I. — La taille-douce et l’eau forte
Nous avons décrit en 1867 (1) les procédés de la gravure classique employés par les principaux graveurs, depuis Albert Dürer jusqu’à Henriquel-Dupont. La préparation à l’eau forte des planches gravées, dont les initiateurs ne sentaient pas encore la nécessité, préoccupés qu’ils étaient de la prédominance du dessin, naquit avec les écoles coloristes de la grande période artistique.
Le burin de Marc-Antoine, le classique, courant sur le cuivre, vierge de toute préparation, était seulement guidé par le génie du dessinateur ; toute sollicitation de couleur était vivement rejetée. Si Edelinck, Nanteuil et leurs imitateurs, procédant de même, mais emportés par le pompeux de l’époque à laquelle ils vivaient, ont fait un plus large accueil au coloris, il faut convenir qu’ils l’ont encore sacrifié aux exigences du burin, et que la taille , Y inflexible taille est encore leur plus grande préoccupation.
A notre époque, la gravure classique, celle qu’enseignent les professenrs officiels, est toujours dans la même voie, et le genre noble par excellence, le burin, l’académique burin lorsqu'il appelle l’eau forte à son secours, se hâte de lui jeter son manteau sur les épaules pour dissimuler l’indigence de son collaborateur.
C’est la tradition! La tragédie s’en est allée, ne trouvant plus l’air respirable dans notre société fiévreuse, où la lenteur de ses nobles allures mettait les tempéraments nerveux à la torture. La gravure académique, le noble burin, s’en va aussi tout doucement rejoindre les épiques débris d’un autre âge, et la taille deviendra bientôt aussi prudhomrnesque que la fôôôrme qui plaisait tant à Brid-Oison. — Dans vingt ans, du reste, qui s’en plaindra? Ceux qui la pratiquent encore sont les derniers représentants d’une génération bientôt arrivée à l’âge du repos, et leurs élèves, classiques tant qu’ils sont sous la férule du maître, se lancent au sortir de l’école dans les sentiers touffus de la gravure indépendante : telles sont du moins les réflexions que nous inspire l’ensemble des œuvres qui étaient exposées dans la section française, la seule qui puisse permettre, et encore..... déjuger l’ensemble des productions d’une école.
Puisque les envois français formaient la majeure partie de l’exposition de la gravure, commençons donc par eux; il nous sera facile -d’y trouver un exemple à l’appui de l’opinion que nous avons émise plus haut. M. Gaillard, que nous choisissons parce que, procédant à la manière des vieux maîtres, il attaque quelquefois purement et simplement son cuivre au burin sans employer l’eauforte, avait envoyé une série assez nombreuse d’œuvres variées. Les unes, comme les portraits de Pie IX et du comte de Chambord, sont les produits de l’enseignement classique, dont toutes les œuvres sont si semblables que la signature de l’artiste est nécessaire pour en trouver l’auteur. C’est bien là la gravure sage, enseignée et posément faite d’après la recette officielle par un élève docile et bien pensant. Mais que doivent dire les professeurs de l’élève qui a gravé cette Vierge de Boticelli, cette Vierge d'Orléans de Raphaël, et surtout l’homme à l'œillet d’après Yan Eyck? C’est que là, la tradition ne se trouve plus, et que l’artiste, fort de sa grande science de dessinateur, s’est affranchi des lisières de l'école, et a fait œuvre de maître. Aussi, quel caractère ont ces gravures comparées aux deux portraits cités plus haut! Qu’on ne vienne pas objecter l’intérêt artistique supérieur dans l’œuvre de maîtres à celui de deux figures modernes,
(lj Voir les Etudes sur l’Exposition de 1867. t. Y.
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car nous n’aurions qu’à montrer du doigt cette tête de moine placée à côté, et, dont l’expression si vivante et l’œil si étincelant sont obtenus par un travail d’une simplicité inouïe.
Un tout petit portrait au burin, par M. Martinet, est certainement une œuvre remarquablement brillante ; mais qu’en conclure, sinon que le vrai talent peut encore tirer un bon parti d’un instrument usé?
Dans les arts secondaires, du reste, il faut bien se conformer au diapason imposé par force majeure, et, s’il suffit d’un travail pur et souple pour graver les ligures d’Ingres en restant dans les tonalités grises comme l’a fait M. Haussoulier dans les Jours de la semaine et M. Salmon dans l 'Apothéose de Napoléon 1er; il faut trouver d’autres procédés lorsqu'on est en face d’une œuvre de l’école moderne, d’un Régnault par exemple. En un mot, malgré tous les essais, la gravure classique est restée fidèle à son but primitif : rendre l’œuvre des dessinateurs toujours froide et un peu déclamatoire ; quant aux œuvres indépendantes des tempéraments nerveux, épris surtout de vie et de mouvement, il a fallu recourir à des procédés capables de s’assouplir au point de rendre les impressions de l’artiste enfiévré.
Après avoir mentionné comme œuvres fort estimables, mais à coup sûr peu émouvantes, la Vierge à la chaise de M. Bertinot, la Stratonice deM. Flameng et le Corneille cl Molière de M. Morse qui a encore adouci la peinture de Gérome, nous nous servirons de la vierge d’Hébert, gravée par M. Huot, comme transition. Ici, la couleur a des splendeurs d’une richesse calme et comme endormie qui rend bien la poésie du tableau : les quelques linges blancs brillent . daus cette demi-teinte sans éclater, et, l’exécution d’une délicatesse inouïe est restée classique sans nuire à l’intérêt. M. Danguin, avec quelque chose de plus scholastique, a bien un peu de ces richesses d’exécution dans scs reproductions d’après Titien et Rembrandt, mais n’atteint pas à la perfection de cette perle de M. Huot.
M. Blanchard avait à rendre des tons moins riches dans l’interprétation des œuvres de M. Alma-Taddema, mais il s’cstrattrapé sur la finesse des demi-teintes, et sa Fête dans V Atrium est une de ces gravures qu’on peut voir longtemps sans se lasser. Le Saint-Vincent de Paul de Bonnat, gravé par M. Massard, n’a rien perdu de son vigoureux coloris, la photographie la mieux réussie rendrait moins bien la peinture sobre et puissante de ce maître qui, dans bien des années, sera encore considéré comme un des chefs de la peinture française.
De Bonnat à Rembrandt, nous sommes toujours un peu dans la famille, l.a Ronde de nuit de Flameng nous arrête. Elle a une allure qui nous la fait préférer, amour-propre national à part, aux deux eaux-fortes de MM. Unger et Mossolof. On sent que notre graveur est ici dans son milieu : s’il n’a pas hérité de la vraie pointe de Rembrandt ni de ses acides, il a au moins retrouvé la pierre sur laquelle le maître repassait ses outils. Là, point de ces travaux creux et un peu mous de M. Unger, ni cette brutalité de M. Mossolof. Dans un siècle, les eaux-fortes de M. Flameng, d’après Rembrandt seront presque aussi recherchées que les très-rares épreuves authentiques le sont au jourd’hui, Le cadre contenant les gravures d’après les dessins de Prud’hon, quoique fort intéressant ,nous plaît moins que la Leçon d'anatomie, traitée avec un sérieux sentiment de couleur et une gravité qui donnent à ces portraits un intérêt tout particulier et à nous une haute opinion de la dignité des savants contemporains de Rembrandt
M. J. Jacquemart s’est fait une spécialité de la reproduction des objets de collections, armes, vases, joyaux, etc., qu’il grave toujours avec une précision scrupuleuse, une grande recherche de détails, et d’un accent nerveux qui lui est />*• opre. Une planche d’après Meissonnier, traitée avec largeur, prouve que cette
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spécialité n’est que voulue, et que ce maître, car c’en est un, peut appliquer ses rares qualités à la gravure artistique lorsqu’il en aura le loisir.
M. Waltner, qui, lui aussi, pourrait manier s’il le voulait le burin, s’est jeté à corps perdu dans l’eau-forte, et, qu’il grave les coquettes aquarelles de Leloir ou qu’il reproduise le Christ au tombeau de Levy, il sait trouver ia manière de rendre son sujet sans rien garder au bout de sa pointe. C’est peut-être l’exposition la plus complète de l’eau-forte que. celle-ci : études très-serrées, portraits, dont un, d’après Ricard, rend délicieusement une physionomie defemme, d’une expression charmante ; un portrait d 'Enfant d’après Paul Dubois, digne de l’original; Y Infante de Velasquez, etc. On y trouve toutes les nuances, et toujours l’interprétation dénote un véritable tempérament d’artiste et une science de procédé vraiment Surprenante.
M. La Guillermie est encore un élève des classiques en rupture de burin. Il est bien évident que, des études sérieuses faites à l’École, il reste à tous ceux-là une aisance qu’atteignent rarement ceux qui ont procédé par les tâtonnements. L’étude méthodique, l’enseignement classique, ne sont certes pas à dédaigner; ils sont nécessaires pour devenir un savant, et M. La Guillermie est un savant graveur ; mais, pour quelques-uns qui sortent de l’école avec toute leur fougue de tempérament, combien y ont laissé dans l’éducation de serre chaude des qualités qu’ils s’efforceront, plus tard et souvent sans succès, de retrouver.
La Reddition de Breda nous inspire cette réflexion. C’est bien, mais il y manque un rien, un accent, un je ne sais quoi qui retienne l’œil. Est-ce dû à •une morsure trop égale, à un travail trop peu varié? Je n'en sais rien, mais la seconde gravure exposée, Le Gulliver d’après Vibert, me fait craindre que l’artiste n’y soit pour quelque chose et n’ait pas mis assez de lui-même dans son interprétation.
Les épreuves exposées par M. Gilbert ont justement ce charme qui manque quelquefois. On regarderait longtemps son portrait de Femme d’après Henner, si finement modelé, si grassement rendu! Quels beaux tons noirs et veloutés! Mettez donc une photographie de la peinture à côté de cette épreuve afin devoir la différence qui existe entre l’œuvre de l’homme et celle de la chimie ! Et les Lutteurs de Falguière, quels tons chauds dans les fonds, et comme la peinture des lutteurs est bien rendue dans cet effet un peu brutal et avec ce travail en apparence lâché !
L’ensemble des épreuves envoyées par M. Lalauze est presque aussi intéressant que celui de M. Waltner, mais quelle différence dans le travail! Ici, c’est une recherche de fini, une délicatesse de tons et un charme qui vous retiennent de la première à la dernière œuvre; et pour prouver qu’il a toutes les habiletés, l’artiste nous met en face d’un grand portrait de Darwin, traité d’une façon large et vraiment magistrale.
M. Veyrassat, qui manie l’eau-forte comme le pinceau, a envoyé deux eauxfortes d’après Bida, de la collection des Évangiles de la maison Hachette, où il y a déjà tant de choses merveilleuses. Celles-là sont dignes de leurs aînées, et ce n’est pas peu dire !
M. G. Doré, avec ses tentations continuelles d’essayer de tout, n’a pas manqué d’envoyer de l’eau-forte. Son Néophyte est une grande planche qu’il a peut-être eu tort d’exécuter lui-même, mais en Angleterre on est, dit-on, friand de tout ce qu’il fait, et ce n’est pas la peine de lui chercher noise pour une question de goût. Il faudrait encore citer M. Le Rat, qui dessine si joliment ses portraits ; M. Rajon, qui réussit parfois si bien les Liseurs , les Fumeurs et les Joueurs de Meissonnier, et bien d’autres; mais les paysagistes nous attendent.
Une Matinée d'hiver de M. Buhot, est une jolie impression traitée avec toute la liberté qu’admet le genre du croquis.
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Les Paysages de Diaz ont, en M. Chauve], un traducteur convaincu; mais lorsqu’il passe à ceux de Corot, on sent que son tempérament de coloriste est moins à Taise dans les Brumes poétiques du crépuscule. Daubigny, pris comme terme moyen offre à ce graveur l’occasion de donner toutes ses ressources ; aussi, quelle jolie chose que cette eau-forte d’après le tableau du Luxembourg. Une jolie chose aussi que le Paysage avec animaux d'après Van Marcke.
C’est un Paysage, du môme auteur qui a fourni à M. Courtry le modèle de son meilleur envoi, selon nous; Troyon l’a moins bien inspiré.
Une vue du Grand Canal de Venise, de Canaletto, gravée par M. Brunet- Debaines, nous a parue un peu pâle. Nous préférons l’autre vue de Venise, traitée dans le sentiment des gravures anglaises sur acier et assez intéressante. On retrouve à toutes les expositions les Rues de Pg,ris de M. Delaunay, toujours, gentilles; mais, cette fois, nous trouvons à côté une vue de Rouen deM. Nicolle qui, gravée un peu plus largement, ne manque pas d’effet ni de couleur.
Enfin, pour terminer notre revue, nous n’avons plus qu’à examiner les vignettes destinées à l’illustration des livres, que nous avions gardées pour la bonne bouche. A coup sûr, c’est une chose charmante qu’un de ces livres de Jouaust ou de Lemerre, et c’est une agréable attention d’y avoir placé ces jolies eaux-fortes de Lalauze, Hédouin, Boilvin, etc.; mais il faut convenir que pour être portatif, le format s’est fait si petit que le graveur a bien de la peine à tirer parti de la dimension qu’on lui impose. Ceci étant établi, nous n'avons plus qu’à louer sans restriction M. Boilvin, qui, dans les eaux-fortes destinées à illustrer Madame Bovary, a trouvé une note nouvelle et charmante. Rien n’est à la fois, plus personnel, tout en restant dans le commentaire exact du texte, le sentiment moderne de la couleur s'y combine avec une habileté d’exécution et en font un régal délicat pour les connaisseurs. C’est aussi une fort bonne chose que son Rabelais , mais, quel qu’en soit le mérite, nous préférons les Illustrations de Madame Rovary.
M. Hédouin, un peintre qui est en même temps un des créateurs de l’école moderne des aquafortistes, a, au-dessous d’un portrait d’après Chaplin et de Baigneuses d’après Boucher, placé un cadre d’eaux-fortes pour le Voyage autour de ma chambre, où l’illustrateur n’a pas besoin d’être paysagiste, mais où il lui fallait une finesse et un esprit endiablés. A tout autre, on aurait peut-être crié bravo ; mais, noblesse oblige, et il faut bien convenir qu’on s’attendait à quelque chose de plus qu’à ces eaux-fortes très-distinguées, très-fines, mais où manque peut-être la note personnelle à laquelle M. Hédouin nous avait habitués.
Les deux autres séries : Le voyage sentimental et Manon Lescaut avaient à lutter contre le souvenir des dessins de Tony Johannot dont la grâce si sympathique reste dans la mémoire intimement liée à l’impression du livre. Est-ce pour cela qu’elles nous ont semblé un peu froides? Il faut se méfier des souvenirs et, de plus, il faudrait, pour juger chacune de ses petites compositions, les isoler, les voir à leur place dans le livre.
Pour n’avoir pas à revenir sur l’exposition des Allemands, nous signalerons la valeur exceptionnelle des illustrations de leurs livres. Quel que soit le genre de reproduction, photogravure, eau-forte, burin, gravure sur bois, l’exécution en est remarquable; mais aussi, quelle dépense de talent de la part du dessinateur! Lorsqu’après avoir feuilleté le Faust, illustré par Franzel Meyer, on lève les yeux sur les tableaux qui vous entourent, on est bien obligé de convenir qu’il en est peu de dignes d’entrer en comparaison. Les illustrations de La cruche cassée, quoique d’un art moins élevé, sont aussi d’un charme exquis, et quel luxe d’édition !
Les éditeurs français auraient dû faire comme les éditeurs allemands. C’eût été une agréable station que celle qu’on aurait faite autour d’une table garnie TOME VIII. — NCUV. TECH. 12
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de beaux livres illustrés, pour se reposer du fracas de couleur des salles voisines et qui aurait permis en même temps de mieux juger beaucoup de gravures logées dans des coins obscurs en les plaçant dans le cadre qui leur était destiné.
L’Angleterre, dont l’exposition de peinture était si complète, nous a envoyé peu de gravures en taille-douce : ce n’est pourtant pas qu’il y ait pénurie de graveurs de l’autre côté de la Manche. Les causes de cette abstention, quelles qu’elles soient, sont regrettables. Il eut été intéressant de comparer la marche de la gravure parallèlement à cette école de peinture qui a surpris nombre de gens. Les portraits gravés par M. Doo : Th. Lawrence d’après lui-même, et Eastlake d'après Knigtli, sont loin d’être une merveille; celui du Duc de Westminster d’après E. Millais, est un mélange de procédés sans résultat bien intéressant, et nous préférons la gravure d’après Breton Rivers : Circée et les Compagnons d’Ulysse qui, sans autre prétention que d’être une estampe commerciale, a le mérite d’être d’un joli ton, assez amusante et passablement artistique.
L’eau-forte était mieux représentée. La vue du Pont de Blackfriars de M. Ed. Edward est une remarquable chose, et sa vue de Londres, prise des hauteurs de V Observatoire, quoique offrant plus de prise à la critique, ne serait pas déplacée dans un portefeuille contenant ces belles épreuves deM. Rochebrune, qu’on aurait voulu voir dans l’exposition française. Quelles jolies vignettes contenues dans le cadre de M. Evershed, intitulé Sur la Tamise ! Et que de charmantes choses dans celui de M. Heseltines, sa vue de Great Yarmouth entre autres !
M. Seymour Haden a, de l’autre côté du détroit, une assez grande notoriété pour que nous ayons le droit de nous étonner de n’avoir trouvé qu’un seul spéciment de son talent. La Jetée de Calais d’après Turner n’est pas l’œuvre d’un débutant : c’est un travail puissant et hardi, d’un effet violent et voulu; mais quelle est la part de l’imprimeur ? Il serait bon de laisser moins à faire à ce collaborateur, et de compter sur d'autres ressources. L’imprimeur artiste conduirait tout jusqu’à l'artiste imprimant lui-même, comme Rembrandt; mais combien à notre époque positive pousseraient la conscience jusqu’à faire ce métier jusqu'au bout. Cependant, la logique voudrait que l’auteur n’abandonnât pas la perfection de son œuvre au hasard d’une manipulation secondaire, et ce qui chez le maître de l’eau-forte n’était qu’une coquetterie destinée à faire valoir une œuvre déjà parfaite, pourrait passer souvent à bon droit, à notre époque, pour le résultat d’une défaillance d’artiste.
Les eaux-fortes de peintres sont peu nombreuses aussi; la pléiade d’artistes anglais, dont nous retrouverons les œuvres dans la peinture, sont cependant rompus à toutes les difficultés du métier de dessinateur proprement dit; nous aurons occasion de le constater d’une façon péremptoire à propos des dessins d’illustrations destinés à la gravure typographique. M. H. Herkomer, dont le nom reviendra plus d'une fois sous notre plume, a deux figures dont une surtout, dans le sentiment de Rembrandt, est traitée d’une façon magistrale. L’autre, Eemme du pays de Galles fait plutôt penser à Ribot. La première est à coup sûr la meilleure, et on ne peut que louer l’habilité d’un travail aussi simple arrivant à un rendu aussi parfait.
Si nous ne connaissions les tableaux de M. Macbeth que par ses eaux-fortes, notre opinion serait fort au-dessous de sa valeur. La planche intitulée les Moutons, surtout, aurait dû ne pas sortir de son portefeuille. Quant à sa Récolte de pommes de terre et à son Appel au travail dans le Lincolnshire, nous les retrouverons dans la section de peinture, et c’est là que nous préférons les voir.
En résumé, l’envoi des graveurs anglais, si maigre qu’il 11e permet guère d’émettre une opinion sur la production générale de l’école, tendrait à prouver que le goût de la taille-douce est, chez eux, moins vif qu’autrefois, et que la
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grande époque des graveurs anglais tire à sa fin en Angleterre. Nous verrons tout à l’heure que la gravure sur bois, ou tout au moins le dessin sur bois plus brillamment représenté, semblait indiquer que les besoins de la librairie ont opérécejeu de bascule, inverse de celui qui s’était produit en France avant 1830 (1).
La Belgique n’est séparée de la France que géographiquement, ses graveurs passent si souvent la frontière qu’ils sont, chez nous, chez eux. M. G. Biot pourrait appartenir à notre école, et nous en serions fiers, sans que rien ne trahît sa nationalité. Ses deux portraits gravés si légèrement, presque au trait, avec les têtes si discrètement modelées, sont deux petits chefs-d’œuvres d’un sentiment moderne exquis. Nous avions admiré à un de nos salons ce superbe portrait de M. Dwine, et nous le retrouvons avec plaisir traité avec tant d’esprit dans cette réduction au croquis. Le Triomphe d'Amphytrite , si charmant qu’il soit, nous a paru d’un ton un peu trop uniforme et gris. Peut-être cela tient-il au souvenir de la planche gravée par Richomme. MM. Michiels, Danse, Demannez et Meunier sont de dignes représentants de la gravure belge.
En Autriche, nous sommes arrêté par les épreuves de M. Unger; des eauxfortes d’après Rubens vraiment dignes des originaux, et une Ronde de nuit que nous nous permettrons de trouver inférieure à celle de M. Mossolof et surtout à celle de M. Flameng. M. Doby a envoyé des spécimens qui rappellent le genre de M. Girardet, et M. Klaus de bonnes eaux-fortes.
Puisque nous avons cité M. Mossolof, disons que son envoi était, avec le suivant, à peu près la seule chose remarquable comme gravure dans la Russie. Cette singulière coïncidence qui a fait, cette année, qu’en France, en Autriche et en Russie, un maître aquafortiste ait traité cette Ronde de nuit, tant de fois gravée, établit une sorte de concours entre les écoles auxquelles ils appartiennent. Si nous étionsjuré, nous aurions à proclamer la supériorité de l’épreuve de M. Flameng, la plus complète des trois, mais nous aurions accordé le numéro 2 avec les plus grands éloges à M. Mossolof.
L’effet est juste ; le dessin, quoique laissant un peu à désirer, d'une rare vigueur dans les figures du premier plan ; mais certains travaux un peu creux, surtout dans les terrains, auraient besoin d’être accentués. Le portrait d’après Rembrandt, du même auteur, est mieux réussi.
M. Redlich, dont le modèle de Matejko était moins coloré, a fait preuve d’une rare intelligence du métier. Sa pointe nerveuse a bien rendu cette peinture brillante, vigoureuse, un peu heurtée, et ce n’était pas, certes, chose facile. Au point de vue du métier proprement dit, c’est une des choses les plus réussies de l’exposition entière. Ses paysages, moins intéressants peut-être, sont encore d’excellentes choses à consulter pour les graveurs.
Les galeries de peinture de la Suisse contenaient quelques bons burins de M. Fred Weber : La Madone de Lugano, un portrait, un tableau du Titien; et de M. Paul Girardet Le Jeu de boules , d’après Baron et des animaux, d’après Bonheur. Le genre de gravure de M. Girardet est connue de tous ceux qui se sont arrêtés à la vitrine deM. Goupil. C’est le maître dans ce genre de gravure, semi-commerciale, semi-artistique, qui lutte contre les reproductions photographiques. Nous n’avons pas, en traitant de commercial ce genre de gravure, l’intention de rabaisser le talent de M. Girardet : le système mixte qu’il emploie pour reproduire, souvent d’une façon charmante, les œuvres des peintres modernes, ne nous déplaît pas non plus ; nous n’avons d’autre pensée que de rendre l’impression causée par l’abondance de produits de cette nature, qu’on est sùr de rencontrer partout où la peinture ne peut pénétrer en raison de son
(1) Voir l’Etude sur la gravure (coup d’œil rétrospectif). Études sur l’Exposition
de 1867.
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prix trop élevé. Comme vulgarisation, c’est l’équivalent des pianos à manivelle, en admettant que la photographie soit celui des orgues de Barbarie.
En ne s’occupant pas outre mesure du procédé, il faut convenir que l'intérêt du tableau se retrouve tout entier dans ces reproductions qui paraissent si facilement faites, grâce à l'habileté du graveur.
Nous n’en dirons pas autant de l’envoi de M. Ballin qui a exposé à peu près seul en Danemark. Ses reproductions, d’après Protais « Avant et apres le combat », sont sèches et d’un ton assez désagréable. Il a bien fait de les accompagner de quelques gravures comme celle d’après Goodal où l’on retrouve son travail de burin large et brillant; mais son exposition est inférieure à celle de 1867, et Knauss, dans son Baptême , l’avait mieux inspiré.
Nous avons épuisé les notes prises sur la taille-douce. Quelques bonnes gravures nous auront peut-être échappé, mais notre but n’était pas de mentionner toutes les choses remarquables de cette exposition. Cette étude, entreprise en 1867, que nous continuons aujourd’hui et que nous espérons bien poursuivre, n’est, à notre avis, qu’un moyen de constater à des périodes plus ou moins rapprochées l’état général de la production, d’enregistrer les modifications apportées par les découvertes dans les procédés de métier, et d’étudier les tendances relatives des diverses écoles.
Nous constaterons donc : 1° que le niveau général des œuvres exposées est à peu de chose près le même qu’à l’Exposition de 1867 ; 2° que les procédés n’ont subi aucune modification, et qu’à part la tendance des graveurs de l’école française à quitter le burin pour l'eau-forte, tendance qui commençait à peine à se faire sentir, il y a onze ans, il n’y a rien de changé dans le domaine delà taille-douce. A quoi tient l’état de marasme qu’indique ce statu quô dans une branche de l’art tandis que toutes les autres progressent ? A plusieurs causes, sans doute. La mode n’est plus guère aux travaux patients qui demandent des années de labeur; le goût des collectionneurs s’est porté d’un autre côté, peut-être, et les portefeuilles bourrés de belles épreuves, réunies à grande peine, tentent moins que la recherche des bibelots luxueux et décoratifs qui embellissent le cabinet de l’amateur. Puis enfin la photographie est là, concurrente acharnée. La direction des Beaux- Arts, apprenons-nous au dernier moment, demande une subvention pour encourager la taille-douce; espérons que cet argent, bien employé, aidera nos jeunes graveurs à produire des œuvres sérieuses, et que la prochaine Exposition universelle contiendra une salle pleine de gravures dignes de la réputation de notre école.
IL — Gravure sur bois.
Dans les dix années qui nous séparent de la précédente Exposition, les tendances que nous signalions dans l’exécution de la gravure sur bois sont devenues un fait accompli. A la gravure en fac-similé, reproduisant dans leurs caprices tous les traits de crayon du dessinateur, a succédé un travail de teinte , se rapprochant, comme résultat, de la taille-douce et, àla traduction servile du dessin, une interprétation basée sur les rapports des tons. De tout temps ce genre de gravure a existé; nous ne prétendons signaler ici que la généralisation et la perfection auxquelles est arrivée la nouvelle école. Dans les reproductions de peintures, surtout, les graveurs ont obtenu des résultats parfois merveilleux de couleur avec des travaux simples et d’une grande largeur, condition essentielle pour l’impression rapide des grandes planches destinées, pour la plupart, aux publications périodiques illustrées. On ne peut donc que féliciter ceux qui ont
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entraîné la masse des graveurs français dans ce nouvel ordre d’idées qu’ont promptement adopté leurs confrères de l’étranger.
En citant, à l’appui de notre opinion, les publications périodiques, nous n’entendons pas accorder au genre de gravure qui leur est spécial la première place dans le classement par valeur des produits ; mais il est incontestable que c'est de là qu’est partie l’impulsion. A côté des journaux illustrés, le livre avec son format plus restreint exige des vignettes plus délicates, plus cherchées, et les graveurs patients et soigneux qui les exécutent spécialement, traitent souvent avec dureté leurs confrères du grand format. Combien d’eux, cependant, échappent à l’influence des canardiers, comme ils les appellent! Si nous pouvions ici raconter les petites chroniques du métier et y mettre les noms, que d’histoires amusantes dans ce microcosme où s’agitent quelques milliers d’artistesouvriers, se connaissant tous et doués généralement, comme cela a lieu dans le monde artistique, de peu d’indulgence pour leurs semblables.
Un coup d’œil jeté dans les ateliers nous initiera en un instant aux secrets du métier : c’est le complément des détails techniques que nous avons donné en 1867.
Prenons d’abord l’atelier d’un graveur vraiment artiste, un de ceux qui ne se prévalent pas de cette qualité sur l’enseigne. Nous avons l’embarras du choix, mais pour n’exciter aucune jalousie, nous choisissons celui dont l’envoi est le plus considérable, et dont, par conséquent, nous aurons à nous occuper plus spécialement.
M. Froment, plus connu mais non plus apprécié peut-être en Angleterre qu’en France, est un travailleur opiniâtre et cela se sent de suite dans sa gravure. Inutile de dire qu’il fait seul son travail ou qu’il ne se fait aider par un ouvrier habile que dans les parties très-accessoires de son œuvre. Ce n’est qu’après avoir longuement étudié le dessin qu’il doit reproduire, qu’après avoir patiemment préparé son travail par la réflexion qu’il attaque son bois. Aussi, quel contraste entre les travaux qu’il emploie pour rendre les effets de l’original, quelles trouvailles de couleur parfois, dont ne reviennent pas certains confrères habitués à procéder d’après la routine de l’apprentissage ! Celui-là, comme tous ceux, du reste, qui aspirent à monter jusqu’aux choses artistiques, sait dessiner, et son habileté à couper le bois, à en tirer des tons blonds et transparents ou d’un noir opaque et velouté, est subordonnée à sa science de dessinateur et de peintre. Cependant le cadre des gravures qui sortent de sa main est aussi varié que possible : à côté de délicates fantaisies dessinées par Ed. Morin vous trouveriez chez lui les énormes bois du Graphie dont nous parlerons tout à l’heure, et la manière de procéder est toujoursaussi consciencieuse quelle que soit la dimension.
Voyons, d'un autre côté, comment on procède dans les ateliers ou s’exécute, en France, la gravure des journaux périodiques. Le dessin est exécuté sur un bois composé de plusieurs morceaux, assemblés à demi-colle, c’est-à-dire avec de la colle très-légère, et maintenus par des vis à écrous qui traversent la planche dans son épaisseur. Aussitôt le dessin sur bois arrivé, on retire les vis, on décolle soit au moyen d’un coup de ciseau donné par derrière, soit seulement au moyen d’un coup sec, les morceaux qu’on distribue à tous les graveurs de l’atelier. Puis lorsque chacun a conduit son travail presque jusqu’au bord du morceau qui lui est échu, on recolle le tout et l’un d’eux achève la besogne en gravant la partie inachevée qui longe le joint dés deux côtés, de façon à raccorder, autant que possible, le genre de travail de cette marqueterie, dont Je résultat est généralement plus homogène qu’on 11e serait porté à le supposer.
L a collaboration, du reste, est journalière dans la production de la gravure et s’explique naturellement par les aptitudes spéciales des ouvriers. Tel coupe bien
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une teinte, un ciel, qui se perdrait dans les étoffes, ou manquerait de moelleux dans les chairs. L’un des ateliers les plus complets, celui dirigé par MM. Smeton et Tilly, doit à cette division du travail la perfection avec laquelle sont généralement exécutées ses gravures, quel qu’en soit le sujet. L’ancien atelier de Pannemaker père réussissait merveilleusement bien la teinte et devait, surtout, sa réputation à la scrupuleuse attention avec laquelle son chef retouchait tous les bois de ses ouvriers, avant la sortie de l’atelier. Chez M. Meaulle on cherche la couleur, chez M. Hildibrand la gravure se fait avec un soin inouï, il en est de même dans l’atelier de M. Laplante, etc., etc.
Les graveurs dont nous venons de parler, et quelques autres avec eux, ont pour clientèle les journaux d’art, les grands éditeurs et forment pour ainsi dire une aristocratie de la gravure, équivalant à ce qu’on appelle la haute banque, le haut commerce. Au-dessous d’eux se groupent les ateliers qui fournissent aux maisons d’édition, moins ambitieuses comme art, au commerce et à l’industrie. Là, généralement, plus de préoccupations artistiques. Pourvu que le travail se fasse dans le temps strictement payé par la rémunération convenue, qu’importe à l’ouvrier qui ne signe pas son œuvre, et à l’entrepreneur qui ne cherche que son bénéfice! C’est le métier dans toute sa rigueur. L'apprenti entre à l’atelier vers 14 ans; au bout de cinq ans d’apprentissage, il a fait beaucoup de courses, et sait plus ou moins couper le bois; mais il n’a guère fréquenté en fait de cours de dessin que ceux du soir et encore! Peu encouragé par les propos qui circulent à l’atelier, il lui a fallu une vocation réelle pour persévérer. A vingt ans, il est à peine capable de se suffire, et n’a d’autre avenir, s’il persiste à rester graveur, que de végéter jusqu’à ce que la vue lui fasse défaut, se traînant d’atelier en atelier, partout mal payé, et se sentant impuissant faute d’avoir dessiné. Le nombre des graveurs de cette catégorie, incapables, non pas de faire un dessin sur bois, mais de le comprendre suffisamment pour ne pas le dénaturer, est dans une telle proportion qu’il y aurait cruauté à l’écrire»
Cette insouciance à l’égard du dessin, qui devrait être la base de l’apprentissage, a surtout pour effet, en discréditant la gravure sur bois, de faire refluer les commandes vers les procédés. Ceux-ci, dont l’impression est cependant toujours plus difficul tueuse que celle du bois, en supprimant l'intermédiaire du graveur, laissent une garantie d'exactitude au point de vue du dessin qui tente toujours l’artiste et souvent l’éditeur. Si la gravure sur bois est jamais, par ces causes, sinon tuée, du moins compromise, les graveurs n’auront à s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Enfin pour terminer cette digression et revenir à l’appréciation des œuvres exposées, qu’il nous soit permis de donner ici notre pensée tout entière. Si nous étions chargé de faire exécuter pour une publication sérieuse, comme celles qu’avaient exposées les Allemands, une série de gravures sur bois, nous confierions à MM. Robert, Chapon, Pannemaker ou Tilly, l’exécution des portraits et des figures d’une certaine dimension; à MM. Froment, Leveillé, Laplante, Hildibrandt, etc., la gravure des scènes de genre; les paysages seraient gravés par MM. Yon, Langeval, Sargent et quelques autres. Quant aux dessins de machines, d’architecture et d’ornement, MM. Guillaumot, Simon et bien d’autres en tireraient à coup sûr le meilleur parti. Ceci dit, reprenons notre visite.
Noyée dans la taille-douce, la xylographie française ne faisait pas une trop brillante figure dans le petit coin de salle qu’on lui avait cédé Enfin ils sont encore une dizaine de travailleurs qui, sachant d’avance qu’on ferait peu d’atten tion à eux, n'ont pas cru devoir s’abstenir ; c’est toujours cela! M. Froment, nousl’avons dit déjà, avait l’envoi le plus nombreux, il couvrait à lui seul en surface le triple au moins de ses confrères. Ses Femmes de Tanger d’après B. Constant saisissent d’abord l’œil par leur couleur riche et douce à la fois, mais il faut de bons yeux
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pour en étudier le travail. Heureusement que quelques-unes de ses épreuves, placées plus bas, permettaient d'apprécier l'intelligence et la sobriété du travail. On retrouvait dans l’exposition anglaise les originaux de la plupart de ces gravures exposées par le Graphie et la comparaison était toute à la louange de notre compatriote.
Pourquoi M. Leveillé, un de ceux dont on parle avec respect dans les atelier:-, n’a-t-il envoyé qu'un seul spécimen et encore a-t-il choisi un dessin reproduit en fac-similé, lui surtout dont le portefeuille doit regorger d’épreuves autrement affriolantes? Nous ne citerons qu’en passant, car nous avons liâte d'arriver à l’exposition anglaise, les portraits et les figures du Tombeau de Lamoricièrc de M. Robert, qui pourraient lutter avec les tailles-douces des burinistes, et les paysages de M. Langeval qu’on croirait gravés à l’eau forte tant le travail en est libre et léger.
En Angleterre, le goût des dessins Black and Whith (noir et blanc), si répandu s’est combiné avec la gravure sur bois, et l’exposition du journal le Graphie nous montrait le parti intelligent qu’on sait tirer de cette combinaison chez nos voisins. S'il est vrai que les anglais nous surpassent comme sens pratique, ils ne l’ont jamais mieux démontré qu’à cette Exposition. Leur gravure, dont nous parlerons tout à l’heure, n’offrait qu’un bien médiocre intérêt comparée aux dessins que nous montrent leurs éditeurs, et la série en est assez importante pour mériter que nous nous y intéressions.
Le dessin, directement fait sur bois, semble chez eux bien près d’être abandonné et à cela nous ne verrions pas grand mal. Quel intérêt y a-t-il à pourlécher , outre mesure, ainsi que le veut la tradition, un dessin que le graveur a pour mission d’anéantir? Il en est pourtant ainsi chez nous; tout au plus et lorsqu'il s’agit d’un bois d’une certaine valeur consent-on, ici, à le faire photographier, moitié pour que le graveur tout en travaillant puisse recourir à l’ensemble de l’œuvre, moitié pour pouvoir opposer l’original ou du moins la copie, à l’épreuve et juger de son exactitude. Les anglais, bien mieux inspirés, tiennent à conserver l’original et ne livrent à la gravure qu’une photographie sur bois, bien suffisante généralement, puisqu’ils peuvent confier l’original au graveur pour plus amples renseignements. Aussi les éditeurs ne craignent-ils pas de s’adresser aux sommités artistiques de l’école anglaise et de payer fort cher des œuvres très-sérieuses, qu’ils font réduire photographiquement à la dimension de leurs publications, sachant bien que leurs premiers déboursés seront, souvent amplement, couverts par la revente des originaux. Le second avantage de cette manière de procéder est celui-ci : l’artiste n’ayant pas la préoccupation du procédé sur bois avec lequel il n’est quelquefois que peu familier, se sentant plus libre dans un cadre plus large qui lui permet d’étudier plus complètement ses ligures, pouvant même, s’il le veut, exécuter son dessin au chevalet, et par conséquent, dans les conditions d’une véritable peinture en grisaille, produit une œuvre bien supérieure à la vignette qui eut résulté du dessin direct sur bois. Ajoutons que la modification que nous avons signalée, au début de cette étude, dans les procédés de la gravure, pouvait seule permettre de procéder ainsi, puisqu’elle rend inutiles les indications de travail du dessinateur, en laissant au graveur la liberté d’interpréter l’original suivant son tempérament. Aussi voit-on peu de bois dans les galeries anglaises. M. Green, un maître qu’on retrouve un peu partout où il y a du dessin, en a de bien charmants pour le « Marchand de curiosités de Dickens, mais moins charmants encore que ses dessins à la plume, sur papier, pour le même roman, et un autre intitulé : Celtas harbour. Quelques bois de M. Walker font pauvre mine à côté des précédents; indiqués en croquis; sans effet, ils sont d’un dessin peu séduisant et confirment ce que nous disions, il n’y a qu’un instant, que le dessin sur bois est un métier à part, dont il faut
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avoir l’habitude, et qu’il est bien plus simple de mettre le dessinateur à l’aise en lui demandant de se servir des procédés dont il use habituellement.
Croyez-vous que le mênle résultat eût été obtenu, si M. Small avait été forcé de mettre sur bois cette admirable série de dessins que contient l’exposition du Graphie. Ce splendide Concours de labourage, d’un effet si soutenu, où le détail si profondément étudié (voir le mouvement de la terre sous le soc de la charrue) n’enlève rien à l’ensemble, n’eût pu être improvisé sur le bois dont la surface lisse donne toujours une certaine maigreur aux traits du crayon et par conséquent accentue trop le détail. Quant à employer, pour arriver au même résultat, le même mélange de gouache et d’encre, il n’y aurait pas fallu songer. Les épaisseurs qui en eussent résulté auraient eu pour effet de tromper le graveur qui n’aurait pu savoir s’il gravait dans la gouache ou dans le bois. Tout ce qu’aurait pu faire l’artiste, c’eût été de recopier sa composition faite à l’avance ; mais puisque une composition originale devait servir de point de départ, nous sommes obligé de convenir que l’éditeur a eu cent fois raison de demander au peintre une peinture et de la faire copier sur bois par la photographie. Il en est de même pour tous les admirables dessins du même auteur : le Dernier obstacle , deux épisodes de courses traités avec une verve étonnante; En route pour Ashante , où le Joueur de musette a dû être peint d’après nature, le Four in-hand Club, série de portraits de sportsman et de chevaux qui défilent avec la rapidité d’un retour de course, et le Jeu de polo où l’entrain des joueurs et l’animation des chevaux sont si admirablement rendus ! Nous- n’en finirions pas de sitôt s’il fallait énumérer toutes ces peintures si remarquables auxquelles, seule,
manque la couleur, et encore . N’est-ce pas un véritable tableau que Y Enfant
trouvé de M. Holl. L’expression des lourds policemens tenant dans leurs bras le baby dont la mère se trahit par son attitude si poignante et si juste et dont la tête est effrayante d’expression en font une œuvre hors ligne.
N’est-ce pas aussi un tableau, et digne de son auteur, que V asile de la vicllesse de M. Herkomer, où, dans une grande salle nue, travaillent ou causent, assises le long du mur, ces pauvres vieilles dont la lutte contre la misère se continue jusqu’à la mort par la lutte contre les infirmités? Quel mouvement étonnant de vérité que celui de ces deux vieilles femmes dont la plus ingambe soutient la plus paralysée! Ce groupe, qui se silhouette au fond du tableau sur la lumière de la fenêtre est un tour de force que la gravure a du reste rendu avec la plus grande exactitude.
Le Passage de l'Ecluse de M. Gregory est bien près aussi d’être un chef d’œuvre, composition, dessin, couleur, tout y est, même la vérité; mais le plus étonnant c’est que la gravure ait pu rendre aussi strictement cette œuvre charmante. Cependant la gravure de M. Froment, placée non loin de là, n’est pas une épreuve retouchée, et je crois même que tout bien calculé le dessin a gagné à passer chez le graveur, une fraîcheur dans les tons qu’on ne songerait pas à demander à l’original, mais qu’on trouve avec plaisir dans la copie. Amour-propre national à part, lorsqu’on rencontre l’œuvre d’un compatriote dans une galerie étrangère, il est agréable d'avoir à constater qu’elle y tient la place d’honneur.
Nous espérons avoir démontré à ceux qui n’auraient pu étudier l’exhibition du Graphie, que la suppression du dessin sur bois et son remplacement parla photographie d’œuvres grandement exécutées, avaient réellement fait de la gravure sur bois, jusqu’à ce jour considérée comme un genre un peu inférieur, un art véritable. Quant à la question économique, nous avons vu vendre quelques uns des originaux à des prix variant de 1,000 à 1,500 et 1,600 francs. Ce qui prouve que les éditeurs n’ont pas dû perdre beaucoup d’argent, puisque en admettant que l’artiste ait reçu la même somme, l’œuvre a servi aux publications.
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Si la méthode dont nous venons de parler est bonne pour les dessins trèspoussés, les compositions très-étudiées, elle n’est pas moins utile pour les œuvres d’actualité. Combien de souvenirs, déjà lointains des mauvais jours du siège de Paris, n’avons-nous pas retrouvés dans la meme exposition, sous la forme de croquis pris à la hâte, quelquefois sur papier calque et souvent pai’tis par ballons! Ces croquis, les Anglais si curieux de la vérité d’impression, si respectueux du détail intéressant, les faisaient tout simplement photographier sur bois ; de là ce caractère si tranché des notes au crayon qu’a publiées le journal, sur tous les événements qui se passent à l’étranger et le rendent si intéressant.
Les graveurs anglais, comme les nôtres, sont peu curieux d’exposer. 11 est donc impossible ici de se rendre compte des tendances de la masse. Une des spécialités qu’ils ont créée cependant c’est la gravure des portraits de grande dimension. M. J. Roberts est certainement le maître de ces portraitistes et un maitre inimitable.
Graver sur bois, un portrait grand comme nature, n’est certes pas une œuvre facile ; mais rendre la souplesse de la peau, l'amollissement des chairs, faire des cheveux légers, une barbe souple, un regard voilé; enfin faire avec des tailles d’épargne, ce que le burin n’atteint que difficilement, et cela avec une couleur, des oppositions qu’il ne peut oser; voilà ce que M. Roberts est arrivé à faire, et cela plus d’une fois. Voir, entre autres, le portrait du pape Léon XIII. M. Hemrich S. Ulhrich a exposé quelques portraits dans ce sentiment mais encore loin du chef de l’école.
M.M. Swain, Dalziel frères, les graveurs les plus autorisés en Angleterre, ont envoyé des cadres contenant des épreuves destinées à illustrer différents ouvrages, qui prouvent que l’habileté des graveurs anglais est la même que celle des nôtres, mais où il serait impossible de rien noter de bien saillant. 11 est à remarquer que le nombre des gravures traitées en croquis domine dans les œuvres destinées à l’illustration des livres chez les Anglais, tandis que le contraire existe chez nous.
En continuant notre tour du monde, nous sommes forcé de nous arrêter en Belgique pour saluer un des maîtres de la gravure -.M.Pannemaker fils, qui, pour ne pas occuper beaucoup de place, n’a envoyé que deux petites perles de son écrin : Sarah la baigneuse d’après J. Lefèvre, et Au bois de Boulogne d’après M. de Nittis. Les deux se valent, et tous ceux qui ont ouvert Y Illustration connaissent cette gravure savamment colorée, corsée dans son dessin, où le travail du burin est si doux, si moelleux qu’il semble tout simple de graver ainsi et que l’on en veut presque au graveur, dont une épreuve vous tombe sous les yeux quelque temps après, de n’avoir pas la même souplesse.
En Espagne, Y Illustration Espagnole et Américaine nous ouvre ses colonnes et nous montre nombre de bonnes choses. La gravure se porte bien sous ce beau ciel là, je n’en veux pour preuve que le très-grand bois, qui certainement va populariser le beau tableau de M. Pradilla, Jeanne la Folle. Avec beaucoup de graveurs comme M. Carretero, et des dessinateurs comme ces chercheurs de pittoresque, épris de Fortuny, le succès de ce journal illustré n’a rien d’étonnant. Les croquis de M. Pellicer correspondant de Y Illustration espagnole pendant la guerre de Turquie, qu’on a eu l’excellente idée d’exposer, sont vraiment fort remarquables. 11 y a dans tout cela des éléments d’une grande vitalité et la presse illustrée espagnole est digne de marcher à côté de l’Angleterre et de la France. Les livres illustrés nous ont paru moins réussi, cependant il faut constater aussi de ce côté un progrès.
Le Portugal a quelques bonnes impressions de la maison Lallemand de Lisbonne, une ou deux gravures signées Petrozo ne seraient déplacées dans aucune publication artistique.
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Signalons au passage des gravures très-soignées en Autriche-Hongrie, notamment quelques paysages gravés dans le style un peu classique d’il y a quinze ans; des détails, des entêtes de chapitres plus modernes, mais rien de bien important.
Dans la section russe nous avons aperçu deux épreuves signées Hollesvinski d’après Brandt, des Cosaques en vedette d’un joli ton, mais placées bien haut pour pouvoir les apprécier. Nous ne parlerons pas, par pudeur, d’un journal russe qui a eu la prétention de donner une reproduction du tableau de M. Siemiradski, les torches de Néron et qui a eu l’impudence de la placer audessous du tableau. Si c'est là le niveau des graveurs russes, nous constatons qu’il est encore au-dessous de celui de leur thermomètre.
En relisant notre travail, un scrupule nous saisit. Nous avons peut-être cédé à un mouvement d’humeur en disant un peu crûment aux graveurs et surtout aux graveurs industriels ce que nous pensions de leur insouciance àl’endroit du dessin. Tout en maintenant notre opinion sur ce point, nous sommes tout disposé à leur rendre justice. C’est une tâche ingrate que celle dans laquelle ils se sont confinés, l’ouvrier qui produit sans relâche a peu de loisirs pour se perfectionner en dehors du métier matériel. Aussi est-ce pour cela que nous insistions pour que l’étude très-sérieuse du dessin soit rigidement exigée des apprentis et strictement surveillée par les patrons. Les ateliers, il y en a plusieurs, où cette surveillance existe, se distinguaient à première vue dans [l’exposition, il n’y a qu’à y tenir la main.
Il y aurait peu d’intérêt à passer en revue les cadres renfermant des vues d’usines ou des machines et même des fragments d’appareils, d’autant plus qu’à quelques nuances près, il serait difficile de faire un choix. Cette similitude s’explique facilement. Un certain nombre d’ouvriers habitués à ce travail exécutent souvent concurremment pour les différents entrepreneurs le stock de besogne journalière. Les légères différences qu’on remarque tiennent plus souvent au dessin qu’à la gravure, car si le graveur a sa recette pour faire tourner un cylindre ou exécuter les dents d'un engrenage et s’il l’applique invariablement toutes les fois que l’occasion s’en présente, il est bien obligé de se plier pour le reste aux indications du dessinateur. Ce qui nous a le plus frappé dans ce genre de travail, c’est certainement l’ensemble exposé par M. Bourdelin ; nous laissons de côté la partie technique où nous sommes incompétent. Mais comme dessin et comme exécution, nous lui trouvons peu de concurrents. M. Rose est partout et sous toutes les formes. Rien qu’avec ses aquarelles, il garnirait une galerie. Il y a trop de proverbes applicables à son cas pour que nous commencions à égrener le chapelet de Sancho Pança. La sagesse des nations ne lui apprendrait rien qu’il ne sache très-bien, l’habile homme. Nous pourrions allonger cette énumération de tous les noms connus : MM. Guiguet, Pégardfils, Tauxier, mais sans rien rencontrer de nouveau dans tous ces travaux d’une exécution propre et soignée. Une poignée de prospectus ramassée dans la section française en dirait sur ce point plus long que le compte-rendu le plus explicite.