TOME VIII. — NOUV. TECH
HYGIÈNE
les registres de l’état civil peuvent faire foi. La dégradation des facultés physiques et intellectuelles qu’amène un long habitat dans la colonie est, du reste, en dehors des maladies possibles, une preuve suffisante de l’intolérance du pays à l’égard de notre race. Pour résister de longues années au climat de la Cochinchine, il faut, tous les deux ou trois ans, aller faire un séjour dans un pays plus sain et plus froid, France ou Japon, par exemple. La troisième année paraît 'surtout une année climatérique, l’Européen semble avoir épuisé par la lutte des deux premières années à peu près toute sa résistance et est livré aux redoutables endémies de l’Indo-Chine...
« Il ne paraît pas y avoir, au point de vue de la résistance au climat, de différence marquée entre les Français du Midi, tels que les Provençaux, qui sont peut-être en majorité dans la colonie, et les Français du Centre ou du Nord, les Bretons, par exemple; mais il y a, au contraire, une différence assez notable à établir, à ce point de vue, entre le Français de la rnère-patrie et le Français de race pure d’autres colonies françaises, de Bourbon et des Antilles. Contre tout ce qu’on pouvait prévoir, le premier semble mieux doué que le second pour résister au climat de la Cochinchine... Il en est de même du Français des colonies dont le sang est mélangé de sang nègre à divers degrés : il résiste moins bien que le Français pur de la mère-patrie. »
L’avenir de cette colonisation, suivant M. Morice, est dans le métissage.
N’est-ce pas par le métissage également qu’ont été colonisés tous les pays chauds où les colons prospèrent ? Et quel est l’avenir des races actuelles dans les pays froids ou tempérés?...
Au Mexique , l’accroissement de la population a été de 6, 5 pour 1 ,000 par an dans les terres chaudes; de 3,06 pour 1,000 sur les hauts plateaux; de 9,84 pour 1,000 dans les régions de moyenne altitude; mais les anciens Mexicains, comme les anciens Péruviens, vont disparaissant, et la partie)de la population véritablement vivante et féconde, ce sont les métis, qui, héritant par leur père espagnol des positions et avantages matériels des vainqueurs, par leur mère indienne des attributs organiques des indigènes, ont tous les éléments de prospérité. Aussi l’avenir (et déjà le présent) est manifestement à ceux de sang métis, aux métis hispano-indiens. (Jourdanet. Influence de la pression de l’air sur la vie de l’homme.)
Aux Antilles, « on ne saurait, dit Rochoux, citer des exemples de créoles à la troisième génération de père et de mère, sans croisement aucun avec du sang européen » : phénomène inverse du précédent, mais qui le confirme et qui prouve que, si le métissage assure la colonisation en croisant les nouveaux-venus avec les indigènes, il l’assure également en infusant aux indigènes ou aux métis le sang des nouveaux-venus.
Dans les régions polaires, « la race européenne ne dépasse guère certaines limites, à l’extrémité desquelles l’Islande semble placée ; et, chose très-remarquable, l’abaissement de la température dans cette localité, fait qui semble bien constant depuis plusieurs siècles, y a déterminé une sorte de désacclimatation pour la race norvégienne qui y était établie. La population, qui était autrefois de 100,000 habitants environ, est aujourd’hui tombée à 60,000, sans compter que sa vigueur, son activité semble s’éteindre de plus en plus ». (Bertillon.)
Dans les pays tempérés, l’acclimatement des Européens n’est pas surprenant, puisque les conditions de séjour n’ont pas, dans ce cas, sensiblement changé. Au Canada, où les Français ont prospéré et dont le climat est encore si rigoureux, la population s’est élevée depuis 1760 de 70,000 à 100,000 âmes et au delà, malgré le courant continu d’émigration des États-Unis.
En Algérie , où le climat se rapproche de celui des pays chauds, l’acclimate^ ment est controversé;
ACCLIMATEMENT. — ACCLIMATATION
C’est avant tout une question de races. Il en est qui sont douées d’une vitalité plus grande ; il en est que l’émigration rend infécondes, comme certaines espèces d’animaux le deviennent loin de leur milieu natal.
C’est aussi une question de ressources alimentaires, de fertilité du sol, etc.
« Demandons-nous d’abord, dit M. Azzésat(Rerwe d’ Anthropologie, 1875, p. 294), quelles sont les raisons qui peuvent pousser soit une famille, soit tout un peuple à s’expatrier. L’émigration est le plus souvent la conséquence soit de l’épuisement des ressources dans l’habitat primitif, soit de l’agglomération de la population dans un espace trop restreint, soit de là conquête. Il n’y a que les individus isolés qui abandonnent le sol natal dans le seul but de chercher ailleurs des conditions plus favorables à l’emploi de leur activité, et on peut dire que ceux-là mêmes y sont encore obligés *par les difficultés de vivre chez eux, les conflits politiques ou religieux, les déplacements d’industries. Dans les promenades des barbares d’un pays à l’autre, on n’obtient que le petit acclimatement ; dans les grandes invasions , les envahisseurs ont disparu par leur fusion avec les vaincus, ou cette sélection dont parlait plus haut Herbert Spencer. Peut-être tous les faits d’acclimatement de races se réduisent-ils à la formule que nous avons citée.
« Les principaux obstacles aux essais d’acclimatement viennent, ditM. Azzésat, de l’âge de l’émigré et de la différence du climat qu’il abandonne avec celui qu’il va chercher. » Il est dangereux, en effet, de transplanter cette plante délicate aux époques d’évolution de l’enfance ou de la puberté, dans lesquelles sa vitalité est déjà si fort compromise dans le milieu même où elle est aceoutumée à croître. Et, à l’âge adulte, la race ne s’acclimate, en dehors du métissage, qu’autant que le milieu nouveau ressemble au milieu natal.
« L’acclimatement d’une race transplantée ne peut se produire :
« Naturellement , que sur la même bande isothermique ou un peu plus au nord >» ( nous dirions : que dans un climat analogue).
« Artificiellement , que par le métissage avec les premiers occupants , métissage qui n’amène pas un véritable acclimatement, mais le remplacement de la race importée par une race nouvelle dont on ne peut préjuger la qualité et la durée. » (Azzésat.)
M. Bertillon a relevé la mortalité annuelle aux Antilles. Il trouve que :
Sur 1,000, les Espagnols fournissent 46 naissances et 30 décès,
Maltais
Italiens
Français
Allemands
D’où il résulte que l’Allemand et le Français y vont en décroissant pendant que l’Espagnol et le Maltais y prospèrent.
Au Cap, les Hollandais ne prospèrent qu’à la condition d’habiter les plateaux élevés. La population de la République transvaalique s’est accrue, dans ces conditions, pendant une période de soixante-sept ans, de 141,000, par le seul excédant des naissances sur les décès, et sans croisement. Le type hollandais ne s’est pas modifié, mais les bruns ont maintenant la coloration des Eùropéens du Sud; ceux qui ont le teint clair sont, d’ordinaire, plus roiiges qu’en Hollande. Un détail assez curieux: on remarque un embonpoint énorme chez les hommes comme chez les femmes. (Bertholon.)
Au contraire , les Anglo-Saxons se sont sensiblement transformés aux États-
Unis. L’Américain du Nord, dit M. Rameau (Bull, de la Soc; d’Anthrop.i t. H,
HYGIENE
p. 615, 1861), et c’est là un fait d’observation incontestable, l’Américaindu Nord, le Yankee, ne donne pas la même somme de travail que l’immigrant européen ; il semble en proie à une sorte d’alanguissement ; il est grand , maigre , incapable de marche longue et fatigante , exposé aux maladies de poitrine et d’estomac. En fait de qualités morales, il n’en a qu’une, réellement énergique et dominante, c’est l’activité commerciale et industrielle qui est développée chez lui comme à l’état fébrile: les Américains du Sud (Garoliniens, Yirginiens, etc.), mais surtout les Français du Canada, seraient beaucoup mieux conservés.
En Australie, M. Bertholon explique la prospérité des Anglais par la salubrité du pays due à la faible altitude des collines , qui permettent une large ventilation, et à l’eucalyptus qui pompe dix fois son poids d’eau en vingt-quatre heures.
Dans l’Australie occidentale , où on déporte encore des convicts , mais où il y a peu d’immigrants volontaires , l’accroissement ne semble dû qu’à un accroissement des naissances et la population n’en a pas moins monté de 5,293 (en 1850) à 20,260 (en 1865) et 22,743 (en 1873). Dans l’Australie méridionale, l’excédant des naissances dans la race anglaise est par an de 28,7 pour 1,000 habitants. Dans l’Australie septentrionale, la plus chaude, il naît 21 personnes pour 10 qui meurent; la proportion des enfants par ménage est de 6 à 8 et même 10 ou 12. Il se crée, en ce moment, un type néo-australien où le lymphatisme anglais paraît avantageusement modifié , mais le teint est moins rosé qu’en Angleterre et les dents tombent de bonne heure. (Bertholon.)
Le même auteur attribue à Yactivitê laborieuse une grande importance dans les questions d’acclimatement. Il explique par elle la prospérité de certaines colonies d’Allemands, dans Y Amérique du Sud. Au-dessus de l’embouchure de la Plata, presque sous le tropique, quelques centaines d’Allemands arrivèrent en 1829. Ils s’installèrent à Sào-Leopoldo. Six ans après, ils étaient 5,000; en 1854, ils étaient 11,172, dont 3,680 nés dans le pays et 7,492 immigrants , soit 33 natifs pour 67 émigrés. Santa-Cruz est une colonie semblable où les Allemands, établis en 1849 au nombre de 13, sont aujourd’hui 6,000. Dans une période de quatre années, cette population a fourni 1,516 naissances et 180 décès, soit par an 63 naissances et 7 décès par 1 ,000 habitants et un accroissement de 56 pour 1,000.
Tandis que nous avons vu la race norwégienne péricliter en Islande, comment se fait-il que la race mongole s’acclimate aussi aisément dans les contrées circumpolaires où, de leur côté, les Esquimaux vivent et se propagent avec la plus grande facilité ?
Dans le type mongolique, les Chinois, ces Juifs de l’Asie, dit M. J. Rochard, sont ceux qui jouissent de la plus grande puissance d’acclimatation. Cependant, tandis qu’ils sont très-répandus dans l’Inde et dans l’empire birman, que les Anglais en ont fait, dans les Antilles et la Guyane, d’excellents colons, les Français de nos colonies n’ont pas eu à s’en louer.
Le nègre meurt partout.
M. René Ricoux a particulièrement étudié l’acclimatement en Algérie ( Contributions à l’étude de l'acclimatement des Français en Algérie, 1874), et il est curieux de rechercher dans ce pays la répartition et l’aptitude colonisatrice des races diversesxqui s’y sont introduites.
Gomment se fait-il qu’aucun des envahisseurs de l’Algérie, Phéniciens, Grecs, Vandales, ne s’y retrouve, et que les Arabes y disparaissent avec une rapidité croissante? En sera-t-il de même des derniers venus, nos contemporains d’Europe?
L’enquête de M. Ricoux a porté exclusivement sur Philippeville, son pays natal. C’est un lieu mal choisi, si le paludisme y domine encore la climatologie, comme
ACCLIMATEMENT. — ACCLIMATATION
nous l'avons vu il y a vingt ans. Quoi qu’il en soit, le sol y est jonché de ruines romaines et les Romains s’y entendaient à coloniser.
Dans les vingt dernières années, le chiffre des décès est:
Pour les Français, de
3,302; celui des naissances, de
— Italiens,
— Espagnols,
— Maltais,
— Allemands,
— divers,
Il y a dans ce tableau un chiffre qui nous console. Si les Allemands convoitent l’Algérie, comme personnellement nous le craignons, ils ne la coloniseront pas mieux que nous ; mais il en résulte aussi que, pour ce qui nous concerne, l’acclimatement est douteux. Nous ne confondrons pas, comme certains anthropologistes, l’acclimatement avec la colonisation; mais il n’en est pas moins inquiétant de voir que les Français occupent un rang aussi inférieur, sous ce rapport. Hâtons-nous de le dire : dans les cinq dernières années, la différence des naissances aux décès est de 2,930 à 2,914; par conséquent, à l’avantage des naissances.
En résumé, les données récentes n’infirment pas les deux lois admises jusqu’ici :
1° Une race humaine habitant un pays tempéré a beaucoup moins de- chances de s’acclimater en s'approchant de l’équateur qu’en s’en éloignant ;
2° Certaines races du Midi, en particulier les Espagnols et les Portuguais, paraissent douées d’une facilité d’acclimatement supérieure à l’égard des pays chauds.
IL Acclimatation. — Nous n’avons rien de bien nouveau à ajouter à ce que l’on connaît depuis longtemps des modifications résultant du changement de climat. Mais nous insistons surtout sur ce fait, que la phase d’initiation est la plus redoutable , et il est facile d’en donner les principales raisons.
Elle est particulièrement funeste aux enfants à la mamelle qui subissent le contre-coup des troubles produits chez la nourrice, à l’arrivée comme pendant le voyage. Je n’oublierai jamais ma surprise, la première fois que l’on me parla d’un enfant mort de faim en mer. Je n’avais jamais envisagé la possibilité d’une pareille éventualité. Cependant combien elle est banale! Un enfant, superbe au départ, meurt de faim en route, parce que la mère indisposée n’a pu le nourrir.
Mais l’initiation n’est pas moins difficile à l’arrivée pour ceux d’un âge plus avancé, dont le système nerveux est subitement impressionné par les influences énervantes des pays chauds. Aussi la mortalité y est-elle excessive, à ce point que les Européens d’Égypte font élever leurs enfants ailleurs.
De tous les appareils, c’est l’appareil digestif qui souffre le plus du passage d’un climat tempéré ou froid à un climat chaud. On en pourrait trouver la raison dans la spoliation sudorale excessive engendrant à la fois la dyspepsie et l’inappétence, autant parce qu’elle tarit les sécrétions gastro-intestinales que parce qu’elle pousse à l’abus des boissons.
Elle est aussi le point de départ de cette anémie tropicale qui survient à la longue et dont les progrès sont en rapport avec le travail débilitant qui résume l'acclimatation.
L’alanguissement de l’innervation se révèle par d’autres symptômes, parmi lesquels la perte de mémoire, commune à tous les Européens qui ont longtemps séjourné dans les pays chauds. Cette perte de mémoire est peut-être la consé-
HYGIÈNE
quence de l’anémie cérébrale progressive et lente ; elle n’est pas définitive : la mémoire se rétablit peu à peu au retour, dans la mesure compatible avec l’âge du sujet. Il n’est pas rare qu’à cette perte de mémoire se joignent des troubles intellectuels que l’on caractérise par cette expression bien connue du « cancrelat dans le cerveau » répondant à celle « de l’araignée dans le plafond » et que je reproduis ici, parce qu’à mes yeux, rien ne traduit mieux un fait qu’une locution populaire ou un proverbe généralement adopté.
L’initiation ne donne lieu à aucun trouble dans les pays froids pour nous autres Européens; mais, pour les nègres, elle se traduit par les effets du froid, qui chez eux engendre des troubles gastro-intestinaux souvent mortels, bien plus souvent que les troubles pulmonaires caractéristiques du travail ultérieur de l’acclimatation. D’ailleurs, ces derniers sont bien plutôt la dégénérescence tuberculeuse que les lésions inflammatoires directement produites par le froid chez le commun des hommes.
III. Acclimatisation. — Il n’y a pas encore d’art de l’acclimatisation. Les seuls procédés recommandables sont : le changement de lieu, pour lequel on peut recommander le séjour sur les hauteurs ; le croisement, qui modifie la race (indigénisation) ; Y assainissement du sol, qui supprime les causes accidentelles d’insalubrité.
En dehors de ceux-là , nous ne trouvons pas autre chose à conseiller que la modification progressive du régime et des habitudes, qui est une sorte d’indigénisation. Puisque le climat chaud débilite les forces , il faut travailler modérément aux heures les plus chaudes du jour; puisque la chaleur excessive surexcite le cerveau , il faut lui épargner , à ces heures , les travaux intellectuels qui le surmènent; puisque la spoliation sudorale est une cause d’usure, il ne faut pas l’activer par l’abus des boissons; enfin, il faut régler son régime sur les besoins réels de l’organisme plutôt que sur les caprices de l’appétit : aux climats comburants , des aliments respiratoires ; aux climats opposés , une nourriture moins substantielle, plus facilement assimilée, moins échauffante, en employant ce mot dans le sens physiologique.
30 INFLUENCE DES QUALITÉS DE L’AIR ET DU SOL
1° Assainissement et prophylaxie : mer saharienne. — Le projet du capitaine Roudaire, relatif au percement du seuil de Gabès en vue d’inonder les chotts sahariens et de créer une mer intérieure en Algérie, soulève une question d’assainissement qui n’a pas été résolue; mais il est intéressant de rappeler les arguments apportés pour ou contre le projet, à ce point de vue particulier.
Le général Favé, rapporteur de la commission de l’Académie des sciences chargée de l’examen du projet, ne met pas en doute les avantages hygiéniques qui résulteraient de l’établissement, au nord du désert, d’une mer intérieure, comprenant 13,230 kilomètres carrés des trois chotts. Le climat, comme la fertilité du sol, en recevrait, dit-il, la plus heureuse influence.
Il se base sur les travaux de Tyndall concernant la chaleur rayonnante. On sait que, si l’on considère la terre comme une source de chaleur, on peut admettre comme certain que 10 pour 100 au moins de la chaleur que la terre tend à rayonner dans l’espace sont interceptés par les dix premiers- pieds d’air humide qui entourent sa surface. D’où M. Tyndall conclut que la suppression , pendant
INFLUENCE DES QUALITÉS DE L’AIR ET DU SOL
une nuit d’été , de la vapeur d’eau contenue dans l’atmosphère qui couvre l’Angleterre, amènerait la destruction de toutes les plantes que la gelée fait périr. D’après cela, les variations des températures nycthémérales de la région saharienne peuvent être attribuées à la sécheresse excessive du désert. Non-seulement la sécheresse de l’air du désert active le refroidissement du sol pendant la nuit, mais elle augmente la chaleur des jours.
Ces considérations s’appliquent plus particulièrement à la région des chotts algériens et tunisiens. On constate , dans cette région , jusqu’à 25 degrés de chaleur pendant le jour, tandis que le thermomètre descend à 8 degrés au-dessous de zéro pendant la nuit. C’est pour cela que les terrains compris entre les pentes sud de l’Aurès et les chotts sont si peu productifs.
Et, puisque les régions dont il s’agit approvisionnaient l’Italie sous la domination romaine, n’est-il pas naturel d’attribuer leur stérilité actuelle au dessèchement des anciens lacs?
Or, le bassin des chotts sahariens et l’isthme de Suez sont situés à peu près sous la même latitude et jouissent d’un climat à peu près analogue. On peut admettre que l’évaporation qui se produisait sur la mer intérieure projetée serait la même que celle que l’on observe aujourd’hui sur les lacs Amers de l’isihme de Suez. On constate sur les lacs Amers un chiffre de 3 millimètres d’abaissement du niveau de l’eau en vingt-quatre heures par le fait de l’évaporation : c’est la moyenne générale de l’année ; mais ce chiffre est au moins doublé les jours de sirocco. Telle devrait donc être l’évaporation produite à la surface de la mer saharienne. La vapeur d’eau ainsi répandue dans l’air servirait de réservoir pour la chaleur rayonnante émanée de la terre ou du soleil.
Mais un autre résultat non moins avantageux serait dû à la vapeur d’eau , qui , condensée en pluie , servirait à alimenter des cours d’eau coulant alors en permanence dans des lits qui sont actuellement desséchés pendant une grande partie de l’année. On verrait jaillir du sol, par la même cause, des sources abondantes. La vapeur d’eau, en se formant de nouveau sur le parcours des cours d’eau, étendrait son influence sur les deux versants des montagnes jusqu’à des contrées éloignées des chotts. Les 13,230 kilomètres carrés de surface de mer donnent 39,690,000,000 de kilogrammes d’eau (ou autant de mètres cubes) par vingt-quatre heures , enlevés par évaporation. Il y a là de quoi former bien des sources, de quoi alimenter bien des ruisseaux et des rivières.
M. Roudairea calculé que la quantité de vapeur correspondante , répandue dans un air dont la pression serait de 76 centimètres, à 12 degrés, recouvrirait la superficie totale de la Tunisie et de de l’Algérie d’une couche d’air à demi saturé de vapeurs d’eau, qui aurait 24 mètres de hauteur. Ce calcul comprend seulement la quantité de vapeur formée en vingt-quatre heures.
M. Favé fait remarquer, à l’appui des considérations qui précèdent, que le sirocco, qui détruit la végétation en Algérie, est fertilisant pour la France, à cause de la vapeur d’eau dont il se charge en traversant la Méditerranée.
MM. Dumas et Daubrée, membres de la commission, ne se sont pas associés aux conclusions et ont fait des réserves expresses sur le fond de la question , sur la convenance , l’utilité et même la possibililé de créer cette mer saharienne. Au point de vue de l’assainissement, ils considèrent comme des hypothèses les prévisions du capitaine Roudaire. Les données scientifiques actuelles ne les autorisent pas , suivant eux.
L’adversaire le plus sérieux de M. Roudaire a été M. H. Brocard, qui conteste les calculs au point de vue de l’étendue probable de la mer future et fait ressortir l’énormité de la dépense mise en parallèle avec l’incertitude des résultats.
L’assainissement même et l’amélioration des climats et du sol ne lui paraissent pas moins problématiques. Le parallèle des conditions météoriques dans
la région des lacs Amers et dans celle des chotts n’est pas justifié. Le climat des lacs Amers ne saurait être absolument analogue au climat de Biskra, et, à plus forte raison , de Tuggurt et de l’Oued-Rir. Ce rapprochement hypothétique est pourtant la hase de l’évaluation de M. Roudaire.
L’isthme de Suez est situé sur le 30e parallèle et la région des chotts à 4 degrés plus au nord. De plus VOued-Rir est au loin dans les terres. Son climat est celui du Sahara ; la température moyenne à Tuggurt est égale à celle de Biskra, à peu de chose près. Le climat de l’isthme de Suez offre les caractères de celui des régions brûlées parle soleil; il est cependant sous une influence maritime assez marquée. On ne saurait donc dire que VOued-Rir et l’isthme de Suez aient le même climat. L’évaporation dans les chotts sera donc plus grande que M. Roudaire ne le prétend.
Si l’on adopte, avec la commission, le chiffre de 39,690,000 mètres cubes d’eau évaporés en vingt-quatre heures sur la nouvelle superficie réduite, on aura pour la hauteur d’eau enlevée journellement par l’évaporation 4mm,88, soit lm,781, chaque année. En tenant compte de l’influence des jours de sirocco, on retombe sur la moyenne de 6 à 7 millimètres, beaucoup plus près de la réalité que les évaluations de l’Académie. Les vapeurs ne se condenseront pas exclusivement sur le bassin des chotts , c’est-à-dire sur les monts Aurès et le Bou-Kahil. Les grands cours d’eau de l’Oued-Djeddi et de l’Oued-Itel sont à sec une grande partie de l’année, sans parler des autres thalwegs plus ou moins accusés. Le dessèchement de ces rivières tient à des causes propres aux climats du désert.
Ainsi les 8,000 kilomètres de surface inondable (d’après M. Brocard) , livrés à l’évaporation , ne pourront influencer sérieusement l’état hygrométrique du désert, ni la température, ni le régime des sources et des cours d’eau.
M. Naudin a opiné dans le même sens. Pour donner une idée de la masse d’eau mise en mouvement dans ces calculs , ce dernier savant fait la comparaison suivante :
« La Seine, dit-il, avec 63 centimètres de vitesse par seconde, à Paris, débite 130 mètres cubes environ; la Garonne, à Toulouse, 150 mètres cubes au moment des crues. Lorsque , par l’effet du sirocco , l’évaporation sera doublée, il faudra 900 mètres cubes à la seconde, c’est-à-dire une fois et demie la quantité d’eau qui coule dans le Rhône à Lyon, avec la même vitesse. » D’après M. Naudin, le courant de cette évaporation produirait l’érosion complète des berges du canal, l’eau se troublerait et déposerait son limon dans le canal et le bassin des chotts, et finirait par ensabler le lit du canal.
M. Roudaire a répondu à cette objection, et M. de Lesseps lui a donné l’appui de son expérience; cependant l’objection tient toujours. On pense assez généralement que l’on arriverait difficilement à combattre les causes qui ont amené le dessèchement et l’ensablement des lacs dans des temps assez rapprochés de nous; et l’on n’est pas éloigné de croire, avecM. Naudin, que l’on obtiendrait, une fois les travaux exécutés , non une mer , mais un immense marais , semblable aux chotts actuells, une plage basse, tantôt couverte par les eaux, tantôt desséchée, source perpétuelle d émanations marécageuses et de miasmes puludéens.
La question en est là.
Marais. Eucalyptus. — Le consul de Loreto (Colombie) a fait connaître récemment un arbre curieux des forêts avoisinant la ville de Mogobamba et que les naturels appellent Tamaï caspi ou arbre à pluie. Cet arbre sera peut-être utilisé un jour pour assainir les déserts analogues à celui qui vient de nous occuper.
Il a environ 18 mèt. de hauteur, quand il a atteint son développement complet; son diamètre à la base du tronc est de 1 mèt. Il est doué de la propriété
INFLUENCE DES QUALITES DE L’AIR ET DU SOL
remarquable d’absorber et de condenser avec une étonnante énergie l’humidité de l’atmosphère. On voit constamment l’eau ruisseler de son tronc et tomber en pluie de ses branches , cela avec une telle abondance que le sol avoisinant est transformé en un véritable marécage. Il possède cette propriété au plus haut degré pendant la saison d’été, quand l’eau manque aux terres chaudes; et le consul de Loreto propose de l’employer pour fertiliser les régions arides du territoire colombien.
C’est autrement qu’agit l 'eucalyptus, arbre merveilleux dont la renommée grandit tous les jours, en raison des services qu’il a déjà rendus et de ceux qu’il est appelé à rendre quand il sera mieux connu.
Étant données les conditions qui président à la formation des marécages : défaut d’aération d’un sol riche en matières organiques, défaut de renouvellement de l’eau qui l’imprègne, température activant la fermentation, il semble que les plantations seules puissent réellement assainir les localités marécageuses, pourvu que la végétation y soit régularisée et contenue de manière à laisser à l’air une libre circulation qui facilite l’évaporation de l’eau à mesure qu’elle s’accumule.
L’eucalyptus répond à ce programme et possède, en outre, des propriétés aromatiques, qui semblent les antidotes naturels du miasme paludéen.
C’est un arbre de la famille des myrtacées, originaire de la Tasmanie , où il a été découvert, en 1792, par La Billardière, pendant son voyage à la recherche de La Pérouse. Son nom (bien caché) lui vient de l’aspect de ses fleurs, qui présentent, avant l’épanouissement, l’aspect d’une petite boule : l’éclosion s’opère par la chute d’une sorte de calotte formée par la soudure des * sépales du calice.
On en distingue plusieurs variétés qui réussissent plus ou moins bien, selon les localités et les climats. Aux environs d’Alger, c’est Yeucalyptus globulus , provenant du continent australien et de la Terre de Van Diemen, qui réussit le mieux. C’est un des plus beaux représentants du genre. On a pu l’acclimater jusque sous le climat de Jersey, où il en existe un sujet de 30 mèt. de hauteur. Aux environs de Constantine, on en a planté, en 1869, sur les bords du lac Fezzara, qui ontdéjà atteint plus de 10 mètres.
Fig. 2. — Eucalyptus globulus.
Les terres fraîches et profondes, ni trop sèches ni trop humides, sont celles qui lui conviennent. La rapidité de sa croissance le rend éminemment propre au reboisement; on en fait des plantations nombreuses de Toulon à la frontière d’Italie; avec quelques efforts, plusieurs régions de la France, aujourd’hui déboisées, seraient, en peu d’années, couvertes de forêts. Malgré sa croissance rapide, son bois est des plus durs et des plus résistants qui existent. Il n’a de rivaux à cet égard que le tawn et le teck. Il n’a pas de nœuds, ne se fend pas et se scie facilement. Il n’est pas attaqué par les insectes et il est imputrescible
HYGIÈNE
à l’eau de mer comme à l’eau douce. Les steamers qui vont de la Terre de Van Diemen en Angleterre sont construits en bois d’eucalyptus. L’architecture, la menuiserie, les ponts et chaussées, la carrosserie et le charronnage sont également intéressés au développement de sa culture. Selon M. André, l’exportation de ce bois s’élevait, il y a quelques années, dans la terre de Van Diemen, à plus de 20 millions de francs. Un de ces arbres, qui avait 97 mèt. de haut et dont les premières branches se montraient à 63 mèt., a été vendu, tout débité, 6,140 francs.
Les propriétés fébrifuges de l’eucalyptus globulus ont été mises en évidence dans un article très-complet du Journal de pharmacie et de chimie dont nous donnons la substance.
En Espagne, on l’appelle, dans le vulgaire, Y arbre à fièvre. M. Cloez a trouvé dans les feuilles une essence oxydée qu’il a désignée sous le nom (Yeucalyptol, d’une odeur aromatique, fragrante, agréable et spéciale, rapprochée par les uns de celle du camphre, par les autres de celle de la rose ou de la lavande. Respirées en trop grande quantité dans un espace confiné, les vapeurs pourraient déterminer des phénomènes d’intoxication comparables à ceux qui résultent du séjour dans une chambre récemment peinte à l’essence de térébenthine ou dans laquelle se trouvent des bouquets à fleurs très-parfumées.
Les feuilles et les autres organes de la plante, quoique mieux supportées à l’ingestion, ont des propriétés physiologiques analogues à celles de l’essence : irritation des voies digestives, symptômes congestifs, agitation, accélération de la respiration et du pouls, fièvre, etc.
Tous les rapports sont affirmatifs sur la vertu fébrifuge des différentes préparations. Les insuccès sont rares.
M. Gubler a émis l’hypothèse que l’essence d'eucalyptus contribue à maintenir l’économie dans un état d’excitation convenable pour résister à la mauvaise influence du milieu et sert aussi à paralyser ou à détruire l’activité de la cause pathologique d’origine animale ou végétale. Tel est peut-être aussi l’un des moyens d’action des forêts d’eucalyptus, pour assainir les contrées sur lesquelles elles s’étendent ; car il est de notoriété que les fièvres intermittentes ne se montrent jamais dans ces régions privilégiées, tandis qu’elles déciment les populations australiennes dans les localités humides et chaudes où manque cette précieuse espèce végétale. On peut donc admettre, sans trop s’éloigner du domaine des faits, que les émanations aromatiques des groupes d’eucalyptus neutralisent les effluves des marais avoisinants ; mais il est également probable que les dépouilles de leurs feuillages et de leur écorce, toujours en desquamation comme celles du platane, assainissent les eaux où baignent leurs pieds, et dont on peut boire impunément, au dire des voyageurs, tandis qu’il serait imprudent d’user d’autres eaux stagnantes dans les mêmes régions.
N’y a-t-il pas là, demanderons-nous à notre tour, une de ces actions mystérieuses de la nature, de celles qui se passent sous l’influence des ferments, aussi bien en ce qui concerne l’action désinfectante des débris d’eucalyptus et des plantes mêmes sur l’eau des marécages, qu’en ce qui concerne leur action antimiasmatique ou modificatrice de l’infection déjà produite sur l’organisme humain? Nous aurons à y revenir tout à l’heure. Mais il y a dans les qualités culturales de l’eucalyptus d’autres ressources qu’il est facile de pressentir.
M. Ferdinand Barrot a fait semer, en 1865, des milliers de plants d’eucalyptus dans l’ancien domaine de Salluste, qu’il possède aux environs de Philippeville. Après six années d’existence, un arbre isolé avait atteint 1 mèt. de circonférence au tronc et une hauteur de 18 mèt. D’autres arbres avaient 16 mètres de hauteur et lm, 10 de circonférence, mesurés à 1 mèt. au-dessus du sol. La hauteur moyenne des arbres d’une allée était de ,15 mèt. avec près de 1 mèt. de circonférence.
INFLUENCE DES QUALITÉS DE L’AIR ET DU SOL
L’eucalyptus globulus peut atteindre jusqu’à 80 mèt. de hauteur sur 20 mèt. de circonférence. Il peut croître de 4 à 6 mèt. chaque année.
Les semis d’un an, plantés au mois de mai, dans les cultures du Dr Gimbert, à Cannes, sur un terrain propice, atteignent 6 mèt. de haut, en décembre suivant. Dans presque toutes les villes des Alpes-Maritimes, les eucalyptus, âgés de sept à huit ans, ont une hauteur de 20 à 25 mèt. L’arbre est très-élégant.
Il y a là, dit un écrivain de la Liberté, une source de richesses digne des plus sérieuses considérations ; et l’hygiène n’y est pas seule intéressée ; voilà pourquoi nous faisons volontiers ressortir ces avantages.
Les futaies ordinaires, en France, sont coupées, en moyenne, tous les cent ans. L’eucalyptus pouvant donner cinq coupes durant cette période, c’està-dire une tous les vingt ans, on voit que la valeur des forêts serait quintuplée par la culture de cet arbre. Un hectare planté en eucalyptus , si l’on réduit l’écartement des lignes à 6 mèt. et celui des arbres dans cette ligne à 3 , contiendra cinq cents arbres. Si l’on a bien opéré, tous auront un diamètre de 20 centim. au-dessus du sol au bout de trois ans. Les bois de cette dimension sont propres à de nombreux emplois dans le charronnage et seront vendus 5 francs pièce. Ainsi la première éclaircie produirait 2,500 fr. à huit ans, le reste de la plantation aura les dimensions propres aux travaux des chemins de fer, et chaque arbre pourra atteindre le prix de 20 francs. Un hectare aura donné, en huit ans, d’après M. Trottier, un produit brut de 6,200 fr. M. Carlotti, d’Ajaccio, a compté que si l’État plantait une grande partie de la Corse, à la fin de la huitième année, la plantation donnerait un bénéfice net de 1,295,000 francs.
On conçoit, ajoute notre auteur, que de vastes plantations d’un arbre aussi précieux puissent rapidement envahir et couvrir les sols marécageux préalablement desséchés et les mettre dans des conditions de nature à empêcher désormais la production des miasmes. Il s’opposerait, en effet, à l’action du soleil sur la terre , pomperait toute l’humidité de cette dernière et absorberait dans le sol les éléments d’une végétation parasite et malsaine. Sur un terrain naguère inculte et pestilentiel , on aurait , au bout de dix à douze ans , une forêt puissante et généreuse.
Au reste, l’enquête récente à laquelle s’est livrée, sous la direction de M. le Dr Bertheraud, la Société des sciences physiques et naturelles d’Alger, ne laisse plus de doutes à cet égard. Les vertus hygiéniques de l’eucalyptus, la disparition des fièvres et même des moustiques dans les régions plantées , sont attestées à Tuggurt par M. Ben-Sulah, à Zérazilda par M. Beaumont, au lac Fezzara par M. Rivière. Les plantations, considérables du reste, faites à la Maison-Carrée à El-Alea, à Aïn-Taya, à la Réghaïa, à la Rassauta, au moulin de Sainte-Corinne , au Gué de Constantine , au pénitencier et au monastère de l’Harrah, ont produit les mêmes effets. Le Dr Pain déclare qu’en multipliant davantage les plantations , on arriverait à annihiler complètement les influences morbides dues aux émanations paludéennes, dans des contrées où, jusqu'à ce jour, chaque naissance était compensée par un décès.
Aujourd’hui, et depuis six à sept ans, — écrit, à la date du 15 mars 1876, M. Jagerschmidt, propriétaire à Rhaouch-Moulats , — sous l’influence des eucalyptus plantés en grand nombre , je n’ai plus à constater chez moi un seul cas de fièvre pernicieuse : les fièvres simples sont elles-mêmes très-rares. Les moustiques et surtout les moucherons qui, dans le commencement de mon installation, menaçaient plus encore que les fièvres de me faire quitter la place, ont à peu près disparu. Les sauterelles elles-mêmes, à la dernière invasion, ont paru, au grand scandale de mes voisins, respecter ma propriété, obligées qu’elles étaient dans leur vol de surmonter l’altitude de mes massifs
HYGIÈNE
et de s’abattre à 460 ou 500 mèt. plus loin. Aujourd’hui, enfin, mon personnel, exclusivement européen , est bien portant et ne m’abandonne plus comme autrefois pour aller mourir à l’hôpital de Blidah.
Les faits signalés par M. le Dr Bernard ne sont pas moins concluants.
D’après une statistique dont M. Bertheraud rapporte les détails , on peut évaluer approximativement à quinze cent mille pieds , au moins , le nombre des arbres de cette espèce plantés en Algérie depuis dix ou douze ans. En multipliant ce genre de plantations dans les exploitations rurales actuelles, et en se servant de la même essence pour couvrir les exploitations nouvelles , on arrivera certainement à débarrasser une partie de l’Algérie des fièvres paludéennes qui effraient les colons et arrêtent l’essor de la colonie.
Là se borne à peu près ce que nous avons à dire des procédés nouveaux d’assainissement des localités marécageuses. Ce n’est pas que les travaux entrepris dans ce but se soient ralentis : le dessèchement du lac Fucino dans l’Italie centrale, commencé en 1854 sur le plan primitif des ingénieurs romains et terminé en 1876, est une œuvre gigantesque; en France, dans les landes de Gascogne en particulier, l’agriculture et l’hygiène continuent à reconquérir peu à peu les terrains qu’on avait laissé envahir par les sables. Mais nous ne voyons pas que l’on ait innové dans l’emploi des moyens usités : utilisation des déclivités du sol pour diriger les eaux stagnantes vers des cours d’eau naturels, des puits absorbants ou des réservoirs; transformation en étangs des marais qu’on ne peut assécher; drainage disséminant méthodiquement ou facilitant l’écoulement des eaux dans un sous-sol perméable ; atterrissement par le colmatage, le terrement, le warpage; enfin, épuisement de l’eau stagnante par les machines.
Un jour viendra peut-être où la généralisation du labourage à la vapeur activera cette transformation lente des marais en régions cultivées ; nous avons , il y a quelques années , concouru activement à une campagne entreprise dans ce but. L’auteur du projet, un rêveur, si l’on veut, mais un homme d’une ténacité remarquable, est mort littéralement sur le pavé de Paris. Son entreprise était grandiose et nous ne désespérons pas de la voir reprendre quelque jour par une société sérieuse disposant de grands capitaux, qui ne feraient pas défaut le jour où l’État interviendrait par une garantie raisonnable qu’il ne refuse pas à d’autres essais. Mais la question dont il s’agit met en jeu d’autres intérêts que ceux que nous sommes chargé d’exposer ici , et nous n’insisterons pas davantage pour le présent.
Eaux d’égout. — Le problème de l’assainissement des fleuves et des rivières pollués par les eaux d’égout est connexe de celui que nous venons de traiter. Tel qu’il est posé de nos jours, à Paris surtout, il est complexe, et chacune des questions qu’il embrasse a besoin d’être envisagée séparément.
Quelle est l’influence sur la santé publique des eaux fangeuses provenant des égouts?
Quel est le meilleur mode de désinfection et d’utilisation des produits de vidange ?
L’hygiène peut-elle encourager l’emploi des eaux d’égout en agriculture?
C’est en Angleterre que ces questions ont été discutées avec le plus d’ardeur. Mais l’enquête instituée à Paris pour l’appréciation des résultats obtenus dans la plaine de Gennevilliers et de l’opportunité d’étendre à d’autres localités les mesures appliquées dans celle-ci; cette enquête, disons-nous, élucide le problème d’une manière assez complète et assez générale pour que nous puissions nous borner à l’analyse des travaux qu’elle a consignés, en faisant, toutefois, la réserve des conditions plus ou moins favorables à l’épuration , à l’irrigation ,
INFLUENCE DES QUALITES DE L’AIR ET DU SOL
à l’écoulement ultérieur des eaux que présentent le sol et le sous-sol dans les localités intéressées. Ici, un drainage méthodique sera nécessaire; là, il y aura lieu d’exiger une clarification préalable; ailleurs, comme à Londres, s’introduira la question d’une canalisation coûteuse pour porter les eaux vannes sur des terrains éloignés, faute d’en trouver à proximité de favorables à l’irrigation; ailleurs, enfin, comme à Reims, il sera facile de pratiquer, à peu de frais, l’épuration préalable des eaux d’irrigation parce que l’on trouverait à portée, dans le sol même, les éléments de cette épuration.
Avant d’analyser les travaux de cette remarquable enquête , il nous parait utile d’exposer en quelques mots l’état actuel de la canalisation souterraine et l’origine des eaux d’égout dans certains centres populeux et manufacturiers. L’utilisation ultérieure des eaux fangeuses n’est, en elfet, qu’un corollaire du problème. Avant tout, s’imposait aux édilités urbaines la nécessité de débarrasser les maisons privées et la voie publique des immondices, des détritus d’usines, des eaux pluviales; l’égout s’olfrait tout naturellement pour centraliser, pour ainsi dire, tout le système de nettoyage et colliger tous les débris; mais les cours d’eau où l’égout débouchait se sont trouvés bientôt pollués d'une manière inquiétante et les riverains ont dû sommer les municipalités urbaines de les débarrasser de cette cause d’infection ; c’est alors qu’il a fallu aviser aux moyens d’épurer sur place les eaux fangeuses , les matières des fosses d’aisance , les débris d’usine , etc. ; en l’absence de tout procédé réellement efficace, on s’est demandé s’il n’y avait pas lieu de livrer à l’agriculture ces engrais féconds qu’elle réclamait depuis si longtemps ; on a cherché de quelle manière on pourrait assurer sans danger cette utilisation agricole; la presqu’île de Gennevilliers a été l’un des champs d’expérience où l’on s’est entouré de toutes les garanties imaginables; enfin, l’expérience ayant réussi, la ville de Paris a voulu l’étendre et projeter sur une partie des terrains qui bordent la forêt de Saint-Germain , la totalité de ses eaux d’égout , en offrant le bénéfice de l’engrais aux communes situées sur le parcours du canal à construire.
C’est à ce sujet que les communes en question, croyant leurs intérêts commerciaux compromis en même temps que la salubrité , ont émis des protestations partielles qui ajournent indéfiniment peut-être l’application en grand du principe.
Nous croyons donc utile de faire passer successivement le lecteur par les différentes étapes de la question.
Les égouts. — On est généralement d’accord sur ce point que les égouts 11e doivent évacuer que des produits liquides et qu’il faut enlever directement toute autre espèce d’immondices ou de détritus; d’autre part, les pluies étant insuffisantes pour diluer les matières livrées aux égouts, il devient nécessaire de combiner, dans les villes, la canalisation des égouts avec les distributions d’eau; enfin, on a songé partout à faire passer dans les égouts les conduites de gaz, les fils télégraphiques, les réseaux souterrains de toutes sortes établis pour assurer les communications urbaines et tous les raffinements de la civilisation actuelle.
De là des complications que le système si perfectionné des égouts de Paris n’a pas lui-mêine entièrement aplanies. Mais le point principal est, en somme, l’assainissement des habitations.
C’est en Angleterre que cette partie de la question a été le mieux comprise. Non-seulement chaque maison de ville a sa canalisation particulière embranchée sur l’égout pour y évacuer : 1° les eaux pluviales; 2° les eaux ménagères; 3° les produits des cabinets d’aisance ; mais chacune de ces villas qui font partie du home anglais est aménagée de la même manière et les égouts collecteurs ont des ramifications sous toutes les routes qui desservent les centres populeux.
HYGIÈNE
Les résidus de fabrique doivent partout être concentrés dans l’égout ; mais beaucoup de centres industriels ont cru devoir leur imposer la clarification préalable. C’est ce qui a lieu en Angleterre.
La suppression des fosses est partout décidée en principe. A Londres, trois cent mille ont disparu en dix ans.
A Paris, les grands égouts (1) reçoivent les conduites d’eau, les fils télégraphiques, les tuyaux de la poste pneumatique, malgré les craintes exprimées relativement à la section trop grande qu’il faudrait donner aux égouts pour assurer ces divers services, à la détérioration possible de ces fils ou de ces tuyaux dans les surcharges de l’égout, à l’inconvénient des courants d’air et des oscillations de température dans les égouts, etc.
Seules, les conduites de gaz sont exclues des égouts, à cause des explosions possibles, bien qu’à Londres on les ait admises dans les égouts récents (quai de la Tamise, viaduc d’Holborn), qui ont deux étages et dont les conduites accessoires occupent l’étage supérieur isolé du parcours des eaux fangeuses.
Il y a, sans doute, bien des inconvénients aussi à l’enfouissement des conduites de gaz dans le sol ; aussi doit-on encourager la recherche des palliatifs du genre de celui proposé récemment par un ingénieur belge de plonger les conduites dans une rigole ménagée le long et à la partie inférieure de l’égout sous une hauteur d’eau de 10 à 12 centim. La pression étant supérieure à celle du gaz dans les conduites devait empêcher les fuites.
Les ingénieurs se préoccupent encore de la recherche des moyens efficaces pour prévenir les infiltrations à travers les parois de l’égout, les exhalaisons auxquelles sont exposées les habitations privées , pour assurer la salubrité des galeries par l’écoulement régulier des matières et le renouvellement de l’air confiné, etc.
Les réseaux dont l’étude est la plus intéressante sont ceux de Londres, Bruxelles et Paris. Les modernes n’ont rien à envier sous ce rapport aux anciens , qui avaient à leur disposition des peuplades d’esclaves et dont les gigantesques travaux ont été cependant surpassés par les nôtres.
A Londres, le réseau d’égouts manque d’uniformité ; il n’est pas systématique. Chaque partie a été successivement construite par des compagnies distinctes et à des époques différentes , et il n’existe pas dans cette ville une administration qui centralise toutes les attributions municipales. Cependant le Metropolitan Board of Works a centralisé le service des grands collecteurs de chaque rue sous la direction de M. Bazalgett.
Les branchements principaux seuls sont accessibles à l’homme ; pour les autres, on s’est contenté de conduites tubulaires en métal émaillé ou en poterie vermissée. Cependant cette canalisation rend là plus de services qu’ailleurs ; partout elle reçoit, non-seulement la totalité des eaux pluviales et ménagères, mais aussi toutes les matières fécales qui s’y déversent directement, les fosses fixes et les autres réceptacles n’existant presque plus à Londres.
Environ les deux tiers des égouts sont en poterie; le reste est en maçonnerie, de section ovoïde, ayant des dimensions comprises entre 0m,60 sur 0ro,90 et 0m,7o sur lm,10. Les tuyaux sont en gfès émaillé, d’un diamètre allant de 0m,lo à 0m,io« Ils sont assemblés à frottement doux. Le tuyau qui dessert chaque habitation particulière a 0m,20; il est pourvu de tubulures obtenues au moulage; il repart de l’habitation sur une inclinaison de 1 mèt. à lm,50 pour 100 et débouche sur un conduit qui entraîne tous les produits d’un groupe de maisons en
(1) Nous empruntons ces détails à l'Étude sur les égouts publiée par Ch. Terrier dans le Journal d’ Hygiène i
INFLUENCE DES QUALITÉS DE L’AIR ET DU SOL
recevant sur son parcours les liquides de l’évier, les matières du water-closet , les eaux des cours et les pluies des toits. Des fermetures , dites siphons hydrauliques, empêchent les exhalaisons.
Les branchements en poterie sont toujours en charge , c’est-à-dire qu’ils sont complètement remplis par les matières qu’ils doivent porter aux collecteurs. Ceux-ci ont une longueur énorme exigée par la nécessité de porter assez loin dans la Tamise tous les détritus, pour qu’ils ne puissent être ramenés en ville par la marée montante.
A Londres, il y a trois de ces collecteurs et un émissaire; ils sont tous couverts et ont un développement de 132 kilomèt. La vitesse du liquide qui les parcourt a été réduite au minimum , parce que , sur certains points , on a dû recourir à des machines élévatrices pour remonter le niveau des matières et augmenter la pente. L’expérience a démontré que la vitesse la plus convenable est de 2/3 de mètre par seconde; on l’obtient avec une pente uniforme de 0m,20 par kilomèt. L’émissaire a 9 kilomètres.
Les Anglais admettent , pour déterminer la quantité du liquide , une moyenne de 142 litres par habitant et par jour, ce qui fait un total de 400,000 mètres cubes, dont 285,000 pour la rive nord. Us ont pris de plus une marge de près de 25 0/0 en prévision de l’accroissement probable de la population; elle élève le chiffre ci-dessus à un demi-million de mètres cubes auxquels il a fallu ajouter une masse d’eau de pluie du triple. A Paris, le rapport des eaux pluviales aux liquides est trois fois moins fort qu’à Londres : ce rapport dépend de la densité de la population et du régime pluvial de la région.
Pendant douze jours de l’année, ces collecteurs ne suffisent pas. Pour cette éventualité, on a ménagé des débouchés momentanés que l’on retrouve à Paris.
Sur chaque rive de la Tamise, il existe trois collecteurs. Dans la dernière partie, l’émissaire comprend trois canaux : un pour chaque collecteur. Ils sont disposés de façon à pouvoir se suppléer les uns les autres pour prévenir les surcharges sur la rive droite, les trois bouches arrivent au rivage le long des côtés d’un réservoir où l’on peut à volonté opérer des décharges.
Le réseau de Bruxelles est calqué sur le réseau londonien, quant à la destination ; il l’est sur celui de Paris, quant à l’exécution. Les égouts ne sont pas accessibles, en général, ce qui a moins d’inconvénients qu’à Londres, sur les pentes assez fortes qui empêchent les obstructions. Les conduits sont en maçonnerie, pour la plupart; l’émissaire, d’une longueur totale de 5 kilom., se divise , pour traverser la ville , en deux branches parallèles comprises dans un même massif de maçonnerie dans lequel est ménagée une double galerie où se trouve enfermée la rivière la Senne. Sur ce massif a été établie une voie magistrale qui coupe Bruxelles du nord au sud.
Les collecteurs ont une pente uniforme d’un demi-millimètre par mètre.
Aucune de ces canalisations ne peut être comparée à celle de Paris, où les ouvriers peuvent circuler partout pour surveiller le curage. Nous suivrons encore M. Terrier dans l’exposé qu’il en fait.
Les canaux ont une hauteur qui n’est jamais moindre de lm,80 pour les égouts publics, lm,50 pour les branchements particuliers , sur 1 mètre de largeur, avec un profil droit à la partie inférieure duquel se fait l’écoulement. Us sont en maçonnerie.
L’égout collecteur, le plus grand ouvrage de ce genre qui existe au monde* disait M. Haussmann avec un légitime orgueil , va jusqu’à Asnières* Il a 4m,40 de la clef au fond de la cunette et 5m,G0 d’une paroi à l’autre.
Toutes les galeries communiquent à la rue par des branches de décharge* toujours ouvertes* très-multipliées, et par des puits de descente, placés de 50
HYGIENE
en 50 mètres et munis d’échelles droites en fer pour le service des égoutiers.
Cette belle canalisation touche à son terme; elle a un développement total de 1,000 kilomètres. Le curage s’y fait par un bateau-vanne maintenu par deux guides mobiles ou, dans les petits égouts, par des chasses d’eau et à bras d’hommes. Pour les galeries de type moyen, le curage a lieu par le moyen d’un wagonvanne qui roule sur deux rails fixés aux arêtes supérieures des banquettes.
Ce bateau et ce wagon sont porteurs , à leur avant , d’une vanne mobile ayant le gabarit de la cunette et pouvant être abaissée ou relevée. Dans la première position, lorsqu’on lance dans les galeries de l’eau en quantité suffisante, les immondices, en s’accumulant au-devant de la vanne, forment un obstacle au courant dont l’impulsion finit par entraîner en avant les immondices et le bateau, jusqu’à ce que les mêmes causes reproduisent les mêmes effets.
Le curage du siphon, qui fait franchir la Seine aux matières des égouts de la rive gauche, s’opère au moyen d’une boule de sapin flottante qui chemine en s’appuyant à la partie supérieure du siphon. Quand un obstacle se présente, l’eau s’accumule devant la boule et la pousse en avant.
Dans l’égout d’Asnières , dit M. Mille , où l’on circule librement sur des banquettes aussi propres que des marches d’escalier, où l’on est éclairé comme dans un atelier de manufactures , où l’on est averti par des signaux transmis à 3,000 mètres au moyen de cornets de cuivre, un ouvrier cure le canal rien qu’en manœuvrant une vanne et en laissant descendre son bateau au fil de l’eau.
Les branchements qui mettent les maisons en communication avec l’égout sont établies sur un type analogue. Leurs dimensions sont de 2m,30 sur lm,30; ils avancent avec la plus grande pente possible jusqu’à l’aplomb du mur de façade , et se raccordent avec l’égout à 0m,15 en contre-haut dû radier. Quand les propriétaires demandent qu’il soit prolongé plus loin, on place une grille. Le cas est rare et la dépense est déjà si grosse qu’un vœu a été émis pour que cette galerie puisse être remplacée par un tronçon d’égale longueur de canalisation circulaire. C’est ce qui existe à Lyon.
La vidange s’opère au moyen d’une fosse étanche, munie d’un appareil diviseur qui sépare les solides des liquides. Un tuyau envoie directement les premières à l’égout. Les autres sont retenues dans des vases cylindriques en fer-blanc ( tinettes ) dont l’enlèvement est rapide et facile. La fosse est munie d’un tuyau d’évent qui s’élève parallèlement au tuyau de chute jusqu’au-dessus du comble de l’édifice et dessert les cabinets d’aisance convenablement tenus. Le siège est établi sur une cuvette en porcelaine ou en fonte émaillée, fermée à sa partie inférieure par une valve ( bascule ) automatique ou non, qui ouvre en s’abaissant le tuyau d’un réservoir d’eau destinée au nettoyage de la cuvette.
Il serait à souhaiter que la vidange des fosses pût se faire par une voie souterraine menant à l’égout, et que la ventilation fût rendue plus efficace, en rapprochant le tuyau d’évent des cheminées (Ch. Terrier).
Il s’en faut que toutes les villes de France soit aussi libéralement pourvues. Marseille est dans des conditions déplorables. Montpellier, Béziers, Roubaix, Lille, sont dans le même cas. M. Ch. de Freycinet (De V assainissement industriel et municipal en France ) établit qu’à Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, la proportion des rues sans égouts varie de la moitié au tiers; Lille, Strasbourg, Toulouse, sont encore dans des conditions plus médiocres; Rouen n’a qu’une longueur d’égouts égale au quinzième de ses rues; Mulhouse, Rennes, Arras, Limoges, sont encore moins bien favorisées. Le lecteur trouvera de plus amples détails sur les égouts dans l’exposé méthodique que M. Fonssagrives en a donné dans son Hygiène des villes.
Pollution des cours d'eau. — Parmi les documents scientifiques ou administratifs qui se rapportent à la pollution des cours d’eau par l’apport des égouts,
INFLUENCE DES QUALITÉS DE L’AIR ET DU SOL. 49
nous choisissons le rapport rédigé par M. Alf. Durand-Claye, au nom d’une commission nommée à Paris, le 22 avril 1874, pour rechercher les mesures propres à remédier à l’infection de la Seine.
En amont de Paris, dans la traversée de la capitale, la Seine présente un aspect satisfaisant, au moins à la simple inspection superficielle. En un certain nombre de points, répartis sur les deux rives, des filets d’eaux impures sortent de divers établissements industriels ou des égouts de la banlieue et même des égouts de Paris non encore réunis aux collecteurs, mais ces filets sont rapidement noyés dans la masse du fleuve. Les poissons vivent dans toute sa largeur; des végétaux d’ordre élevé poussent sur les berges; le fond de la rivière est formé de sable blanc. Pendant les chaleurs et les sécheresses on peut constater l’état relativement satisfaisant de la Seine dans tout le parcours.
En aval du pont d’Asnières, la situation change brusquement. Sur la rive droite de la Seine se trouve le débouché du grand collecteur de Clichy.
Un courant considérable d’eau noirâtre sort de ce collecteur et s’épanouit en Seine en formant une courbe parabolique. Cette courbe occupe une étendue variable dans le courant; en temps ordinaire, elle tient environ la moitié de la largeur du fleuve: en temps de pluie d’orage, elle se rapproche de la rive gauche. Cette eau est d'un aspect répugnant; elle est chargée de débris organiques de toute sorte : légumes, bouchons, poils, cheveux, cadavres d’animaux domestiques, etc. Elle est ordinairement recouverte d’une couche de matière graisseuse qui, suivant la direction du vent, vient s’accumuler sur une rive ou sur l’autre. Une vase grise, mélangée de débris organiques, s’accumule le long de la rive droite et forme des bancs d’atterrissement qui, à certaines époques de l’année, présentent des saillies considérables hors de l’eau et ne disparaissent que grâce à de coûteux draguages. Cette vase descend jusqu’au thalweg du fleuve; elle est le siège d’une fermentation active qui se traduit par des bulles innombrables de gaz venant crever à la surface de l’eau; pendant une grande partie de l’année, ces bulles atteignent jusqu’à 1 mètre et lm 50 de diamètre. Elles entraînent la vase en s’en dégageant et amènent à la surface des matières noires et infectes qui cheminent ensuite à découvert avec le courant. Le passage d’un bateau soulève des flots d’écume et crée u-ne véritable ébullition qui dure quelques minutes dans le sillage. L’altération se généralise ainsi d’année en année en aval du fleuve. Aucun être vivant, aucun poisson, aucune herbe verte ne se rencontre dans le bras droit; dans le bras central, le poisson commence à apparaître et se retrouve dans le bras gauche. Les jours de grande pluie d’orage, lorsque le courant de l’eau d’égout envahit toute la largeur de la Seine, les poissons peuvent être accidentellement détruits, même dans les parages qu’ils fréquentent habituellement, par suite de l’infection générale et temporaire du fleuve.
La vase atteint à Clichy des épaisseurs de 2 à 3 mèt. Elle n’a plus que 63 cent à Saint-Ouen. Aux premières maisons de Saint-Denis, des résidus d’usines accroissent l’infection; mais cette action est peu de chose à côté de celle du collecteur départemental qui débouche à quelque distance en aval. La rivière du Croult, qui débouche en Seine entre Saint-Denis etÉpinay, ajoute son contingent d’eaux industrielles à l'afflux de l’égout. D’Argenteuil au barrage de Bezons, la Seine présenteun aspect satisfaisant; mais, au niveau du barrage, l’eau infecte paraît à la rive gauche. Au-delà de Marly, l’intensité de coloration diminue graduellement. Ce n’est qu’à Meulan que toute trace extérieure d’infection a disparu.
Au point de vue chimique, les eaux fangeuses produisent en Seine deux effets distincts # les matières minérales toutes formées, qu’elles contiennent à l’état de suspension ou de dissolution , encombrent le lit du fleuve et altèrent sa com-