ne demandait qu'à tourner vers le bien « son impatience, son impétuosité de désirs », l'ardeur « de ce sang chaud et bouillant » dont les élans ne permettent « rien de rassis, ni de modéré », pour lui appliquer les expressions de Bossuet caractérisant son âge.
Élise. — Situation fausse. — Circonstances attéunantes. — Valèrc. — IHariane. — Maître Jacques. — Ne soyons pas non plus trop sévères pour Élise, sa soeur, bien qu'elle se prête à une situation fausse, en tolérant la ruse de Valère qui s'est introduit au foyer paternel, sous le titre d'intendant, pour lui faire une cour clandestine. N'oublions pas que cet amour est de la reconnaissance envers celui qui l'a sauvée d'un naufrage.
D'ailleurs, elle racli<'le ce tort par sa réserve, son n^sjtfct lilial, la droiture de ses iiilenlioris et la di^Miit»; de sa tenue. Ce qui la distin^^'ue des Isabelle, des Lucilc et des Henriette, c'est le sérieux qui parfois attriste sa grâce. Privée de sa mère, rudoyée par un père brutal, livrée à elle-même sans autre sauvegarde que sa vertu, sans autre confidente qu'une vieille servante, elle a de bonne heure connu la soulTraiice ; <!, par la violence faite à son cœur, Harpagon est encore responsable des armes dont elle use pour se défendre. Notre indulgence entre donc dans les intérêts de Valère, malgré son déguisement équivoque, et les llalteries outrées dont la seule excuse est leur excès même : car rlles ne sont plus dès lors qu'un persillagc, et par suite la censure indirecte du benêt qui confond la fausse monnaie avec la bonne. Du reste, il n'attend qu'une occasion pour jeter le masque, reprendre son rang, protester fièrement contre des soupçons outrageants, et sauver une seconde fois sa chère Klisc, dont il est la providence.
Les autres acteurs secondaires, si lestement crayonnés, contribuent à l'harmonie du tableau et à son eCFet moral, les uns par contraste, comme le seigneur Anselme, ou Mariane dont le charme touche même un Harpagon; les autres par leur coquinerie, comme Fnjsinequi seul la corde, ainsi que ses compères les Sbrigani et les Scapin. Signalons surtout au premier rang cet incomparable maître Jacques qui, sous sa ca^aque de cocher ou avec son tablier de cuisinier, est surtout un profond psychologue sachant tourner toutes ses déconvenues en belles théories de sagesse pratique. Battu par Harpagon, pour lui avoir dit ses vérités qu'il désirait entendre, il se console en s'écriant : « Hé bien ! ne Tavais-je pas d«'viné? Vous ne m'avez pas voulu croire >. La sincérité étant un mauvais métier, il y renonce, et ment avec conscience. Cela ne lui réussit pas mieux, et il prononce ce dernier mot : * Hélas! Comment fautil donc faire? Un me ddiiiie des coups de bâton pour dire vrai, et on veut me pendre pour mentir » (acte V, vi).
l'rlliqup liltrraire de Frnelon. — 1^ proMt* <lo Molièrr. — Itcprorlie trin\TniNeiiiblMiire. - L'optique tli^Alrale. — Sans nous attarder plus longtemps à l'analyse, hàtons-nous d'en venii à des critiques sur lesquelles il nous faut dii-e notre mot. L'une
d'entre elles intéresse la forme, et s'autorise du nom de Fénelon qui, reprochant à Molière « les phrases les plus forcées et les moins naturelles..., une multitude de métaphores qui approchent du galimatias », ajoute cette restriction : « J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, V Avare est moms mal écrit que les pièces qui sont en vers. » Puis, aggravant l'injure de cet éloge, il l'accuse encore de « forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable ». « Malgré l'exemple de Plante où nous lisons Ccdo tertiam, je soutiens contre Molière qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais jusqu'à vouloir regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé », ajoute-t-il dans sa Lettre à V Académie, oubliant toujours que Molière n'a pas dit comme Plante : « Voyons la troisième », mais : « Tes mains. — Les voilà. — Les autres? » qui est un peu moins chargé tout en l'étant beaucoup. Amplifiant ce blâme, des Aristarques d'outre-Rhin ont découvert, par exemple, qu'on ne saurait admettre la crédulité avec laquelle Harpagon donne en plein dans tous les panneaux que lui tendent ou la raillerie de Valère qui commente ironiquement l'immortalité du sans dot, ou l'imposture de maître Jacques interrogé sur le vol du trésor, et retournant au juge instructeur ses propres réponses. On va même jusqu'à nier que le quiproquo de la cassette puisse se prolonger à ce point. — Discuter pied à pied tous ces griefs serait leur donner une importance qu'ils n'ont pas. Pour ce qui est du style, nous nous sommes expliqués plus haut, et nous ajouterons seulement ici qu'un attique comme Fénelon est mauvais juge d'une verve comique à laquelle répugnent les aptitudes natives d'un délicat. Nous serions donc tentés de récuser sa compétence, lorsqu'il apprécie avec son goût personnel cette langue si drue, si spontanée, si franche et si populaire, qui sait tout dire par le trait le plus énergique et le plus expressif.
Quant aux autres exagérations que ne pardonne point le dénigrement d'un Schlegel, nous sommes plus à l'aise encore pour les absoudre : car, outre que le théâtre — et c'est ce qu'on ne saurait se lasser de répéter à propos de Molière — a ses lois de perspective qui exigent l'agrandissement des objets, nous devons admirer surtout, chez notre grand comique, ce que l'on peut appeler les coups d'État de sa puissance créatrice, et l'audace
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d une invention qui dédai;.Mio la vraisemblance passagère, pour mieux alli'iiiilre la v«Milo drlinilive. Ce serait donc méconnaitre les droits ou même les devoirs du génie que de prétendre l'asservir aux étroites contraintes de la réalité vulgaire. Non, l'artiste n'est pas fait pour copier les scènes journalières de la vie, mais pour s'élever de l'accidentel à l'universel, et du portrait au type.
C'est ainsi qu'il rivalise avec la nature, et met au jour des originaux supérieurs à ceux que nous coudoyons dans le monde; car ils résument les traits essentiels de l'espèce, et méritent d'en être considérés comme les exemplairs achevés. Voilà pourquoi Molière n'a pas voulu représenter seulement un hypocrite ou un avare, mais l'hypocrisie et l'avarice, c'est-àdire un idéal. C'est bien le cas de se souvenir que l'art est la nature d'abord, mais vérifiée, contrôlée, jugée par un discernement et une raison qui la rectifie, et la restaure : c'est une réparation des lacunes accideulolles du Réel. Il immortalise les choses mortelles par une élimination clairvoyante de tout ce qui est vulgaire. H consiste à faire les choses, non comme le Hasard les fait, mais comme il devrait les faire. 11 suppose donc une sélection, une invention créatrice. Nulle part cette dernière n'est plus visible chez Molière que dans V Avare; mais en lui donnant carrière, il s'est bien gardé de franchir les limites du possible. Il a seulement écarté de son personnage tout ce qui pouvait paraître banal ou fortuit; et à ces incidents ingrats qui émoussent les angles d'un caractère, il a substitué une combinaison de circonstances choisies qui favorisent son explosion la plus saisissante, en sorte que la logique de ses fautes le précipite de complète chute en chute dans le dernier mépris. Tous les mots qui expriment cette intention toujours présente de Molière sont attendus comme des traits de nature. Le fameux sans dot, par exemple, est la conséquence d'une idée fixe. Il arrive tous les jours qu'un esprit possédé de sa passion ou de son vice — en proie au monoidcistne, comme disent les psychologues — ne voie, n'entende rien en dehors de cette préoccupation. Il est vraiment halluciné. Ses pensées, ses sentiments ne sont plus tjuo des instincts. On dirait un automate que meut un niécauisme. Ce ue sont plus que des mouvements involontaires.
Critique morale. — Les reproclics de J.-J. Ronsscan, — Erreur et paradoxe. — Harpagou puni par Cléante. — Le vice châtié par le vice. — Mais il importe de savoir si la leçon a toute sa portée morale, et si Molière ne l'a point affaiblie ou compromise. Cette question qui semble étrange, il faut bien la poser, puisque J.-J. Rousseau l'a provoquée par le réquisitoire que voici, dans sa fameuse Lettre à d'Alembert sur les Spectacles : « C'est un grand vice d'être avare et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses donsi Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable ; et la pièce où l'on fait aimer le fils insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs? » Avant de réfuter cette thèse par des principes, il convient d'y relever d'abord deux erreurs. Rousseau se trompe, en effet, quand il dit que Cléante w/e son père; car le valet seul est coupable, et son maitre n'apprend la faute que pour la réparer et offrir de rendre la cassette, mais donnant donnant, il est vrai. Ensuite, il n'est pas juste d'affirmer que le poète veut faire aimer Cléante : car, si l'on peut plaindre le fils d'un tel père, et atténuer les torts de l'un par ceux de l'autre, on ne va pas jusqu'à la sympathie qui les approuve; on se borne à penser que des enfants indignes sont le châtiment des parents avilis. Or cette vérité cruelle est précisément la leçon que Molière met en scène; car la comédie, étant l'image de la vie, n'est pas plus édifiante qu'elle, et son enseignement, comme celui de l'expérience, qui ne corrige guère, ne vise qu'à montrer les vices punis par les vices. C'est le cas d'Harpagon : l'aversion et l'irrévérence de Cléante, il peut, en effet, se les imputer à luimême, puisqu'il déteste les siens, regrette leur naissance et souhaite leur mort. Il est donc responsable de la haine qui a tari la source des affections les plus naturelles. S'il a perdu ses droits, c'est parce qu'il a tout le premier manqué à ses devoirs. Le spectacle de cette solidarité n'est-il pas salutaire pour le bon sens, et d'autant plus efficace qu'il parle à l'intérêt bien entendu? Au lieu de crier au scandale, ne vaut-il pas mieux
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louer l'adresse avec laquelle le poète engage ce conflit de passions, sans que leur choc ait trop de violence, ce qui tourne rait au tragique? Par exemple, lorsque Cléante, attendant un usurier, se voit en face de son père, l'autorité paternelle -oulîre sans doute une atteinte, mais qui est relativement légère, l).irce que tous deux ont raison l'un contre l'autre, et que, par suite, le rire remédie à l'odieux de la situation. Or cette rencontre efit été beaucoup plus grave si le fils, au lieu d'être un libertin, .ivaiteu des vertus qui eussent donné du poids à ses reproches, (irace au tour plaisant qui nous égaie, le péril moral est conjuré. La scène de la malédiction. — La vérité est toujours morale. — Reste donc ce grand mot de malédiction que Rousseau fait sonner si fort, mais qu'il serait sage de ne point prendre à la lettre : car ce que l'avocat, pour le besoin de sa cause, regarde comme l'acte solennel d'un père justement courroucé, n'est que la boutade d'un vieillard amoureux qui s'emporte contre un rival; et la riposte qui accueille cet anaihème nous parait plus Indécente que criminelle (acte IV, se. v). Ici Harpagon est un peu comme maitre Jacques : le père a disparu pour n'être plus qu'un soupirant ridicule par son âge, et odieux par sa supercherie ou sa jalousie. On peut même dire qu'en général les vieillards ou les hommes mûrs de Molière sont comiques non par leur caractère de pères ou de maris, mais par les passions qui dégradent ce caractère. Dans VÉcole des maris, le travers de -Sganarelle n'est pas son âge, mais sa dureté, son entêtement, son égoïsme. A côté de lui, Ariste, bien qu'amoureux et vieux, ne fait-il pas assez bonne ligure, lorsqu'il épouse Léonor? Dans VÉcole des femmes, Arnolphc prête à rire, parce qu'il est grondeur et jaloux. De même, Georges Dandin n'est risible que pour avoir fait un mariage de vanité. On comprend donc, dans une certaine mesure, qu'ici Cléante oublie les liens du sang; car le père lui est dérobé par l'amant, comme il l'était tout à l'heure par l'usurier. Nous n'excusons pas ce qui nous offense, mais nous l'expliquons ; et nous estimons que dans celte crise, où le sérieux eut tout perdu, le rire sauve tout •.
1. Il faut lire dans M. Saint-Marc Girardia la spirilucllo parodio qu'il fait do cette scène transposiJe sur le mode mélodramatique. (Cours de littérature dramatique, I, "i'il ctsuiv.^
En DES t.ITTÉRAIHKS. 1. - 31
En résumé, notre conclusion sera qu'une œuvre d'art doit nous éclairer non par des préceptes, mais par des exemples, et qu'elle est toujours saine, quand elle est vraie; car les choses parlent d'elles-mêmes, et d'autant plus éloquemment qu'elles n'ont point le parti pris de nous prêcher et de nous endoctriner. Or nul observateur n'a vu plus juste que Molière. Il va toujours droit au fait, et nous montre le mal produisant tous ses fruits. Loin d'atténuer le vice par des ménagements pusillanimes, il le place en des situations violentes où il le force à lâcher son dernier mot. Par là, il nous fait pénétrer au plus profond de l'abime de notre perversité. Que ces vérités à outrance soient parfois prématurées pour des âmes neuves et ingénues ; qu'il y ait là pour elles une lumière trop crue, trop brusque, soit! mais pour l'homme fait, son théâtre vaut l'école de la vie; et c'est sa gloire.