‹ Études sur l'Exposition de 1878 (volume 4)Chapitre 23 sur 124 · TOME VIII. NOUV. TECH · texte numérisé non relu

TOME VIII. NOUV. TECH

véritablement efficaces. Qui ne sacrifierait, en effet, momentanément sa liberté et même ses affaires, en échange d’une immunité assurée contre une épidémie menaçante? Et quel droit invoquerait-il pour repousser une mesure qui préserve ses concitoyens d’un péril imminent? En améliorant les conditions dans lesquelles seraient maintenus les séquestrés, n’a-t-on pas, au contraire, le droit de refuser tout rapport avec eux? La misère et la famine, la contamination permanente des lazarets ne sont plus à craindre aujourd’hui du fait de ces mesures préservatrices; et, pour ce qui nous concerne, nous n’avons jamais hésité à les prescrire en faveur du plus grand nombre, au préjudice même des séquestrés. Une conduite différente n’a qu’une excuse : la certitude où l’on est de l’inutilité de la séquestration.

Quelle est donc l’efficacité des quarantaines, et dans quelle mesure faut-il les maintenir?

C’est une question, de localités. Il en est qu’on juge inutile de soumettre au régime des quarantaines à l’endroit des maladies exotiques, parce que leurs conditions climatériques ou leur éloignement des foyers endémiques leur crée une immunité contre elles. Tel paraît être le cas des ports anglais où ne pénètrent ni la peste ni la fièvre jaune. On conçoit bien que ces pays ne sacrifient pas leur liberté commerciale à des mesures d’une efficacité d’ailleurs contestable.

Il en est d’autres, au contraire, qui, placés dans la zone d’endémicité des maladies dont il s’agit, ne peuvent, dit-on, retirer aucun bénéfice des quarantaines. Il y a, suivant nous, des réserves à faire sur ce point; et nul, pensonsnous, n’hésiterait, dans une localité de la mer des Antilles ou du golfe du Mexique , à éloigner un navire qui lui apporterait la fièvre jaune , en l’absence de toute épidémie dans le pays. Quand une épidémie de fièvre jaune éclate à bord de l’un des navires d’une flottille dans ces contrées, on est parvenu plus d’une fois à limiter l’épidémie par l’éloignement du navire infecté. Il serait dérisoire , pense-t-on , de mettre en quarantaine dans un de nos ports un navire où sévirait la variole, parce que, dit-on, la variole existe chez nous d’une manière permanente. Mais croit-on que ces quarantaines soient inutiles dans les localités exotiques où elle est inconnue? N’est-ce pas un navire qui l’a apportée, il y a quelques années , aux nègres du Congo aujourd’hui décimés par elle?

Mais, pour être utiles, il faut que les mesures quarantainaires soient efficaces. Or, la plupart du temps, elles sont illusoires. C’est le cas des localités continentales où il est impossible d’interdire d’une manière absolue les communications. Aussi n’éprouve-t-on aucune difficulté à souscrire à cette proposition émise à la conférence de Vienne , en tête des questions quarantainaires : « Considérant que les quarantaines de terre sont inexécutables et inutiles, vu les nombreux moyens de communication qui augmentent de jour en jour; considérant, en outre, qu’elles portent des atteintes graves aux intérêts commerciaux, la conférence rejette les quarantaines de terre. » Au contraire, les localités insulaires et les ports du littoral peuvent être plus ou moins utilement préservés, surtout contre les maladies importées par les navires; et la conférence de Vienne a cru devoir maintenir les quarantaines maritimes dans la mesure suivante : « 1° Pour les mesures à prendre hors d'Europe : en vue de prévenir de nouvelles invasions du choléra en Europe, elle approuve les mesures recommandées par la conférence de Constantinople, notamment dans la mer Rouge (lazaret de Bab-el-Mandeb , postes sanitaires sur la côte arabique et la côte africaine, lazaret d’El-Wesch, etc.) et dans la mer Caspienne...; 2° pour les mesures à prendre dans les ports de l'Europe : lorsque le choléra a fait invasion en Europe, la conférence recommande le système d’inspection médicale; mais, pour les États qui préfèrent maintenir les quarantaines, elle établit les bases d’un règlement, quara ntainaire. »

INFLUENCE DES QUALITÉS DE L’AIR ET DU SOL

Elle a jugé inutiles les quarantaines fluviales, pour les mêmes raisons qui rendent inutiles les quarantaines de terre ) « toutefois les mesures recommandées, dans le système de l’inspection médicale adopté par elle, peuvent être appliquées aux navires ayant le choléra à bord. Quant aux ports de l’embouchure, ils rentrent dans la catégorie des ports maritimes, et, par conséquent, les mêmes mesures y sont applicables. »

Les prescriptions de la conférence ne visent que le choléra. Les mesures quarantainaires ne s’appliquent pas, en effet, avec la même efficacité à toutes les maladies pestilentielles. Il en est, comme la fièvre jaune, pour lesquelles l’air paraît être le véhicule des agents infectieux, et la quarantaine devrait être moins efficace contre son invasion. Mais, d’une autre part, la fièvre jaune nous arrive exclusivement par la voie de mer, ce qui rend la préservation plus facile; et d’autre part, la virulence de l’agent infectieux s’étdnt, sous nos climats, au bout d’une période relativement courte, ce qui permet d'en espérer l’extinction pendant la quarantaine. De même, il est des climats et des saisons où la peste ne s’observe pas et ne peut s’acclimater; dans ces conditions, les quarantaines seraient inutiles.

Il n’y a donc pas de règle absolue : la connaissance précise du mode d’infection, des allures du mal, de la vitalité propre de chaque espèce de germe morbide, est nécessaire pour tracer des règlements véritablement judicieux.

En attendant, l’on peut, par ce qu’on sait déjà, établir, pour chaque maladie exotique, des règles spéciales à chacune d’elles; en même temps que l’application dans les localités des mesui es d’assainissement reconnues les meilleures permettra d’y limiter la contagion. C’est dans ce sens qu’a été rédigé le dernier Règlement fiançais de poli e sanitaire maritime sous les inspirations d’une commission instituée par arrêté ministériel du 13 avril 1874.

L’institution des lazarets sur des bases rationnelles est la garantie du système quarantainaire, aussi bien que la sauvegarde des intérêts longtemps méconnus des séquestrés. Ce point a été spécialement visé dans le Réglement que nous venons de citer et auquel pour abréger nous renvoyons le lecteur.

Rage. Parmi les maladies contagieuses la rage est l’une des plus redoutables, et la longue durée d’incubation, qui est l’un de ses caractères, ajoute aux dangers de sa propagation. Comme toutes les maladies contagieuses, elle sévit avec plus ou moins de violence à de certaines époques, et suit en cela des lois encore indéterminées. En ce moment, une véritable épidémie menace plusieurs localités de la Grande-Bretagne ; les médecins s’en sont émus et l’urgence de mesures prophylactiques rigoureuses se fait généralementsentir.

Nous n’avons pas à rappeler celles qui ont été prescrites et qui, si elles étaient rigoureusement appliquées seraient suffisantes. Dans ces derniers temps, on en , a proposé deux nouvelles : Y émasculation des chiens et Yémoussement de leurs dents. Rien ne justifie la première; quant à la seconde, elle a été proposée par M. Bourrel et aurait pour effet de substituer dans les effets de la morsure, l’écrasement des tissus à leur dilacération. Les chances d’inoculation en seraient considérablement amoindries.

Il serait utile aussi de faire connaître au public les signes distinctifs de la rage du chien, afin que l’on puisse se tenir en garde contre ses morsures, dans le cas où il est malade. Ces signes ont été exposés d’une manière à la fois très-succincte et très-nette par M. H. Bouley, dans l’article Rage du Dict. encycl. des Scienc. médicales.

4°. Influences diverses. — Nous aurions à signaler encore bien d’autres modifications de l’organisme déterminées par le milieu cosmique. Des expériences très-intéressantes ont été faites, par exemple, sur l’influence des varia-

tions de pression de l’air dans les phénomènes de la vie; mais ces expériences nous paraissent intéresser surtout la physiologie, et rien de nouveau n’en a été déduit intéressant l’hygiène.

L’étude des influences du milieu social a été envisagée aussi, dans ces derniers temps, sous plusieurs aspects nouveaux; mais nous retrouverons ce sujet dans notre chapitre TI1 et nous ne croyons pas devoir nous y arrêter ici davantage.

L’ALIMENT (1)

Alcoolisme. — Le travail le plus complet qui ait été fait dans ces derniers temps sur l’abus des boissons alcooliques et ses conséquences est celui de M. L. Lunier : De la production et de la consommation des boissons aie cliques en France et de leur influence sur la santé physique et intellectuelle des populations (Paiis, Savy).

L’auteur y étudie, dans une série de tableaux statistiques dont les résultats sont reproduits sur des cartes annexées à l’ouvrage, la marche qu’ont suivie depuis un certain nombre d’années, en France, la production et la consommation des boissons alcooliques, et la relation qu’elles ont pu présenter avec la morbidité, la criminalité, etc.

Nous nous associons aux vœux qu’exprime l’auteur, quoique nous soyons de ceux qui pensent que nos contemporains ont par trop assombri le tableau de l’alcoolisme. Déjà M. Leudet, dans un Mémoire sur l’état mental des alcoolisés, lu au congrès international médical de Bruxelles, le 22 septembre 1875, avait émis l’opinion que les aliénés de cette catégorie ne le sont pas tous absolument du fait de l’alcool et que beaucoup d’entre eux ont dans leurs antécédents une prédisposition aux troubles mentaux. Nous en dirions autant, volontiers, de la dégénérescence graisseuse qui s’observe si souvent chez ces malades et qui pourrait bien n’être chez beaucoup d’entre eux qu’un mode particulièrement accenlué de l’évolution d’un processus normal.

De même sur la question du vinaqe ou de l’alcoolisation artificielle des vins, tout en concédant à M. Bergeron, rapporteur de la commission académique, que l’alcool versé sur un vin fait, au moment de le livrer à la consommation, ne s’incorpore pas à ses principes constituants; qu’il n’y est pas à l’état de combinaison assez intime avec ces principes pour qu’ils puissent atténuer ou retarder son action et que les vins ainsi préparés peuvent présenter, avec plus d’intensité que les autres, les inconvénients des boissons alcooliques, nous préférons cependant aux conclusions du rapporteur les conclusions atténuées de l’Académie, qui ont été les suivantes:

1° L’alcoolisation des vins faits, plus généralement connue sous le nom du vinage, lorsqu’elle est pratiquée méthodiquement avec des eaux-de-vie et des troix-six de vin, et dans des limites telles que le titre alcoolique des vins ne dépasse pas 10 pour 1 00, est une opération qui n’expose à aucun danger la santé des consommateurs.

2° L’Académie reconnaît que le vinage peut être pratiqué avec tout alcool de bonne qualité, quelle qu’en soit l’origine : toutefois, elle a tenu à marquer sa préférence pour les eaux-de-vie et trois-six de vin, parce qu’elle pense que les vins ainsi alcoolisés se rapprochent davantage des vins naturels.

. (1) Les Produits alimentaires formant l’objet d’une Étude à part dans cette Encyclopédie, nous y renvoyons le lecteur. A. N.

L’ALIMENT

3° Quanta la suralcoolisation des vins communs, qui, pour la vente au détail, sont ramenés par des coupages au titre de 9 à 10 p. °/0, l’Académie reconnaît qu’elle peut donner lieu à de fâcheux abus, mais qu’aucune preuve scientifique ne l’autorise à dire que les boissons ainsi préparées, bien que différant sensiblement des vins naturels, soient compromettantes pour la santé publique.

Il n’en serait pas de même des sophistications du vin par l’acide sulfurique, l’acide acétique, l’acide tartrique, le tannin, le carbonate de potasse, de soude ou de chaux, l’alun, le sulfate de fer, et en particulier par la substitution du sulfate de potasse au bitartrate de potasse (plâtrage), condamnées à la fois par la science et les tribunaux. De même tous les procédés de coloration artificielle des vins sont coupables et la plupart sont dangereuses pour la santé.

On peut en dire autant des falsifications de la bière.

Relativement aux dangers qui résultent de l’abus des boissons alcooliques, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici les termes mêmes de l 'avis émané de l’Académie de médecine et rédigé par les soins d’une commission spéciale composée de MM. Béclard, Chauffard, Gosselin, Verneuil et Bergeron, rapporteur (séance du 3 octobre 1871). Cet avis a été depuis affiché dans toutes les maisons d’école snr l’ordre du ministre de l’instruction publique.

1° Quelle que soitla nature d’une boisson fermentée, c’est surtout par l’alcool qu’elle agit. L’action de l’eau-de-vie commune... peut servir d’exemple.

2° Introduite dans un estomac vide, l’eau-de-vie, même à dose très-modérée, le congestionne, excite ses contractions et augmente la sécrétion des sucs digestifs. Ces effets directs, beaucoup moins prononcés quand l’estomac est rempli d’aliments, sont d’ailleurs passagers et disparaissent sans laisser de traces si l’ingestion de l’eau-de vie est accidentelle. Si elle se reproduit fréquemment, si elle devient habituelle, la rougeur congestive est plus vive, plus persistante, une inflammation se développe, les sucs digestifs deviennent plus rares et font place à des liquides nuisibles au travail de la digestion : à la longue, survient un travail d’ulcération, un épaississement, une induration qui, en paralysant l’estomac et en arrêtant ses sécrétions utiles, le rendent incapable de digérer. En même temps surviennent la sensation de chaleur et de brûlure au creux de l’estomac, le rejet par des efforts de vomissement de liquides tantôt fades, tantôt acides ou âcres (pituite des buveurs), la perte d’appétit, la lenteur de la digestion. Plus tard, des douleurs d’estomac se prolongeant sous les côtes et jusque dans le dos, depuis le pincement ou la pesanteur jusqu’aux plus atroces déchirements ; en un mot, des troubles digestifs d’une gravité croissante et pouvant, à eux seuls, amener la mort par épuisement et se compliquant souvent de phthisie pulmonaire ou de cancer.

3° Les effets de l’alcool sur l’estomac n’épuisent pas son action; la plus grande partie de ce liquide, entraînée par la circulation, va exercer sa triste inlluence sur le cerveau, le foie, les poumons et les reins.

4° Le cerveau est, de tous les organes, celui qui ressent le plus vivement l’action de l’alcool.

5° Absorbé et mis en rapport avec la substance du cerveau, l’alcool en exalte les fonctions. C’est d’abord une simple excitation, puis un véritable délire , plus ou moins querelleur, plus ou moins violent, aboutissant tantôt à une agitation extrême, tantôt à une crise de fureur dans laquelle l’homme devient capable de tous les crimes, tantôt enfin à un état de prostration où, comme une masse inerte, il tombe ivre-mort.

6° Revenant à de courts intervalles, ces excès ont pour conséquence inévitables un accès d’alcoolisme aigu (delirium tremens) , délire spécial des buveurs pouvant à lui seul déterminer la mort.

Quand l’action, bien que légère, se répète chaque jour, au simple ébranlement

HYGIENE

nerveux succède la congestion diffuse du cerveau, enfin le ramollissement. Surviennent des maux de tête persistants, des vertiges, des hallucinations, un affaiblissement graduel des facultés intellectuelles et morales, la paresse d’esprit, la perte de la mémoire, l’embarras de la parole, le tremblement des membres, des accès passagers de délire calme ou agité , alternant souvent avec des accès d’épilepsie, — surtout quand le buveur a fait un usage habituel de l’absinthe, — et finalement la folie , l’imbécillité , la paralysie.

Avant de tomber à ce dernier degré d’abrutissement, combien de buveurs, devenus irritables et querelleurs , perdent tout sentiment du devoir et ruinent ou déshonorent leurs familles par des désordres ou même par des crimes et finisssent sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour d’assises!

7° L’alcool agit d’abord sur le foie en le congestionnant ; mais, lorsque l’usage des boissons alcooliques devient copieux et continu, survient une véritable inflammation , puis la suppuration du foie ou l’augmentation de son volume ou même sa dégénérescence. Tous ces désordres s’annoncent par des troubles digestifs compliqués de jaunisse ou d’hydropisie et aggravés, dans les dernières périodes, par les angoisses qui précèdent la mort, lorsque la sérosité accumulée dans le ventre refoule les poumons et le cœur.

8° L’haleine des buveurs est imprégnée d’alcool rejeté au dehors par les poumons. Il pénètre ces organes; il les congestionne et leur donne, une disposition extrême à s’enflammer. De là viennent la toux sèche, quinteuse, opiniâtre, de beaucoup de buveurs, la fréquence de la fluxion de poitrine, de la bronchite, avec ou sans phthisie consécutive, mais presque toujours avec complication de maladie du cœur.

9° Les maladies du cœur, si pénibles par l’oppression qu’elles causent et qui se terminent toujours, soit par la mort subite, soit par une hydropisie générale, peuvent se produire d’emblée par les excès alcooliques.

1 0° En traversant les reins , l’alcool excite leurs fonctions ; si cette excitation se répète fréquemment, le tissu des reins, comme celui du cerveau, du foie et des poumons, se congestionne et s’enflamme ; alors surviennent des douleurs de reins , des pissements de sang et de pus ; enfin , le catarrhe de la vessie , la rétention et l’incontinence des urines. Les douloureuses opérations qu’elles nécessitent font de la vie des malheureux condamnés à toutes ces misères , par leurs excès alcooliques , un affreux supplice qu’ils n’abrègent que trop souvent par le suicide.

1 1 0 Ce n’est pas tout : chez tel buveur, l’action de l’alcool se manifestera par l’apparition fréquente de clous ou même d’anthrax; chez tel autre, par l’éruption de pustules disséminées sur le corps , ou par des rougeurs persistantes de la face ( couperose ), ou bien encore par des dartres ; chez certains d’entre eux, enfin, par la goutte ou parla gravelle, si souvent suivie elle-même de la pierre.

12° L’abus des boissons alcooliques, avant même d’avoir produit tous ces désordres matériels et les troubles de la santé qu’ils entraînent, rend les ivrognes plus accessibles aux maladies accidentelles, aggrave ces maladies et compromet de la manière la plus sérieuse la cicatrisation des blessures ou le succès des opérations.

Les maladies épidémiques: variole, fièvre typhoïde, dysenterie, choléra, sévissent de préférence sur les ivrognes; pour le choléra, en particulier, les admissions dans les hôpitaux sont toujours plus nombreuses le mardi et le mercredi, c’est-à-dire dans les deux jours qui suivent le lundi, jour trop souvent consacré à l’oisiveté et à la fréquentation des cabarets.

Chez les alcoolisés , toutes les maladies aiguës tendent à se compliquer d’un délire toujours agité, souvent furieux, qui met le malade en danger de mort.

L’ALIMENT

et qui, en tout cas, rend la guérison plus difficile et sa convalescence plus longue.

L’ivresse , on le sait bien , est la cause d’un grand nombre d’accidents.

Ivre ou seulement excité par l’alcool, l’homme le plus doux, le plus sage, devient querelleur ou fanfaron : de là des rixes sanglantes ou des tours de force périlleux. La même cause augmente ces dangers propres à certaines professions, dangers qu’on évite avec de l’adresse et du sang-froid , mais dont devient victime celui que la boisson a rendu imprudent , faible ou maladroit.

L’ivresse est pour le chirurgien une source d’embarras nombreux: elle rend le traitement difficile ou inefficace ; elle interdit souvent l’emploi d’un moyen utile: saignée, vomitif, chloroforme; elle fait ajourner une opération pressante; elle oblige à user de violence là où la douceur eût suffi; elle force le praticien à traiter son malade comme le vétérinaire traite la brute.

L’empoisonnement alcoolique invétéré a des conséquences plus redoutables encore : une blessure minime , qui serait sans gravité chez un homme sobre et sain, devient souvent, chez l’ivrogne, le point de départ d’accidents terribles.

Nous avons tenu à reproduire ce document, parce que la forme familière convient à l’hygiène et parce qu’on ne saurait mieux dire.

Relativement à la valeur alimentaire de l’alcool, on peut adopter les conclusions de MM. Perrin: les boissons alcooliques prises à doses modérées diminuent l’exhalation de l’acide carbonique; elles ne modifient pas sensiblement la composition de l’urine, mais elles en augmentent la quantité ; elles ralentissent l’activité de l’oxydation intra-vasculaire et par conséquent la production de chaleuranimale; en un mot, si elles n’augmentent pas les recettes, elles contribuent tout au moins à diminuer les dépenses de l’organisme ( Dict . envycl. , alcool).

Il résulte maintenant des statistiques de M. Lunier, reproduites dans l’ouvrage cité :

d° Que la proportion des inculpés pour ivresse publique, depuis la promulgation de la loi Roussel, a été en moyenne de 83,66i. Les cas d’ivresse poursuivis , c’est-à-dire à peu près exclusivement les cas d’ivresse tapageuse ou brutale sont de beaucoup plus fréquents dans les départements qui consomment des boissons spiritueuses et principalement des alcools d’industrie, que dans ceux qui récoltent et consomment du vin. Cette proportion varie sur 10,000 habitants de 80 à 21 dans les premiers , de 20 à 22 dans les autres ;

2° Que les départements qui consomment le plus d’alcool et surtout d’alcool d’industrie, sont ceux dans lesquels on a relevé le plus grand nombre de morts accidentelles, par suite d’excès de boisson. Elles sont pour ainsi dire inconnues ou tout au moins très-rares dans les départements qui consomment le plus de vin: Yar, Hérault, Gard, Côte-d’Or, Deux-Charentes , Aude, Gers, Seine, Pyrénées-Orientales, Tarn-et-Garonne. Il y a fort peu de morts accidentelles dans les départements où la bière constitue la boisson courante : Nord , Pas-de- Calais, Ardennes, Somme, bien que ces départements figurent parmi ceux où l’on boit le plus d’alcool d’industrie. Les départements où l’on boit le plus de cidre sont les plus mal partagés sous ce rapport ;

3U Que la proportion des cas de folie alcoolique est presque partout en raison directe de la consommation des alcools d’industrie, bien que les départements qui consomment le plus de cidre soient encore ici les plus mal partagés. Les départements où l’on boit le plus de bière sont au contraire les mieux préservés ;

4° Que la proportion des cas de suicide suit à peu près les mêmes lois.

Enfin, on doit conclure, d’après l’auteur, que le vin est la meilleure de toutes les boissons alcooliques, quand il est naturel , qu’il ne contient que 10 à 11 p. 100 d’alcool et surtout qu’il n’a pas été suralcoolisé avec des trois-six du Nord.

HYGIÈNE

Viennent ensuite la bière et le cidre, mais à la condition d’être bien fabriqués, suffisamment corsés et de ne pas être relevés avec des alcools d’industrie.

Quant aux eaux-de-vie, aux esprits et aux liqueurs qu’ils servent à fabriquer, ce sont des produits détestables qu’on ne saurait proscrire avec trop d’énergie, comme boissons de consommation courante. Il serait fort douteux même que les meilleurs fussent de quelque utilité chez l’homme en santé.

Nous ne plaiderons pas les circonstances atténuantes, à l’aide d’arguments qui se pressent dans l’esprit du lecteur, comme ils se pressent sous notre plume. Nous avons fait nos réserves. On pense que l’instruction élémentaire et l’éducation morale modifieront l’état de choses actuel, et que «si les populations étaient en état de lire ce qui se publie sur les dangers de l’abus des boissons alcooliques et d’en comprendre la portée », elles y prendraient garde. C’est bien possible. Cependant, à défaut de l’énergie que donne le sentiment du devoir et des satisfactions morales et même physiques que procure le travail intelligent, la lecture la plus judicieuse serait insuffisante. La doctrine la plus sage se résume, suivant nous, ici comme partout en hygiène, dans le Ne quid nimis.

Vertige du café. — Agoraphobie. — Nous l’appliquerons même au café , dont un travail encore récent du Dr Krishaber a fait ressortir la liaison avec les phénomènes d’un état nerveux qu’il a décrit sous le nom de névropathie cérébro-cardiaque et qui n’est qu’une forme du nervosisme de Bouchut, lequel tend lui-même à se catégoriser d’une manière plus précise sous le nom (¥ irritation cérébro-spinale.

Quoi qu’il en soit, M. Krishaber a surtout insisté sur l’inlluence qu’exerce l’abus du café sur une forme particulière du vertige qui peut exister à l’état isolé, mais qui est aussi l’un des phénomènes marquants de l’espèce morbide qu’il a tenté de définir. Notre observation personnelle confirme ce fait que l’abus du café peut seul engendrer ces accidents, et qu’à coup sûr, l’usage habituel ou même accidentel du café en détermine le retour chez toute une classe de névropathiques.

C’est encore cette forme de vertige que l’on a décrite dans ces derniers temps sous le nom à' agoraphobie (en d’autres termes, la peur de l’espace ), et ce nom n’a pas plus que les autres réussi à conquérir à la maladie qu’il caractérise une place assurée dans les nosographies.

Le bruit des rues y joue, en effet, son rôle; mais la titubation vertigineuse qu’éprouve le malade en traversant les rues, les places et, en général, les lieux bruyants, coïncide souvent avec des troubles de l’estomac ou de l’ouïe, d’où le nom de vertige stomacal ou auditif qu’on lui a donné. La sphère des sensations troublées est même beaucoup plus étendue, et il eût été plus à propos de généraliser mieux qu’on ne l’a fait ces appellations. Nous avons même proposé le nom de vertige émotif pour caractériser l’ensemble des symptômes, si bien décrits par M. Krishaber.

Le vertige, disions-nous, dans un de ces articles éphémères que la publicité périodique jette au vent sans en laisser de traces (lj, le vertige a de tout temps exercé la sagacité des médecins, tant cliniciens que physiologistes, et rien n’était vague, autrefois, comme la détermination des formes, des causes et du traitement des différentes espèces de -vertige. C’est un méiite de Krishaber d’avoir arrêté l’attention sur l’une de ses formes, et il aura rendu, suivant nous, un grand service en 'démontrant que cette forme, sous laquelle se rangent peu

'L Liberté des 25 octobre 1873, 10 février 1874, 27 novembre 1876.

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à peu un grand nombre des observations connues, est essentiellement curable: que beaucoup de malades, traités jusqu’à ce jour pour une lésion organique des centres nerveux, doivent être soumis à une médication des plus simples, et que le repos d’esprit, la diète de café, font plus pour leur rétablissement que des médications incendiaires.

Le vertige n’est pas toujours maladif. Il y en a une forme que l’on pourrait appeler physiologique : par exemple, celui qu’on éprouve dans la galerie d’une tour, au sommet d’un arbre, sur un pont, lorsqu’on regarde au-dessous de soi. Il est bien certain que les organes dont le fonctionnement coordonne l’équilibre ne sont pas plus lésés au sommet qu’au bas de la tour, au fond d’un [*avin plutôt que sur les rochers qui le surplombent; et le vertige paraît dépen- Ire, dans ces cas, d’une appréciation du milieu, différente de celle qui s’effectue dans l’état normal. Sans doute, quand même on aurait reconnu la cause du rertige, dans ces circonstances, on n’aurait pas tout dit; il resterait encore à interpréter les phénomènes, à expliquer leur caractère syncopal, qui éveille l’idée d’une anémie cérébrale passagère et plus ou moins localisée; mais il serait déjà très-utile de s’accorder sur ce point : que la seule incertitude du milieu suffit pour donner le vertige (I).

La notion précise du milieu nous arrive par les sensations : le toucher nous ivertit du contact des objets; la sensibilité musculaire apprécie, par le degré le l’effort, l’intensité de la pesanteur; nous donne, en un mot, la notion de granté; enfin les sensations de la vue, de l’ouïe, voire même de l’odorat, nous 'ont apprécier les rapports des objets entre eux. Que toutes ces sensations fassent défaut à la fois, ou que, sans être abolies, elles soient plus ou moins profondément troublées, et la notion du milieu sera incertaine; par suite, la déermination instinctive qui prescrit le fonctionnement de tel ou tel groupe nusculaire, pour maintenir l’équilibre, cette détermination, disons-nous, sera ndécise. Même, qu’une seule de ces sensations soit ainsi troublée tout à coup, ;t avant que les autres n’aient eu le temps de s’accoutumer à la suppléer, et 'équilibre sera compromis.

Or, le vertige s’observe, comme symptôme, au début d’un certain nombre le maladies caractérisées par ces troubles nerveux survenus tout à coup dans a sphère des sensations. Est-il téméraire de n’y voir qu’un résultat de l’inceritude de la notion du milieu, comme il arrive dans le vertige que nous ippelions tout à l’heure physiologique? Le symptôme n’aurait pas alors l’importance qu’on lui attribue, et il n’y aurait pas lieu de s’en préoccuper autrenent que comme d’un élément du diagnostic.

Le vertige joue un grand rôle dans le mal de mer. C’est par là que les accidents débutent toujours. Pour Darwin, ce vertige est dû à la mobilité du milieu : îous l’attiibuons, d’une manière plus précise, à l’incertitude de l’appréciation lu milieu; et la peur, invoquée comme cause par Guépratte, n’est, selon nous, ju’un effet de cette incertitude.

Dans tous les cas, pour faire disparaître cette cause, il faut et il suffit que 'habitude ait rectifié l’appréciation insuffisante du rapport des objets : ce qu’on ippelle le pied marin n’est que la précision des mouvements, en vue de ce qui ra se passer; si les acrobates sur la corde raide, les matelots sur les vergues es plus élevées d’un vaisseau, n’éprouvent pas de veitige, c’est assurément )arce que leur vue s’est habituée à rapporter sûrement les distances et qu’ils ie s’alarment plus instinctivement de ce qu’il y a d’insolite à leur situation lans l’espace.

(1) Nous avons soutenu la même idée dans notre thèse du doctorat. Paris, 1872.

HYGIENE

Et l’on peut conclure de là que l’attitude la meilleure pour prévenir le mal de mer est celle où le corps fléchi ou pelotonné, couché sur le côté, arc-bouté solidement de toutes parts, subit le moins possible les oscillations du milieu. Si la tête est couverte, si l’on interdit à l’air l’accès direct des navires, si une ceinture épigastrique comprime l’abdomen et limite les mouvements des viscères abdominaux, le patient n’éprouvera plus de dérangements appréciables dans son équilibre, s’isolera du milieu mobile et jouira d’un repos absolu. Il n’y a plus de mal de mer à redouter dans cette position, qui malheureusement n’est pas compatible avec des fonctions quelconques un peu actives.

Dans le vertige que nous avons surtout en vue dans ce chapitre, la titubation est également sous la dépendance de troubles sensoriels quelconques; il n’est, qu’un des éléments de la névrose; mais il les résume tous; car il traduit fidèlement la nature même de la maladie, qu’on peut définir en quelques mots : Impressionnabilité excessive dans la sphère de la sensation, réaction insuffisante dans la sphère du mouvement. C’est Tune des expressions de cette loi physiologique : la force nerveuse s’épuise par une excitation intempestive, exagérée ou prolongée outre mesure. Ici l’organisme est resté impressionnable. Sous l'influence des excitants spéciaux , l’imagination s’exalte , la pensée se traduit par une remarquable vivacité d’expression; le cœur, la vue, l’ouïe, présentent une irritabilité, maladive; mais les mouvements qui correspondent à ces sensations sont insuffisants, incohérents, mal rhythmés; il semble, selon l’expression des mécaniciens, que la machine ne tient pas la pression.

En elfet, dans le domaine intellectuel, l’attention réclame un effort et cet effort, est souvent impuissant • la mémoire exige une recherche et le souvenir ne se présente pas spontanément; enfin, la raison est souvent forcée d’intervenir pour discuter la sensation et retenir le malade sur la limite de la folie. Dans le domaine physique, la volonté est obligée d’intervenir de même, pour rectifier l’équilibre, pour maintenir les yeux affolés ; en un mot, pour modérer les réactions motrices provoquées par des sensations excessives. Trousseau avait attribué un rôle à la peur dans le vertige stomacal; le vertige, dans les cas qu’il a décrits, n’est-il pas encore Y effet d’une irritabilité excessive de l’estomac, dont l’excitation se répercute au-delà de son domaine habituel?

Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce sujet. Nous nous bornons à signaler le symptôme important du début : l’insomnie , qui nous ramène au café.

Tous les phénomènes qui précèdent *: l’impressionnabilité maladive qui leur donne naissance, les palpitations ou plutôt la défaillance capricieuse du cœur qui les accompagne, les troubles divers de la contractilité*vasculaire qui sont plus ou moins sous la dépendance de l’émotion, la dépressibilité du pouls, sont produits par le café, en dehors de tout état névropathique, et tout le monde subit ce mode d’action du merveilleux breuvage.

Merveilleux, en effet; car le café est l’excitateur de l’esprit, et, s’il est une ivrognerie excusable, c’est l’ivrognerie du café. Il est d’iin effet souverain pour dégager le cerveau et donner de l’essor à l’imagination. Il y a bien, dans cette ivresse, un peu d’incohérence : l’idée jaillit sans qu’on la recherche et les pensées se succèdent trop rapidement pour que l’on puisse les maîtriser ou les approfondir. Aussi le moyen réussit-il moins à l’écrivain qu’à l’orateur. De plus, l’effet n’est pas de longue durée ; et l’effort d’attention sera le lendemain moins précis et moins énergique, ce qui alanguit un peu la mémoire; mais le pire est encore l’insomnie et l’état d’inquiétude qui l’accompagne.

Chez des sujets déjà impressionnables, déjà malades de cette impressionnabilité, le café peut, sinon engendrer, tout au moins ramener et entretenir tout un cortège d’accidents nerveux dont le vertige est l’une des expressions fréquentes. On l’a nié : de robusles penseurs, saris doute, qui se portent bien et

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que n’émeut pas le souffle du dieu. Mais, de môme que vous n’iriez pas chercher chez l’épicier l’échantillon destiné à une expérimentation physiologique, de même il ne faut pas prendre le premier venu comme sujet d’expérience. En fait d’expérimentation, tant vaut l’appareil, tant vaut l’observation; il faut des balances très-sensibles pour des poids minimes ; et ce n’est pas sur des tempéraments de rustres qu’il faut étudier ces effets du café.

Peut-être tout cet appareil nerveux a-t-il pour hase une paresse du cœur, la plupart du temps méconnue. Les palpitations que détermine le café traduisent l’effort du cœur qui ne suffît plus à sa besogne, plutôt qu'un surcroît d’énergie; et, si cette action dépressive est douteuse, dans les premiers moments qui suivent l’ingestion du café, elle devient des plus évidentes au bout de quelques heures. Chez les vrais malades, elle se prolonge souvent pendant toute la journée du lendemain et les jours suivants, et peut s’étendre au système musculaire des parois viscérales , des appareils de sensation et même des membres , ce qui explique les digestions difficiles, les flatuosités, les troubles de la vue, les tremblements, etc. , qui accompagnent le vertige ou s’observent même sans vertige.

Le remède à ce mal est facile à deviner. Il consiste dans la suppression du café. C’est une mesure radicale; mais c’est la condition sine quà non de la cure.

Ivrognerie de la morphine. — Il n’est pas de médecin qui ne soit témoin chaque jour des funestes conséquences de Y abus de la morphine. Certains malades, soulagés d’abord, par son usage, de souffrances physiques d’une nature quelconque, en ont contracté l’habitude à ce point qu’ils ne peuvent plus s’en passer; et les effets de la morphine sont tels que la suppression du médicament ne cause pas moins de désordres chez eux que son emploi abusif.

Depuis que Laehr et Fiedler en ont parlé les premiers, plusieurs auteurs, entre autres F. Hallin, Weinlechner, Michel, et plus récemment Levinstein (1), ont décrit les symptômes de ce qu’ils ont appelé : morphinisme, morphiumsucht, morphiomanie , c’est-à-dire « la passion qu’a un individu de se servir de morphine comme excitant ou comme sédatif, et l’état pathologique qui résulte de l’usage abusif du médicament ».

J’observerais volontiers que cette passion, comme tant d’autres, est plutôt une faiblesse; car, entre ceux qui sont accessibles à l'attrait, du jeu, du tabac, du haschisch, de la morphine, à l’amour du gain, à la séduction des femmes et les débauchés de toute espèce , il y a cette différence que ceux-ci y cèdent , tandis que d’autres y résistent.

Il y a , toutefois , entre l’ivrognerie de la morphine et l’ivrognerie de l’alcool , à laquelle on l’a comparée, une distinction à faire : c’est que, dans sa généralisation actuelle , la première a pour point de départ l’apaisement d’une souffrance, tandis que la seconde n’a pour objet que la satisfaction d’un penchant sensuel. Il est vrai qu’à un moment donné, il s’établit, dans les deux cas, le besoin impérieux de relever, par de nouvelles doses du poison, les forces épuisées, et que l’effet de la morphine comme de l’alcool, dans la phase d’énervement qui caractérise l’un et l’autre état, est de déterminer une excitation factice qui suffit à secouer l’apathie nerveuse et à donner à l’organisation languissante un regain de vigueur.

Avant la vulgarisation des injections sous-cutanées, cet abus de la morphine était rare chez nous. J’ai pourtant connu, pour ma part, un médecin qui, ayant eu l’idée de combattre le mal de mer par le laudanum, en avait contracté l’habitude, et qui du laudanum était passé insensiblement à la morphine. Il est

1) La Morphiomanie . trad. franc, chez G. Masson.

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juste d’ajouter qu’il n’y avait trouvé aucune immunité contre le mal de mer et que, plus tard, continuant l’emploi du médicament dans l’espérance de se prémunir ainsi contre l’usage du tabac, il n’en fumait pas moins. Il n’avait pas subi, toutefois, cette sorte de contagion vicieuse qui engendre, chez les morphinisés , le goût de l’alcool ; car un grand nombre d’entre eus subissent à la fois ce double entraînement.

J’ai encore aujourd’hui pour ami un névropathique qui, lui, a l’excuse de douleurs névralgiques intolérables dont la morphine seule a raison, et qui s’enivre ainsi par l’usage des injections sous-cutanées. Il a parfaitement conscience des dangers de l’habitude qu’il contracte insensiblement; mais, des deux maux, quel est le moindre? Pour le détourner de cette pratique, il faudrait avoir un moyen de guérison à lui proposer; et, jusqu’à présent, aucun ne lui a réussi, hors celui-là.

Nul médicament, en effet, n’a mieux justifié sa vogue. « Il y a dix ans à peine, dit Levinstein, que les injections de morphine étaient très-rares en Allemagne. La pratique commode de cette méthode de Pravaz, son action prompte et merveilleuse contre'la douleur, le repos qu’elle procura aux blessés et aux malades pendant la guerre de 1866, lui ouvrirent facilement les portes de l’Allemagne. Le cercle de ses indications fut élargi de jour en jour, sans discernement. On employa bientôt cette méthode d’apaisement contre toute sensation anormale, qu’elle fût d’origine nerveuse ou inflammatoire; et ce nouveau traitement se substitua peu après au traitement rationnel. Les malades se trouvaient bien en apparence, au milieu de leur ivresse morphinique; mais sous celle-ci disparut l’essence de la maladie et la notion de causalité. Les médecins les plus écoutés ne purent conjurer le péril. L'enthousiasme qui s’était emparé du public, à la vue des effets surprenants de ce médicament, ne fit qu’augmenter; et, quand on s’aperçut qu’il apaisait également la douleur morale, on l’arracha aux médecins, entre les mains desquels seuls il aurait été une bénédiction pour l’humanité. C’est de ce moment que date la morphiomanie. »

Le mal n’est pas moins grand en France qu’en Allemagne.

L’injection morphinée 11e combat pas seulement l’insomnie et la douleur; mais elle agit aussi sur le moral. Elle donne naissance à des sensations voluptueuses qui n’ont qu’une analogie lointaine avec l’ivresse alcoolique. L’humeur change; la gaieté succède à la tristesse, la vigueur à la débilité, l’énergie à l’énervement, la loquacité au mutisme, la hardiesse à la timidité. Mais, aussitôt que l’élimination de la morphine est achevée, le bien-être fait place à une profonde dépression qui est en raison directe de la surexcitation primitive.

Peu à peu le remède s’impose aux initiés : seul, il dissipe leurs malaises de l’âme et du corps et leur procure l’oubli des chagrins domestiques ou des ennuis professionnels. Seul, il ralfermit leurs membres tremblants, comme le fait pour l’alcoolique sa goutte du matin. Mais, quand l’effet de la morphine est épuisé et que le découragement s’ajoute, comme chez l’alcoolique, à la langueur organique , la vérité de la situation , la perspective d’une vie misérable et désolée se dévoilent aux yeux du malade, en même temps que s’impose l’urgence d’une nouvelle dose du poison.

Puis les intervalles pendant lesquels il peut vivre de la vie commune deviennent de plus en plus courts et le besoin de morphine de plus en plus impérieux; le cercle vicieux se resserre de plus en plus, jusqu’au moment où la nature est définitivement asservie au joug du poison, qui ne laisse plus à la volonté la possibilité d’un effort.

C’est le propre de la morphine que les mômes effets se produisent par son usage habituel, et, chez les habitués, par sa privation; et que, seule, elle peut guérir le mal qu’elle a fait. Toutefois, différente en cela de l’alcool, elle respecte

L’ALIMENT

l’intelligence. Je connais, dit Levinstein, duquel nous empruntons le fonds de cette description , toute une série de personnes qui sont morphiomanes à un haut degré et qui non -seulement se trouvent en pleine possession de leur vigueur intellectuelle , mais qui brillaient ou qui brillent encore comme des astres resplendissants sur l’horizon scientifique. Des hommes d’État, des hommes de guerre, des artistes, des médecins, des chirurgiens, des personnes de grande notoriété sont les esclaves de cette passion, et leur activité n’en est nullement entravée. Il est vrai que tous ces personnages avaient besoin ou ont besoin, pour remplir leur emploi ou exercer leur profession, de la morphine comme nervin, afin de se maintenir en équilibre instable.

Les morphinisés sont pales, flasques, ou bouffis, dartreux, frileux, infiltrés; ils transpirent abondamment pour la moindre cause; leur regard est éteint, morne et timide, quand 1a. morphine ne vient pas le ranimer; les pupilles sont ordinairement rétrécies, souvent inégales; la bouche est sèche, la langue tremblante , l’intestin paresseux , l’alimentation difficile par suite de la répugnance pour les aliments , la nutrition languissante, le pouls petit, l’urine diminuée, l’oppression habituelle; avec les névralgies, les hyperesthésies, les paresthésies, les tremblements, alternent ou coïncident des alarmes, des hallucinations, des changements d’humeur, une excitabilité réflexe excessive.

Tels sont les effets de l’usage; voyons ceux de la privation.

Tandis que les morphiomanes, dit Levinstein, se distinguent essentiellement les uns des autres , chacun selon son individualité , en ce que les uns sont intoxiqués au bout de quatre ou six mois, les autres après des années, ils se ressemblent tous, quand on leur supprime la morphine, en totalité ou en partie. Il y a ici égalité devant la loi : aucun ne reste impuni pour s’être abandonné à son penchant.

Le Dr Hallin a cité le cas instructif d’un jeune homme de vingt-neuf ans, qui, soumis à l’usage des injections de morphine, à la suite d’une opération chirurgicale, s’était peu à peu habitué à en prendre quotidiennement 25 centigrammes. Il arriva un jour qu’il ne put s’en procurer et il s’affaiblit tellement au bout de peu de temps, que le médecin appelé auprès de lui le trouva à l’agonie, pâle comme un cadavre, couvert d’une sueur froide et sans pouls. Une injection de morphine permit de le transporter à l’hôpital, déjà amaigri, cachectique, atteint d’un tremblement général, qui s’exaltait au moindre attouchement, et couvert de furoncles et d’anthrax. Il fallut lui rendre la morphine ; et, quand cessait l’effet de l’injection, il était pris de violents vertiges avec tremblements de tout le corps. Il se rétablit pourtant à la faveur d’un traitement tonique, pendant lequel on diminua peu à peu la dose de la morphine injectée, au point qu’à la fin on injectait simplement de l’eau distillée que le malade ne distinguait plus de la morphine.

Dans les nombreuses observations publiées par le Dr Levinstein, on trouve relatés des troubles de langage, de la vue, des sensations anormales, du coryza, du larmoiement, des vomissements , des diarrhées, un sentiment de faiblesse et d’impuissance absolue.

Quelques-uns supportent avec résignation les pénibles accidents qui compromettent la cure. Ils restent tranquillement au lit et souffrent sans mot dire. D’autres, c’est le plus petit nombre, passent ce temps cruel dans un état de somnolence. D’autres n’ont pas un moment de repos: ils sortent du lit, courent de çà de là dans leur chambre , et, en proie à une grande anxiété , ils poussent des cris et des gémissements. Ceux-ci se calment petit à petit, ou, plus rarement, leur excitation est portée à son comble. Des angoisses, causées par des hallucinations ou des illusions de presque tous les organes, provoquent finalement un véritable delirium Iremens de morphine. Enfin , d’autres restent assis

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dans nn désespoir silencieux , plongés dans la sinistre préoccupation de savoir comment ils sortiront de. cette situation misérable.

Et cependant la cure, dont nous n’avons pas ici à tracer les indications, n’est possible que par la suppression du remède. Contre l’opinion du Dr Levinstein, nous nous prononcerions plutôt pour la suppression graduelle que pour la suppression brusque ; parce que, si , dans ce dernier mode de traitement, la guérison est plus prompte, les accidents résultant de la privation sont aussi plus graves, la cure est extrêmement pénible et plus difficile à conduire.

C’est dire, en même temps, que, dans les cas où l’intoxication est moins profonde, il vaut mieux ne pas tergiverser et supprimer brusquement la morphine, à la condition, bien entendu, que les accidents que l’on veut faire disparaître résultent bien de son emploi , et qu’au contraire ils ne sont pas de ceux qui la réclament.

Le mieux est que le malade qui veut guérir abandonne sa seringue à injection au médecin qui a sa confiance, et s’arme d’une résolution énergique et durable. Une fois guéri, il faut encore plus s’abstenir de recourir à la morphine. « Une seule injection, faite chez un morphiomane guéri, triomphe de la résistance opposée avec succès pendant des mois à la morphiomanie » (Levinstein).

11 peut se présenter cependant, ajoutons-nous, telle circonstance qui obligerait à se départir de cette rigueur. On est impardonnable de demander à la morphine des rêves agréables ou même une surexcitation factice que doivent suivre le même alanguissement et la même dépression des forces, alors surtout qu'une suspension prolongée du médicament suffît à guérir l’état d’énervement qu’engendrait son emploi abusif. Mais, quand on souffre de ces douleurs intolérables des névralgies qui compromettent la santé générale et le travail du jour, aussi bien que le sommeil de la nuit, quel motif aurait-on de s’interdire les injections de morphine, dût-on en contracter l’habitude ? Une mesure de prudence qui prévient l’abus est de les laisser faire au médecin et d’éviter de les pratiquer soi-même.

Les famines de l’Inde. — Si les famines de l’Algérie et de l’Inde ont plus particulièrement attiré l’attention dans la période décennale qui s’est écoulée entre nos deux Expositions universelles et que nous avons particulièrement en vue dans cette encyclopédie, ce n’est pas qu’elles constituent un fait isolé. Pour beaucoup de peuplades plus ou moins oubliées dans les régions peu explorées du globe, et même pour quelques-unes des contrées déjà englobées dans le courant de la civilisation, la famine constitue un fléau périodique.

Elle reconnaît pour cause : « la guerre, les perturbations atmosphériques, les commotions politiques et sociales, le défaut de variété dans les cultures, les épizooties et les maladies parasitaires végétales; les mouvements de population considérables et rapides, établissant un défaut de proportion entre les besoins et les ressources alimentaires, etc. » (Fonssagrives, Dict. encyclopédique, alimentation).

Elle a pour effets : l’émaciation, la perte de poids, la. diminution du chiffre des globules et de l’albumine du sang, la faiblesse musculaire, le ralentissement de la respiration ou du pouls, la diminution de la sensibilité, les vomissements, l’épuisement, la langueur, l’indifférence, le désespoir, les vertiges, la titubation, l’obscurcissement de la vue, le délire, la stupeur, le coma, la viciation de toutes les sécrétions du corps, déterminant une fétidité particulière.

La famine agit dans le même sens que l’inanition expérimentale; elle établit la réceptivité morbide et paralyse la réaction, par suite de l’épuisement des forces et de cet état d’irritabilité congestive des tissus qui est le fait de l’autophagisme ;

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Jes faméliques sont frileux comme tous les chétifs et périclitent de même sous l’influence du froid et des maladies qu’il engendre; affamés, ils sont disposés à une sorte de perversité alimentaire qui les pousse à manger de tout et à abuser de tout ce qu’ils peuvent manger.

En outre, la famine accumule sur le sol les cadavres d’hommes et d’animaux; les vivants mêmes sont une cause d’infection par les exhalaisons qui leur sont propres, si bien que la famine engendre le typhus au point que l’on distingue à peine l’un de l’autre dans les épidémies; cependant « la famine n’est point une fièvre ; cet ensemble de causes désorganisatrices, non plus que les maladies déterminées qui en dérivent, ne saurait s’appeler fièvre de famine. Le typhus, pétéchial ou récurrent, ne sort ni fatalement ni exclusivement de la famine, et n’en provient pas sans un intermédiaire nécessaire, matériellement adapté à une genèse miasmatique; il n’a, de même, que des droits indirects et inconstants à la désignation de fièvre de famine. Cette expression est donc à abandonner, en tant qu’elle prétendrait répondre à une espèce morbide, sauf à s’en servir dans le cours des descriptions, comme formule abrégée des rapports incontestables que beaucoup d’explosions typhiques ont eus avec la famine » (Jules Arnould, Dict. encycl. de Science méd.. Famine).

Et ce qui aggrave encore ses conséquences, la famine se complique d’autres fléaux qui concourent avec le typhus à accroître la mortalité.

Cette mortalité a atteint 217,000 indigènes dans la famine d’Algérie de 1868, et ce chiffre donné par M. Le Hon dans l 'Enquête algérienne est, sans doute , au-dessous de la vérité. Qu’est-ce pourtant à côté de ceux que l’on a relevés dans l’Inde, où les proportions du fléau dépassent toute conception? Sa périodicité, les questions économiques et sociales qu’il ramène à chaque apparition nouvelle, les connexions qu’il paraît avoir avec certains phénomènes météoriques dont les savants anglais, en particulier, s’efforcent de déterminer les lois, l’ignorance où nous sommes en France des détails de cette lugubre histoire, nous engagent à nous y arrêter plus particulièrement.

Les famines de l’Inde ont été le sujet de publications récentes d’un grand intérêt. Nous citerons un travail considérable de sir Bartle Frere publié par la librairie Murray, où sont étudiées les causes de la famine alors imminente de 1874 et les moyens d’y remédier; l’ouvrage de A. Lukyn Williams sur le même sujet; le rapport du colonel Baird Smith sur la famine des provinces du nord-ouest, en 1860; les différentes études du Dr W. W. Hunter dans ses Annals of Rural Bengal et en particulier celle qui concerne la famine d’Orissa en 1866; le rapport de sir Richard Temple sur la famine du Bengale en 1874; enfin différentes publications des périodiques relatives à cette famine et à celles de Bombay et de Madras en 1876 et que nous signalerons, chemin faisant.

De tout temps ce fléau périodique a affligé l’Inde, comme il afflige des contrées voisines, moins en vue qu’elle. Les années 1733, 174i, 1752 et surtout 1770 ont été signalées par des famines meurtrières, pendant lesquelles des multitudes affamées affluaient dans les grandes villes, y apportant des maladies pestilentielles. Le rapport de Hastings, en 1772, évalue la mortalité au tiers de la population des districts envahis, soit 10,000,000 d’âmes! La Compagnie des Indes accorda 4,000 livres pour nourrir cette population pendant six mois et les riches propriétaires du pays y joignirent 4,700 livres! On se borna, pour toute mesure, à interdire l’exportation des grains. La saison pluvieuse donna une bonne récolte à la fin de 1770; mais il était trop tard. Des millions d’hommes périrent avant de pouvoir en profiter et pendant les trois années d’abondance extraordinaire qui suivirent, les survivants ne suffisaient pas à cultiver la terre.

On voit, combien de causes adjuvantes aggravent les disettes, et, si l’organi-

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sation actuelle des secours diminue la portée du lléau, nous verrons combien encore elle est insuffisante.

En 1783, une terrible famine désola le Bengale; les années 1790,1803 furent des années de disette pour les provinces du nord-ouest. Celle de l’année 1 803 laissa dans le Decan une désolation dont lord Valenfia a raconté les horreurs, et sir Bartle Frere les désastreuses conséquences.

On cite encore les famines de 1813, 1819 (provinces du nord-ouest), 1833 (Madras), 1837 (provinces du nord-ouest). Pendant cette dernière famine, la population victime du fléau fut de 8 à 9 millions d’hommes; dans deux villes, on comptait jusqu’à 1,200 décès par jour.

La même contrée fut visitée en 1860-61 par le fléau, qui s’étendit sur 23,000 milles carrés; mais il fut moins meurtrier, grâce en partie aux 3,000,000 de livres sterling dépensées par le gouvernement en irrigation, en routes et chemins de fer et, pendant la disette, 143,300 personnes purent être secourues dans les rel ef-iuo> ks du nord-ouest au prix de 230,000 livres.

Il n’en fut pas de même dans la famine d’Orissa en 1866. Les communications y étaient des plus difficiles, les travaux préventifs à peine commencés. On ne put donner de secours qu’à 1,363 personnes, quoiqu’on ait dépensé 234,689 livres. Le quart de la population périt. Ce fut un enseignement dont on a tiré parti. On réussit à ressembler les matériaux d’une vaste statistique concernant le rendement habituel et saisonnier de chaque récolte, le chiffre des approvisionnements ; on prit même des mesures pour que le gouvernement central pût être avisé d’avance de la probabilité de la réapparition du fléau, de l’étendue probable des districts menacés, mais il ne paraît pas que la centralisation de ces documents ait été parfaite.

En 1868, les indigènes des Rajputana furent menacés dans une étendue de 100,000 milles carrés et la mortalité décima plus d’un million d’hommes. On perdit en même temps, dans les pâturages du Marwar, 2,230,000 têtes de bétail (1).

En 1874, le fléau s’étendit au Bengale sur un espace de 90,000 milles carrés et une population de 43 millions d’habitants. Les secours organisés par sir Richard Temple comprenaient 130 centres de . secours, relie f -centres , autour desquels se groupaient 4 millions et demi d’hommes alfamés; 230,000 tonneaux de denrées alimentaires furent charriés sur le Gange; le service des transports comprenait pour un seul convoi 23,000 chariots, pour un autre 12,000 chariots et 12,000 charges de bœufs; le service des réserves comprenait 3,683 chariots et 11,300 bœufs. C’était un total de 23,300 bœufs pour les transports à dos de bête et *87,370 bœufs pour les chariots, occupant une véritable armée de 43,000 hommes sans compter ceux qu’exigeait le service des chameaux, des éléphants, des canots et des navires. Sur un parcours de 4,000 milles, fonctionnait un personnel de 1 ,730,000 hommes opérant à la fois et on y dépensa en six mois 1,730,000 livres sterling. Dans une lettre au Times datée du 4 août 1874, lord G. Hamiîton évaluait la dépense probable à 6,414,230 livres. Cette somme fut dépassée, puisqu’on dut demander et accorder pour cet emploi un crédit de 10,000,000 de livres.

La famine de 1876, dans les présidences de Madras et de Bombay, a suivi de près celle du Bengale. En 1876, la mousson du nord-est fit défaut sur une grande portion de la présidence de Madras et ce fait eut pour conséquence l’absence de mousson du sud-ouest, d’où la perspective d’une grande disette inévitable. En décembre , on calculait que 80,000 milles carrés occupés par

(1) Océan Highways, février 1874.

L’ALIMENT

une population de 18,000,000 d’âmes dans la présidence de Madras et 54,000,000 de milles carrés habités par 8,000,000 d’hommes dans celle de Bombay seraient envahis par le lléau. La dépense pour les secours devait être de 4,380,000 livres. Déjà, en décembre, les relief-works occupaient 840,000 hommes dans le gouvernement de Madras et 250,000 dans le gouvernement de Bombay. On pensait que la détresse augmenterait d’intensité jusqu’en avril 1877 et .diminuerait ensuite pour cesser en septembre.

Les prévisions n’ont guère été dépassées : le fléau a envahi un espace de plus de 130,000 milles carrés, représentant quatre fois l’Irlande. Dans la carte que nous avons sous les yeux (1), il s’étend à quinze districts de la présidence de Bombay, dix-huit de la présidence de Madras, dix de la présidence du Bengale , sans compter ceux du Hyderabad.

Dans le Bombay, le chiffre des faméliques atteignit 5,900,000 âmes; dans le Bengale et dans le Madras, on n’a pu l’évaluer exactement; mais le chiffre des secours est par lui-même suffisamment éloquent. A la fin de juillet 1877, le gouvernement de Bombay avait secouru 298,675 affamés; celui de Madras, 1,984,094; celui de Mysore (Bengale), 199,634 : en tout, près de 2 millions et demi. Le nombre des malheureux admis aux relief-works fut sensiblement réduit par les mesures qu’ordonna sir Richard Temple, envoyé d’Angleterre pour centraliser les efforts des trois gouvernements intéressés. Il se réduisit en trois mois de 1,000,000 à 716,000 personnes.

Les agissements de sir Richard Temple ont été vivement critiqués dans une lettre d’un médecin de l’armée des Indes, le Dr Nicholson, que nous trouvons dans le Journal d’hygiène (septembre 1877); il s’élève contre le système des relief-works , qui rappellent, en principe, nos ateliers nationaux. Il est juste, selon nous, que le gouvernement anglais, pour diminuer ses charges, fasse concourir les affamés aux travaux qu’il a entrepris dans le but de prévenir les disettes et les famines ; mais , pour que le système soit efficace dansle présent, il faut que l’allocation attribuée aux travailleurs soit rémunératrice; et, quand la livre de riz coûte 20 centimes, il est dérisoire de payer 17 centimes la journée d’un travailleur. Là est le mal; car on ne peut blâmer les Anglais de chercher à secouer de sa torpeur cette population fataliste qui a supputé la famine dans son bilan de mortalité et refuse d’utiliser les ressources merveilleuses du pays , pour assurer sa subsistance et prévenir des désastres aussi épouvantables que ceux que nous venons de raconter.

Suivant M. Nicholson, on exagère la fertilité des Indes comme leur richesse minérale. Le sol, dit-il, est très-pauvre sous tous les rapports ; il y a de l’or, comme il y en a dans tous les sables des rivières d’Europe , et l’on a trouvé dans quelques endroits une houille assez bonne; mais les gisements sont rares, mal situés pour l’exploitation , et l’industrie métallurgique est nulle. La surface du sol est généralement composée de sables ou argiles provenant de la décomposition des roches métamorphiques telles que le gneiss , parfois du basalte ; mais les feldspaths qui les constituent étant presque tous à base de soude, la potasse manque , comme les phosphates. Au lieu des vastes dépôts de calcaires qui sont une source de fertilité pour l’Europe , on ne trouve dans l’Inde que des tufs sans valeur. Les terrains d’alluvion même ont besoin pour être fertiles des irrigations périodiques qui les appauvrissent malgré le limon qu’elles déposent en de certains points. Ce qui manque surtout, c’est le cultivateur intelligent : les Anglais n’exploitent eux-mêmes que les plantations de thé et de café des hauteurs, dont le climat ne convient pas aux Indiens. La culture ne s’étend que sur le maigre pâturage des terrains vagues; les bœufs, mal nourris, dimi-

(1) Geographical Magazine , novembre 1877.

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