I. — Faits historiques
Les Femmes savantes sont une suite des Précieuses ridicules. Les travers se remplacent, se répercutent. —
Dans la scène vi de IdiCritique de l'École des femmes, en juin 1663, Molière, visant « les beaux-esprits de profession » tels que M. Lysidas, faisait ainsi parler Dorante : t Ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges.., leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers. « N'était-ce pas là montrer comme en une lointaine perspective les Femmes savantes, et tracer d'avance un léger
crayon de cette comédie qui est une suite des Précieuses ridiculesl II y avait déjà treize ans que s'était engagée cette première escarmouche. N'ayant pas voulu s'attaquer de front à une coterie redoutable et distinguée, Molière lança contre de maladroites et vulgaires imitatrices des traits qui atteignirent bel et bien par ricochet l'espèce tout entière.
C'était vers 1618 que s'était ouverte la Chambre bleue d'Arthéiiice (anagramme de Catherine, manjuise de Hamhouillol), à rilùU'l de Rambouillet. 11 n'en faut pas médire : car elle fut le berceau de la société polie. Mais si ces beaux esprits d'élite donnèrent au langage plus de délicatesse, ou de pureté, leur cercle brillant ne put échapper au travers des coteries, surtout (|uand Julie d'Angenneset Angélique, deu.v Mlles de la marquise do Rambouillet, qui n'avaient pas son goût, y usurpèrent son autorité. Sur le modèle du fameux hôtel se formèrent des ruelbs bourgeoises, des alcôves de province où l'on n'était admis qu'à condition de connaître le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. C'est à cette seconde génération de Pricieuses que s'attaqua Molière.
Se tenant pour averties, ses victimes renoncèrent au jargon quintessencié; mais, ne pouvant plus raffiner sur le sentiment, elles se mirent à déraisonner sur la science; car un ridicule a la vie dure, quand il a ses racines dans l'amour-propre. On croit le mal détruit, et il ne fait que se transformer, — ou, suivant l'expression médicale, se répercuter, étant protéiforme par essence — . C'est ainsi que, tout en gardant le goCit des fades madrigaux, les femmes à la mode, ou qui voulaient passer pour telles, se passionnèrent pour le grec sans savoir le lire, et pour la physique ou l'astronomie, sans y rien comprendre. Dans leur engoùmcnt pour la science, les femmes restent femmes: elles suivent la mode; c'est un caprice de vanité; elles traitent l'étude comme une parure. Les tourbillons de Descartes faisaient alors tourner bien des tètes : les Pn'cieuses étaient devenues des Pédantes, et la petite pièce en prose qui ouvre la carrière du poète avait été le germe de la grande comédie en vers qui la ferme. Toutes deux procèdent du même dessein, et vont à la même fin. Observons d'ailleurs que la pédanterie devait tenir bon longtemps encore, comme
rallcslc Boileau disant, vingt ans après, dans la satire sur les
Femmes :
Qui s'offrira d'abord? Bon, c'est celte savante
Qu'estime Roberval, et que Sauveur fréquente.
D'où vient qu'elle a l'œil trouble, et le teint si terni?
C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini,
Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
A suivre Jupiter passé la nuit entière.
Gardons de la troubler. Sa science, je croi,
Aura pour s'occuper ce jour plus d'un emploi :
D'un nouveau microscope on doit, en sa présence
Tantôt, chez Dalancé, faire l'expérience,
Puis d'une femme morte avec son embryon
Il faut, chez du Yernez, voir la dissection :
Rien n'échappe au regard de notre curieuse.
Avec quelques changements, les personnages dos Précieuses purent se retrouver dans les Femmes savantes. Chrysale est un autre Gorgibus dont les colères sont plus relevées. Sœurs de Cathos et de Madelon, Philaminte, Armande et Bélise se montrent également entichées de beau langage, travaillées du désir de briller, pleines d'admiration pour elles-mêmes, de dédain pour les autres, et engouées d'un sot qui recouvre un coquin méprisable. Trissotin est aussile pendant de Mascarille. Introducteur d'un impertinent digne d'être accueilli à bras ouverts par des pécores, il vient, comme lui, lire ses sottises rimées à des folles qui se pâment d'aise devant un fat. Martine ellemême avec ses mots estropiés et ses phrases villageoises, rappelle cette Marotte qui n'a pas appris, comme ses maîtres, la filofie dans le Grand Cyre, et demande qu'on lui parle chrétien. Quand à Clitandre et Henriette, ils sont esquissés, non pas dans les Précieuses, mais dans la Critique de l'École des femmes, où ils se nomment Elise et Dorante. L'une, aussi franche que la lille cadette de Chrysale, se moque des mines de CUmène dont la pruderie voit des impuretés dans les plus innocentes syllabes. L'autre, comme l'amant d'Henriette, venge la Cour des mépris de Lysidas, ce proche parent de Trissotin. Bref, entre les victimes de ces deux satires il n'y a guère qu'une différence, celle qui sépare des laquais travestis en hommes qualifiés de deux auteurs qui déshonorent leur profession.
f'irconfttance» de la repréHcntalion et de la pnbliralion de la pièce. PetllN empranlH de Molière à dl»erM. — L'œuvre
panil an Palais Hnyal. li- H mai'^ lt)72 '. Klle eut dix-neuf représentations dans sa nouveauté, dont neuf avec de fortes recettes. On dit qu'avant l'aurlience, des préventions hostiles la condamnèrent sur son titre, comme froide et languissante. Cette fois pourtant, Molière ne devait presque rien h ses devanciers. Nous signalerons seulement quelques traits empruntés au Fidèle de Larivcy, par exemple à la scène où une servante, nommée Babille, va trouver un pédant nommé Josse, qui épilogue sur ses fautes de langage. « Babille. Le seigneur Fidèle sont-il en la maison? — M. Josse. Pemina proterva, rude, indocte, impérite, ignare, qui t'a enseigné à parler en celte
façon?... Fidèle est numeri sinrjularis, et sont nuineri pluralis
— Babille. Je n'ai point appris toutes ces choses-là; chacun sait ce qu'il a appris. •— M. Josse. Sentence de Sénèque au livre de Moi-ibus : uniis quisque scit qxiod didicit. » — Le personnage de Bélise avait aussi été d'avance esquissé par Desmarets dans Vllespdrie de ses Visionnaires. — La scène de la dispute entre Trissotin et Vadius (acte 111, se. m) a pu être suggérée par la plaisante dispute de CoUetet et de Godeau, l'évéque de (irasse, dans la scène il de l'acte I de la comédie des Académis/es de Saint-Evremond, composée vers 1643. — Enlin, quelques analogies lointaines ou de menu détail rappi-llenl CAcndémie des femmes de (Ihappuzeau, jouée au .Marais, en 16G1, le Roman bourgeois de Furetière (1656), ou encore, mais de fort loin, la comédie de Calderon intitulée No hay burlas con et amor (Ne badinez pas avec l'amour, 1637), etc. Le tout ne pèse guère.
Jamais le génie de Molière n'avait été plus fertile en ressources : aussi le succès, quoi qu'on en ait dit, d'après Grimarcst, fut-il assez digne de ce chef-d'œuvre. Certes il y eut des cabaleurs, car il est toujours périlleux de fronder une coquetterie, et les vanités furent d'autant plus ombrageuses
1. Le priTil6ge du Roi ponr l'iniprossion datait déjà du Sf décembre 1610, l'achové d'imprimer du 10 di^combro 167'^, et la première édition (sauf quelques exemplaires dat(is do 167'2) porto le millësimo de 1673, • chez Pierr« Promé >. Elle parut sans dédicace ni préface, un mois avant la mort de Molière, qui revit les épreuves. Elle se vendit mal, et ne s'épuisa que cinq au plus tard.
que la malignité publique signala sous le masque des originaux contemporains. Nous voulons parler de Ménage et de Cotin que chacun nomma tout bas, en face de Vadius et de Trissotin. Sons Vadius et Trissotin faat«ii \'oir Ulénnge et Cotin?
— Pour ce qui est de Ménage, le cas peut rester douteux; car plus d'un savant eut alors le travers de piller les Grecs et les Latins. Plus d'un écrivain ne vit son nom qu'une seule fois enchâssé dans les hémistiches de Boileau. Quant à la scène qui, débutant par des louanges réciproques, finit par de mutuelles injures, ce n'était pas accidents rares parmi les rimeurs du temps ; et la chronique mentionne plus d'une autre altercation de ce genre. Ajoutons que le maître de Mme de Sévigné fut réputé pour son esprit, et que, loin d'avoir eu des torts envers Molière, il prit plus d'une fois son parti, non sans courage, notamment lorsqu'il défendit les Femmes savantes contre la colère des salons. Faisons-le bénéficier aussi de son propre témoignage quand il rapporte avoir dit à Cotin au lendemain des Précieuses : « Il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et adorer ce que nous avons brûlé ■». En effet, il eut le bon goût de louer la pièce et de ne pas s'y reconnaître. Un jour que Mme de Montausier lui disait : « Quoi ! vous souffrirez que cet impertinent vous joue de la sorte? » il aurait répondu: « Madame, j'ai vu cette comédie; elle est parfaitement belle, on n'y saurait trouver rien à critiquer ». Sur ce point donc, il est permis d'hésiter et de croire, du moins à son endroit, à l'entière sincérité de Mohère qui repoussa en bloc et publiquement toutes ces clés : « Beaucoup de gens font des applications de comédies, dit le Mercure du 12 mars 1672; M. de Molière s'est suffisamment justifié de cela par une harangue qu'il fit au public deux jours avant la première représentation de la pièce ».
Mais cette apologie né doit pas s'étendre à l'abbé Cotin : d'abord il est à peu près établi que, dans la pièce, le personnage devait s'appeler Tricotin. Il donne même un instant son nom à la pièce : Mme de Sévigné écrit, le 9 mars 1672, c'est-àdire deux jours avant la représentation publique, que Molière lira, le samedi suivant, chez * son cher cardinal (Retz) Trissotin, une fort plaisante pièce ». Si Tricotin reçut plus tard le nom de
Trissotin, au lieu de réparer l'injure, ce travestissement ne lit que l'afJTgravcr. Ensuite — sans parler d'une allusion faite au malheur qu'avait eu l'abbé de passer par les verges de Boileau, sans redire après tant d'autres que la fameuse querelle du troisième arte est le souvenir d'une disp)jte semblable dont Colin fut le héros avec Ménage, et qui aurait éclaté devant Mademoiselle, au palais du Luxembourg, selon d'Olivet, ou bien entre Gilles Boileau et toujours Cotin — nul n'ignore que le sonnet sur la fièvre de la princesse Uranic, et le madrigal sur le carrosse amarante sont textuellement empruntés aux œuvres du malencontreux rimeur. Boileau lui-même les en avait exhumés pour les apporter à Molière, ce dont ce dernier l'aurait payé, en l'invoquant dans la fameuse scène. Ménage va même jusqu'à dire que Molière fit acheter un des habits de l'abbé, pour en revêtir l'acteur chargé de son rùle. Nous ne croyons pas à celte impudence. 11 y a eu méprise : un poète et un abbé coureur de ruelles avaient alors à peu près le même costume. Il n'en est pas moins manifeste que Cotin figure ici en personne, avec ses propres vers, procédé d'autant plus blessant que les ridicules du bel esprit se compliquent des lâchetés d'un drôle. 11 est vrai que Molière ne trace plus un portrait, quand il peint le soupirant. Le poète seul est représenté d'après nature.
Molière nna dn droit de repréftailleH, maiw rrnrllrnicnt. — Celait quand même aller liop loin. Mais il faut aussi reconnaître que le poète usait du droit de représailles; car, dans sa Satire dea Satires, l'abbé Cotin avait eu l'insolence de diffamer tout ensemble Boileau et Molière par des outrages dont il faut bien citer des échantillons, pour expliquer, et au besoin excuser la riposte ; en voici :
Despréaux, sans argent, crollé jusqu'à l'écliine.
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Son Turlupin l'assiste; et, jouant de son nez.
Chez le sol cainpa^'nard jj.ignc de bons dinés.
nesprt*nux h ce jeu répoml par sa grimace,
Kl fait en bateleur cent tours de passe-passe.
Puis ensuite enivrés et de bruit et de vin,
L'un sur l'autre tombant renversent le festin.
On les promet tous deux, ijuand on fait chî'rc enlière,
Ainsi que l'on promet et TartulTe et Molière...
... J'ai vu des mauvais vers, sans blâmer le poète,
J'ai lu ceux de Molière et ne l'ai point sifflé...
... Sachant l'art de placer chaque chose en son lieu,
Je ne puis d'un farceur me faire un demi-dieu...
... A ces vers {ceux de Boileau) empruntés la Béjar apjilamli',
Il règne sur Parnasse, et Molière l'a dit....
Depuis ces grossières invectives, sa malveillance avait encore essayé de persuader au duc de Montausier qu'il était joué sous \c couvert d'Alceste. Tous ces griefs, il eût été plus digne sans doute de les oublier; mais convenons qu'ils autorisaient une revanche. Or, si elle fut cruelle, nul aujourd'hui ne s'en plaindra, puisqu'elle nous vaut des scènes incomparables. Après tout, Aristophane se passa bien d'autres licences ; et, au XVII'' siècle même, on n'y regardait pas de si près. C'est ainsi que, dans V Impromptu de Versailles, Molière avait injurieusemcnt, et aussi par représailles, nommé Boursault, sans que Louis XIV fronçât le sourcil. Ne soyons donc pas plus exigeants sur les bienséances que Louis XIV et l'élite de sa Cour. La réputation de Cotin avait résisté, tant bien que mal, aux épigrammes de Boileau ; mais il demeura vraiment écrasé sous le coup porté par Molière. Ce n'est pas qu'il en soit mort de chagrin, comme on Ta prétendu : car il ne trépassa que dix ans après. Mais il dut se retirer du monde où il ne pouvait plus figurer sans exciter la moquerie. Ses parents prétendirent que ses facultés baissaient, et voulurent le mettre en curatelle. Pour se défendre, il invita, dit-on, ses juges à l'entendre prêcher; et il parait qu'il gagna sa cause, comme Sophocle lisant aux juges d'Athènes Œdipe à Colone. Il n'était d'ailleurs dépourvu ni d'esprit, ni de savoir. Il entendait l'hébreu et le syriaque. Il pouvait citer d'abondance Homère et Platon. Il fit au moins un charmant madrigal. Aumônier du roi depuis 1635, académicien depuis IGoo, fort recherché des salons qui goûtaient sa paraphrase du Cantique des Cantiques, il avait une haute estime de luimême. « Mon chiflre, disait-il, se compose de deux C entrelacés (Charles Cotin), qui forment un cercle, ce qui, par un sens mystique, indique le rond de la terre que mes œuvres rempliront. » Mais il eut le tort de faire quelque grave offense à Molière, non seulement dans sa Satire des Satires, mais,
parait-il, à rilôlel de Rambouillet même, avec les hôtes duquel il l'aurait brouille, comme il l'avait fait ou le fit pour Despréaux. En tous cas, il le paya cher. Il n'eut pas même la consolation d'être oublié, nial^,'ré son silence, puisqu'il était voué pour jamais à l'immortalité du ridicule. C'est à peine si son successeur à l'Académie, l'abbé de Dangeau, dit un mot de lui dans son discours de réception, et le Directeur do la Compai^uie ne parla pas du défunt; mais un ami de Molière lui fit cette oraison funèbre :
Savcz-vous en quoi Cotin DilT^TC de Trissolin?
Colin a Uni ses jours, Trissolin vivra toujours.