III. — Les procédés
Sous ce titre, un peu vague, on comprend généralement toutes les tentatives faites pour obtenir une gravure en supprimant le graveur. De ces tentatives, un grand nombre qui semblaient devoir aboutir à un résultat ont avorté; les autres, suivant des fortunes diverses, tiennent plus ou moins de place au soleil, d’après les services qu’elles peuvent rendre. Pour quelques-unes, le droit de cité est définitivement conquis, et c’est justice.
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C’est à l’Exposition universelle de 1855 que firent leur apparition le procédé Salrnon et Garnier et la paniconographie Gillot, les deux formules les plus anciennes, si on excepte la gravure par le procédé Collas qui ne pouvait s’appliquer qu’à la numismatique et aux bas-reliefs. Le procédé de MM. Salrnon et Garnier, bien que fort séduisant au premier abord, ainsi que nous l’avons fait remarquer en 1867, a le défaut, comme tous les procédés que nous intitulerons scientifiques , pour notre classement, de nécessiter une série de manipulations assez longue, et c’est là l’obstacle qu’ils n’ont pu vaincre. La paniconographie qui jeta moins d’éclat à son début, a produit un résultat bien plus important, et nous allons voir comment elle devint la base des procédés que nous appellerons 'pratiques, par opposition aux premiers.
Le but poursuivi par tous les chercheurs a été d’obtenir rapidement, économiquement et fidèlement, sans l’entremise du graveur, la reproduction d’un original, gravure (nous laissons pour l’instant de côté la photographie) ou dessin exécuté spécialement pour l’impression, c’est-à-dire composé de traits ou de points isolés entre eux.
Ceux qui ont cherché à créer de toutes pièces, comme MM. Garnier et Salmon, un procédé complet, sont arrivés à obtenir, à frais presque égaux, ce que donnaient la lithographie et la gravure, le seul avantage consiste dans l’exactitude de la reproduction. M. Gillot, qui, lui, n’avait rien trouvé que la morsure successive qui permettait de creuser les tailles en évitant l’érosion latérale, se trouve avoir plus fait pour ses successeurs que ses émules de 4855 et de 1867. La photographie aidant, et remplaçant la lithographie qui lui était indispensable au début, le procédé Gillot est arrivé aujourd’hui sinon à la perfection, du moins à une exécution fort satisfaisante. Pendant ce temps, le procédé Dulos, dont l’origine physico-chimique se rapprochait de celui de MM. Salrnon et Garnier, disparaissait malgré ses brillants résultats à l’Exposition de 4 867. Est-ce à dire que la science ne nous peut servir dans ce cas? Non, certes, mais elle n’a pas encore trouvé le moyen de faire plus simplement que la paniconographie le relief d’un plan ou d’un dessin quelconque; elle y arrivera un jour ou l’autre, il nous semble même en avoir aperçu un commencement à cette exposition à côté du phonographe d’Eddison.
L’exposition si remarquable de M. Gillot fils valait la peine d’être étudiée en détail. Les épreuves qu’il avait groupées dans son immense cadre proviennent de dessins originaux exécutés de différentes manières. Nous allons les passer en revue et indiquer sommairement la manière de procéder.
1° Un dessin peut être exécuté sur papier autographique, puis décalqué sur pierre et l’épreuve levée avec l’encre lithographique reportée sur zinc ; la morsure en fait un cliché typographique. C’est l’enfance de l’art.
2° Le dessin exécuté à la plume sur papier blanc ordinaire est photographié à uue dimension en rapport avec le degré de finesse de son exécution. Sous le négatif, on place une plaque de zinc enduite de bitume de Judée, dont les parties insolubilisées à travers les transparences du négatif, préserveront le zinc de la première morsure. En suivant. la série des opérations ordinaires, on obtiendra la reproduction typographique du dessin original.
3° Le dessin peut être tracé à la pointe sur une plaque de verre enduited’un vernis opaque ; le dessin ainsi exécuté servira de cliché négatif, comme il est dit plus haut.
4° Etant donné un papier fort, recouvert d’une couche de blanc et satiné, on pourra faire son dessin à la plume, et en cas de besoin travailler au grattoir, les parties qu’on aurait couvertes d’une couche d’encre de chine. Mais le véritable avantage de ce papier est qu’il permet de se servir d’une roulette strice qui donnera des traits alternativement creux ou saillants. Ces tailles, qu’on
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peut diriger dans la direction que l’on veut et même croiser, permettent l’emploi du crayon dont les parties saillantes se chargeront seules, tandis que les parties creuses resteront blanches. De cet emploi simultané de la plume et du crayon, les dessinateurs verront ce qu’ils peuvent tirer.
5° Le papier préparé comme il vient d’être dit, mais ayant été de plus passé sur une planche gravée à la mécanique, en portera la contre-empreinte, c’est-àdire offrira des tailles composées comme celles obtenues avec la roulette, à cette diflérence près qu’elles régneront dans un seul sens d’un bout à l’autre du papier. Ici encore l’emploi du crayon et de la plume peuvent être simultanés. Quant à la monotonie résultant de l’unique direction des tailles, l’effet en est moins visibje qu’on ne le penserait, grâce à la réduction, ces dessins devant être toujours exécutés d’un tiers environ plus grands que le résultat définitif.
Des papiers-toile à grains carrés sont aussi employés ainsi que d’autres procédés au crayon blanc, etc. ; mais l’énumération ci-dessus nous semble contenir assez d’éléments pratiques pour servir dans la plupart des cas.
Les résultats obtenus par ces ingénieuses combinaisons ont, il est vrai, pour parrains des gens habiles; cependant, en faisant la part de l’artiste, il faut rendre justice à la souplesse du procédé. A côté d’un remarquable dessin sur verre à la pointe, de M. Pasini, qui a tout le nerf et le brio d'une eau-forte, nous avons trouvé un dessin à la plume de G. Doré simplement exécuté, et d’une régularité de travail qui le ferait prendre pour une gravure en fac-similé. On prendrait aussi à première vue pour des gravures sur bois les si délicates fantaisies d’Ed. Morin, pour Mr, Mme et bébé , mais pour des gravures sur bois d’une couleur si charmante qu’elle est presque invraisemblable. Du reste, avec le papier préparé, nous savons par expérience qu’on peut arriver à des tons d’une grande finesse.
Enfin, si dans cette partie de notre étude nous ne rencontrons, à notre grand étonnement, aucune nouveauté à signaler, nous avons du moins le plaisir de constater une préoccupation constante de perfectionnements qui nous donne bon espoir. La combinaison de la photographie et des anciens procédés de morsure, aujourd’hui tombés dans le domaine public, avait déjà produit une transformation ; l’ingénieuse combinaison des papiers préparés, en rapprochant l’aspect des résultats de ceux de la gravure sur bois, en popularisera l’emploi, à moins que les dessinateurs ne s’effraient de l’allongement de leur tâche ou que l’inventeur ne parvienne à obvier à cet inconvénient.
Nous venons de dire que les procédés de morsure inventés par M. Gillot père étaient tombés dans le domaine public; MM. Yves et Barret, Lefman, Michelez, etc., les y ont ramassés et exploitent cette riche veine à la grande satisfaction des éditeurs et du public. Mais ayant déjà décrit ces procédés, il nous est impossible d’y revenir, et nous n’avons à signaler ici que le soin avec lequel ils font les réductions de clichés de toute dimension.
Innombrables étaient les épreuves exposées, et leur variété prouve bien que ces procédés économiques répondent à un bien général. Une seule maison, et l’une des plus récemment fondées, la maison Loire-Michelez, a envoyé, à elle seule, des réductions de gravures sur bois et des spécimens de travaux obtenus par la machine à graver et pouvant servir à la numismatique et aux impressions typographiques commerciales. Des spécimens de reproduction par la photogravure au bitume de Judée en typographie et en taille-douce, puis des travaux spécialement destinés au commerce : factures, têtes de lettres, cartes, mandats, circulaires, étiquettes, marques de fabrique, etc.
Moins universel, le procédé Comte, dont nous avons déjà dit tout le bien que nous en pensons, s’est cantonné dans une spécialité plus artistique et reste fidèle à son titre d’eau -forte typographique. Tout au plus descend-il jusqu’à
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l’architecture. Ici, se place naturellement une digression nécessaire. Dans la gravure sur bois, de la collaboration du dessinateur qui établit le dessin et du graveur qui le divise en tailles propres à l’impression, résultait une planche, réunissant toutes les conditions requises pour l’impression typographique ; mais la suppression du graveur change les termes de la proposition. Un dessin exécuté, pour être gravé sur zinc, soit sur papier pour la photogravure, soit directement sur le métal pour la mise en relief directe par la gravure chimique, doit contenir à l’avance l’appropriation dont le graveur sur bois était chargé.
C’est là, en général, l’écueil des procédés, surtout aux débuts; car souvent ils sont jugés sur des essais d’artistes encore inexpérimentés, et portent la peine de leur impatience à se produire au lieu d’attendre que les dessinateurs se soient un peu familiarisés avec leur nouveauté. La néographie Comte n’en est pas là; dès sa création (1860), il se forma autour d'elle un petit groupe d’habiles dessinateurs dont la plupart sont restés fidèles, et dont l’habileté n’a cessé de grandir. 11 y a une façon intelligente de comprendre l’axiome : tant vaut l’artiste, tant vaut le procédé. C’est ce qu’a fait notre ami Comte, en luttant contre les difficultés de la morsure pour le mettre au niveau de ses collaborateurs, et son zèle est récompensé par l'accueil fait aux œuvrës de Kreutzberger, et de notre vieil ami Bodmer, pour ne citer que ceux-là.
M. Dujardin, dont les débuts ont été, si nous ne nous trompons pas, la photogravure typographique, semble avoir pris la place laissée vacante par la mort du regretté M. Dulos. Aujourd’hui, il n’est pas plus embarrassé pour transformer en héliogravure la première photographie venue, qu’il ne le fût pour transformer en clichés typographiques les dessins à la plume de Chazal, lorsque notre crise monétaire de 1872 nous contraignit à nous servir de ce papiermonnaie dont personne n’a perdu le souvenir, Sa manière de procéder que peu de gens connaissent, croyons-nous, doit différer sensiblement de celle de M. Nègre et autres héliographes, quoiqu’il soit difficile de préjuger des secrets du laboratoire. Comme compensation, nous pouvons expliquer au lecteur par quelles manipulations M. Goupil arrive à imprimer ces pseudo-photographies qui ont trompé tant d'amateurs au débuts
Le procédé Woodbury est basé sur l’emploi de la gélatine rendue si sensible à la lumière par f’acide chromique. Étant donc donné une feuille de gélatine additionné de bichromate de potasse, ou d’acide chromique, on l’expose à la lumière diffuse, sous le négatif de la photographie qu’on veut reproduire. Lorsque l’insolation a été jugée suffisante, il ne reste plus qu’à dissodre les parties restées solubles, grâce à l’action préservatrice des parties opaques du cliché ; un simple bain d’eau acidulée suffit pour obtenir ce résultat. La feuille de gélatine représente alors en transparence l’image positive, c’est-à-dire que le maximum de son épaisseur est conservé dans les parties les plus noires de l’image, correspondant aux endroits les plus translucides du cliché négatif, et que les lumières sont représentées par des pellicules d’autant plus minces qu’elles se rapprochent plus du blanc absolu. En cet état, la gélatine est la matrice qui fournira autant de clichés en taille-douce, sinon qu’on voudra, du moins qu’il sera nécessaire pour obtenir un tirage très-considérable et cela de la manière la plus simple. Autrefois on avait déjà obtenu des clichés d’objets très-minces, ailes de papillons, feuilles, etc., en faisant passer ces objets entre un cylindre d’acier et une planche de plomb : c’est par un prpcédé analogue que s’obtient la gravure en creux des planches chez M. Goupil. La feuille de gélatine, placée sur la planche à graver, est soumise à faction d’une presse hydraulique d’une formidable puissance qui l’imprime en creux, avec tous ses détails, dans le métal. Si fragile que paraisse cette mince matrice, l’opération peut être recom-
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meneée plusieurs fois et fournir un grand nombre de clichés aussi complets que le premier.
Ici nous placerons deux remarques : 1° Quelque parfaite que soit la manipulation, il est peu de clichés qui n’aient besoin d’être retouchés, et les retouches sont difficiles à bien exécuter ; 2° La question d’exécution dans tous les procédés où intervient la chimie, se complique de tours de main, de raffinements, de manipulations, dont on ne se tire qu’avec une longue habitude. Il ne suffit pas d’avoir l’outillage complet pour arriver à un résultat ; un exemple entre autres nous a prouvé qu’on pouvait être forcé de faire faire à l’atelier spécial des travaux qu’on croyait avoir acquis le moyen d’exécuter en achetant une concession et un matériel. Quant à l’impression, elle se fait généralement avec de l’encre dite photographique.
A l’étranger, ces procédés sont aussi répandus qu’en France, mais il en est peu qui aient figuré à l’Exposition. On dit des merveilles des procédés américains encore inconnus ici. En Autriche, nous avons aperçu, chez M. Zamarsky, un grand portrait de femme, figurant dans un journal illustré et qui, comme faire, rappelle terriblement le papier-toile de Gillot.
Dans une vitrine du Danemark, sous le nom de M. WilhPaght, on voyait un procédé de dessin sur verre formant négatif mis sur zinc au moyen de bichromate de potasse. Un peu partout, au Portugal, en Espagne, des procédés analogues nous prouvent que dans l’état actuel des applications de la chimie à la gravure, les chercheurs tournent tous dans le cercle dont nous commençons à sortir.
En Angleterre, nous avons remarqué des tailles-douces (burin) transformées en clichés typographiques en bronze, par M. Léon Warneck, et des spécimens de la Société autotype de Londres, dont nous connaissons depuis longtemps certaines publications. Aucune réponse n’ayant été faite par le correspondant de cette Société aune demande courtoise que nous lui avons adressée, il nous est impossible de donner des détails sur ce genre de reproduction. Nous croyons néanmoins qu’on ne doit voir là qu’une combinaison de la photographie et de la lithographie, qui serait en ce cas bien inférieure aux procédés de photolithographie de la maison Lemercier.
Maintenant, que nous avons examiné ces différents procédés comme exécution, nous pouvons étudier leur valeur au point de vue économique.
Les clichés typographiques sur zinc, exécutés par les procédés Gillot, Yves et Barret, Comte, Lefman, Michelez, etc., reviennent généralement à la moitié du prix de la gravure surbois; mais, dans certains cas, le dessin enlève une partie de ce bénéfice, en raison du temps qu'il demande au dessinateur; en revanche, on a la garantie d’un fac-similé mathématiquement ou photographiquement exact. L’impression n’en est pas, quoi qu’on dise, beaucoup plus exigeante que celle du bois, lorsqu’on imprime sur le zinc même. 11 n’en est pas de même, paraît-il, lorsqu’on fait faire un cliché galvanique; mais nous ferons observer que lorsqu’on s’est servi de photogravure, il est toujours facile de se procurer le nombre de clichés directs en zinc, sans recourir au galvano, puisque le dessin original sert de matrice première à la photogravure.
Pour la reproduction en taille-douce, les proportions sont à peu près les mêmes, sauf les retouches souvent nécessaires, et qu’il est impossible d’apprécier à l’avance.
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