II. — Étude littkhaiue
rnniétiic de mtrnrM. I/artion. AunlyNc do snjrt. Sa loglqne. Lr déiioiliiieiit sort dçH rararlcre». — La comédie à laquelle il méritait de donner son nom fut un retour à ce comique tempéré qui devait plaire à Boileau plus qu'au public. Quelques mots suiliront à l'analyse d'une action aussi simple que naturelle. C'est une satire dramatique du bel esprit, et des ravages que sa manie peut produire dans un ménage d'honnéle bourgeoisie. Il s'agit d'une mère de famille qui, atteinte de cette contagion, s'est coiffée d'un méchant poète, et veut à toute force lui donner sa fille en mariage. Le père, qui l'a promise à un galant homme, enrage d'une sottise qui révolte son bon sens et afflige son cœur. Mais ce chef nominal de la comniunautc est trop faible pour tenir lèle à son dragon de femme dont il a peur. Aussi l'adorable Henriette courrait-elle risque d'être sacrifiée à un faquin, si la Providence, sous les traits d'.Vrisle, ne venait, par un coup de théâtre, sauver la fille et désabuser la mère. Pour ouvrir les yeux à cette dernière, tSint elle est aveugle, il faut que l'oncle s'avise d'un expédient qui démontre l'indignité du choix où elle s'enlêle, et démasque un fripon convaincu d'être plus amoureux de la dot que delà fille. Ce dénoùmcntesl excellent : car il ne répugne point à la vrai-
semblance, et laisse à chacun son caractère. En capitulant, Philaminte cède aux circonstances, non à son mari. Chrysale triomphe d'être enfin le maitre quand on ne lui dispute plus rien, et d'enfoncer les portes une fois qu'elles sont ouvertes. Trissotin porte la peine de son avarice hypocrite. Henriette et Clitandre ont la récompense d'un amour généreux. Armande et Bélise se voient punies de leur vanité par le bonheur d'une rivale. Les femmes savantes sont dupes sans être corrigées. Admirons donc avec quelle adresse Molière sut enrichir un sujet qui semblait indigent; car il n'y met en scène qu'un ridicule assez mince dans un cadre assez étroit, sans autre péril qu'un sot mariage s'opposant à l'espérance d'une union bien assortie. L'ensemble du tableau n'en est pas moins digne de figurer entre le Tartuffe et le Misanthrope, comme un modèle moins intéressant que l'un, mais plus animé que l'autre, et qui, par sa facture aussi correcte que régulière, les égale tous les deux. Remarquons en outre que cette pièce se distingue par une gaîté qui n'a rien d'amer. Molière venait de se réconcilier avec Armande Béjart, et peut-être y eut-il là pour lui comme une heure de trêve parmi ses ennuis et ses souffrances.
Les caractères. La coterie. Philaminte. L'ambition de dominer. — Sans le prouver par le détail des beautés plaisantes qui sont dans toutes les mémoires, passons en revue les caractères dont le conflit partage une famille en deux camps où se groupent, pour la lutte, des intérêts contraires.
Dans l'un d'eux commande Philaminte, escortée d'Armande et de Bélise. Toutes trois étant aftectées du même travers, on pouvait craindre un peu de monotonie ; mais en conservant l'air de famille, Molière a su varier les nuances et distinguer chacune des figures par une expression très individuelle. Chaque femme savante a donc sa physionomie propre, à commencer par Philaminte qui attire et retient surtout l'attention, parce qu'elle joue le principal rôle dans l'intrigue. Bien qu'elle ne paraisse qu'à la scène vi du deuxième acte, où elle éclate comme un ouragan contre la pauvre Martine et ses solécismes :
Quoi? je vous vois, maraude?
Vite, sortez, friponne; allons, quittez ces lieux, Et ne vous présentez jamais devant mes yeux,
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on reconnaît, dès celle première explosion, la maltresse femme qui gouverne sa maison en despote, et mène son mari par le nez. Or la femme qui, en tout et partout, veut être IVpale de l'homme, ne tarde pas à lui persuader qu'elle lui est supérieure. Si elle le prend di' si haut avec le bonhomme Chrysale, c'est qu'elle a foi dans sa propre supériorité : elle croit avoir sur lui les droits de l'esprit sur la matière. Voilà pourquoi elle est sèche, acariAtre, dure, hautaine, et aussi méprisante avec lui que totite confite en douceur avec les beaux esprits qui llattont sa vanité. Mais les coquetteries qu'elle leur prodigue ne seront jamais une menace inquiétante pour la sécurité d'un mari trop débonnaire; car elle n'est éprise que de doctes suffrages, et elle n'embrasse les gens que pour l'amour du grec. Sa vertu, elle la fait payer asser cher par Chrysale pour qu'il n'en doute pas. Son trait saillant, c'est l'ambition de dominer, laquelle se trahit jusque dans son engoûment pour la science; car elle voudrait régner sur un cercle de savants et de poètes, diriger une académie, lui imposer des statuts, régenter le langage comme Chrysale, et proscrire les mots qui lui déplaisent, comme elle chasse Martine et tous ceux qui ne caressent pas son faible. Cet égoïsme d'amour-propre qui étouflc en elle la raison et presque le cœur, n'exclut pourtant pas une sorte de dignité dont l'ascendant lient toute la maison en crainte ou en respect. A\issi est-ello IWme do la coterie.
Arinandc. Platoninme nuMpect. tlaloa<ii<>. haine. — Le sang de Philaminto circule dans les veines d'Armande. Elevée par une telle mère, celle-ci serait donc plutôt à plaindre qu'à blâmer, si à un platonisme dont nous nous défions comme d'un calcul intéressé, car il ne tend peut-être à rien moins qu'à usurper les préférences de sa mère, ne s'associaient en elle les plus mauvais sentiments : elle est en effet jalouse, haineuse cl vindicative. Sous sa philosophie si éthéréc couve l'ardeur d'une passion vague qui cherche fortune; elle n'est donc point aussi dégagi'e des sens qu'elle voudrait le faire croire. Ce qui le prouve, c'est qu'elle ne pardonne pas à sa sœur cadette de lui avoir ravi, sans le vouloir pourtant, le cœur de Clitandre. Depuis que ses dédains orgueilleu.x ont rebuté l'amant qui avait d'abord soupiré pour elle, son point d'honneur est de ressaisir la conquête
perdue; et, quand elle voit ses avances inutiles, elle devient méchante. Bref, il y a en elle l'étoffe d'une prude. L'âge aidant, elle finira sûrement comme Arsinoé, si elle ne tourne pas d'abord aussi mal que Célimène.
Bclise. La vieille fllle. Sa folie. — Que dire de Bélise sinon qu'étant bornée jusqu'à la niaiserie, elle serait la digne sœur de Chrysale, si elle ne poussait le romanesque jusqu'à l'invraisemblable? Il est en effet de l'extravagance dans la manie de cette vieille fille qui ne connaît la vie que par les rêves de Mlle de Scudéry. Sa chimère est de se croire adorée d'un chacun. Dorante a beau la cribler de mots piquants, ce ne sont pour elle que des accès de jalousie. Lysis peut lui tourner le dos impunément; elle s'imagine qu'il court après elle. Alcidor lui dit-il : « Je veux être pendu si je vous aime », elle y voit une déclaration. Quand Lysidas prend femme, elle ne lui en veut pas, car c'est le désespoir d'un soupirant éconduit. Nulle d'ailleurs ne saurait être plus accommodante, à en juger par la façon dont elle dégage ses prétendants supposés de la parole qu'ils ne lui ont jamais donnée : douces illusions qui suffisent à son bonheur! Mais malheur à qui tenterait de dissiper cette innocente hallucination! car sa douce folie deviendrait alors furieuse. Maintenant y a-t-il encore des Bélises, de par le monde? On peut en douter, Molière ayant parfois forcé la note. Du reste, ce type n'est pas ici une création : il est emprunté, comme nous avons eu occasion de le remarquer, à Jean Desmarets, à ses Visionnaires, où Bélise s'appelle Hespérie et s'écrie :
Hier j'en blessai trois d'un regard innocent.
D'un autre plus cruel j'en fis mourir un cent.
Je sens, quand on me parle, une haleine de flamme.
Ceux qui n'osent parler m'adorent en leur âme.
Mille viennent par jour se soumettre à ma loi.
Je sens toujours des cœurs voler autour de moi.
Sans cesse des soupirs sifflent à mes oreilles.
Mille vœux élancés m'entourent comme abeilles.
Les pleurs près de mes pieds courent comme torrents.
Toujours je pense ouïr la plainte des mourants;
Un regret, un sanglot, une voix languissante,
Un cri désespéré d'une douleur pressante,
Un je bride d'amour, un hélas! je me meurs.
La nuit je n'en dors point, etc.
(Acte II, se. II.)
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LcN Pédants, TrlsNolin : SoUImc et basMCSsc; Vadlns : Cuis- Ircrio. — Au Irio des Saianles répond le ddo des Pédants. Quel mailre sot que ce Trissolin, avec
La consLinlc hauteur de sa prii-somplion,
Celle inln'[)idité de bonne opinion,
Cet indoiiMil élat de conliance extrême
Qui le rond en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit!
(Acte I, se. lu.)
Pourtant, sa sottise voit clair dans ses intérêts : car s'il est aussi flagorneur qu'outrecuidant, s'il veut plaire même au chien du logis, c'est qu'il lorgne une cassette : voilà les beaux yeux auxquels il fait la cour. Quand il flatte la mère et sa manie, il prétend arriver à la fille, et par elle à la dot. Il y a de l'hypocrite dans ce grimaud. Lui aussi, il met à l'envers toute une maison. Lui aussi, il capte une fortune, et n'est qu'un faiseur de dupes ; s'il diffère de l'autre en ce qu'il se prend au sérieux, et se rengorge d'aise en sa béate fatuité, il vaut presque Tartuffe par l'odieux de sa bassesse. N'est-il pas sourd aux prières d'Henriette qui fait appel à son honneur avec autant de franchise que de convenance, et lui laisse entendre si clairement, bien que poliment, qu'elle ne l'aimera jamais :
Je vous estime autant qu'on saurait estimer; Mais je trouve un obstacle à. vous pouvoir aimer : Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait èlre. Et je sens que du mien Clitandre s'est fait mailre.
Si l'on aimait, monsieur, par choix et par sagesse, Vous auriez loul mon ca'ur et toute ma tendresse; Mais on voit que l'Amour se gouverne autrement.
(Acte V, se. I.)
Ne la réduit-il pas à des menaces qui ne découragent point sa poursuite? On a beau lui laisser entendre qu'il y a péril « à vouloir sur un cœur user de violence », sa philosophie est résignée d'avance à des sentiments que le mari doit craindre, comme le lui fait observer un peu trop mûrement Henriette :
Il se met au-dessus de ces sortes d'alTaires,
Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui
De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui.
^Acte V, se. i.)
Il ne répond même pas que ses mérites forceront tôt ou tard une volonté rebelle à lui rendre les armes; mais il déclare sans vergogne que :
A tous événements le sage est préparé;
(Acte V, se. I.)
et la conclusion de ses intrigues est ce mot cynique :
Pourvu que je vous aie, il n'importe comment.
(Ibid.)
Aussi, pour venir à bout d'une telle impudence, faudra-t-il qu'Arisle imagine le stratagème des deux lettres qui, au moment où va se signer le contrat, annoncent tout à coup à Chrysale la perte de sa fortune. Alors seulement, le drôle s'empressera de rendre à Henriette toute la liberté de son choix ; et prompt à battre en retraite, il laissera enfin le champ libre à un rival.
Vadius ne fait que traverser la scène. Mais cela suffit pour qu'on ne l'oublie pas. Notons qu'il y a des nuances distinctes entre les deux pédants. Trissotin est le bel esprit i-épandu dans le monde : sa vanité sournoise et jalouse ne loue qu'à charge de revanche; sa galanterie n'est qu'une feinte intéressée. Vadius est simplement un cuistre : il vit dans la poussière des livres grecs et latins ; par sa brutalité d'orgueil et de colère, il rappelle les duels homériques des Scaliger, des Scioppius et autres « gladiateurs de la république des Lettres *, comme les a spirituellement appelés leur historien, M. A. Nisard.
Chrysale. Le gros bon sens. Le père, le mari, le bourgeois. Sources du comique. L'influence du milieu. — La cause de Clitandre eût été bien malade sans l'à-propos de cet expédient; car Chrysale n'était pas homme à la gagner tout seul. Ce n'est pas que le bon sens et le cœur fassent défaut à ce père qui aime sa fille et désire son bonheur, mais toute volonté lui manque. S'il parle d'or, il n'ose agir, car il tremble, et ne sait plus où se cacher, dès que sa femme prend ce qu'il appelle son ton. Plutôt que d'affronter ces effroyables bourrasques, il aime mieux filer doux, et cette habitude de faiblesse conjugale est devenue chez lui une incurable infirmité. C'est ce que trahissent ses moindres mots, ses plus simples gestes , et son silence
même. Les ridicules de sa femme lui sautent aux yeux, mais il se garde bien de les gourniander en face : sa sœur, la pauvre Bélise, payera pour Philaminte; c'est sur elle que se soulage, que se déploie sa bravoure : car les choses en viennent à ce point qu'il se décide enfin à se montrer, à déclarer la guerre. Ah! l'on verra bien qu'il est le maître de céans ! On le voit en effet, tant que l'ennemi est absent. Alors son courage ne connait pas d'obstacles : on dirait un foudre de guerre. Mais, à la plus lointaine approche du péril, le lion tourne au lièvre; le matamore a tout l'air d'un poltron qui file doux, ou se tient coi. C'est ainsi qu'après avoir dépensé toute son énergie dans l'algarade faite à Bélise, il n'ose plus souffler mot, quand, resté seul avec sa femme, il apprend d'elle sa ferme résolution de marier Henriette à Trissotin. Lui-même il rougira bientôt de sa lâcheté devant son frère, auquel il n'ose l'avouer tout entière. Une verte mercuriale lui rend momentanément certaine force d'emprunt. Voyez en effet comme il redevient fanfaron après le facile coup d'Ktat qui a réintégré Martine dans ses fonctions, et de quel air victorieux il répond aux défiances de sa fille qui le supplie de tenir bon. A l'entendre, tout est définitif, irrévocable. N"a-t-il pas mis la main d'Henriette dans celle de Clitandre, et juré de n'en pas démordre? Oui certes, il l'a juré : mais cela n'empêche pas qu'un moment après il trouve tout naturel de se dédire encore, et d'accepter Trissotin pour gendre :