‹ Études sur le vers françaisChapitre 141 sur 214 · IX, D · texte numérisé non relu

IX, D

Le pied de cinq syllabes est très souvent impur, car il est trop long pour qu’on puisse le prononcer facilement sans accent accessoire. L’accident secondaire peut s’emparer alors de la troisième syllabe du membre rythmique et sans doute aussi de la seconde, quoique je ne rencontre dans mes tableaux généraux aucun exemple satisfaisant de ce dernier cas :

Crois

qu’il m’en a coûté,

pour vaincre tant d’amour...

Krwâ

kil ma

na

ku té

pur ve

krœ

tâ

da

mûr

( Bér ., 8 R.)

Les pieds de six, sept, huit syllabes 1 demeurent très rarement intacts. Plus l’étendue des groupes rythmiques s’accroît, plus il est difficile de les conserver tels que le sens l’exige, et les altérations augmentent de fréquence. Elles coupent les mesures trop vastes en fragments plus menus, soit par un simple artifice oratoire, soit en se saisissant d’un mot important placé à l’intérieur de la succession métrique, soit en accordant une importance factice à des mots qui n’en devraient point avoir. On peut constater quelquefois double ou triple sectionnement, selon la lenteur de la prononciation, par suite du mélange des accents emphatiques et secondaires. Nous citerons divers exemples :

Si je t’ai fait parler, si j’ai voulu t’entendre... Vous vous abandonniez au crime en criminel. Nabuchodonosor était roi d’Assyrie.

Si jœ

te

fi

par

lé

si je

vu lu

tâ ta

drœ

rr\

(Bér., 3 R.)

Vu

vu

bà

do

nyé

krim à

kri mi nèl

(Audr., 4 G.)

Na

bu

ko

do

no

Xpr e

rwa

dAs si

ri (œ)

(XXI bis, O :

Ce dernier vers, forgé spécialement pour ce point particulier de notre enquête, présente un grand intérêt, car son premier hémistiche est

1. A ces pieds comme aux précédents, je le répète, peut naturellement s’ajouter une syllabe féminine consécutive à l’accent. Il s’agit ici des membres métriques qui figurent dans nos séries I et II.

l’alexandrin français

constitué par un seul mot. Or, dans chacune des onze déclamations enregistrées, il y a partout décomposition du groupe, une fois même avec double crête intérieure (S i°).

Ces accents secondaires ne sont pas discutables si l’on a admis les distinctions posées au sujet de la durée. C’est en effet d’après la valeur temporelle des syllabes que l’on a décidé s'il y avait temps marqué principal ou accessoire. On a considéré comme secondaire toute élévation de la

voix tombant à l’intérieur d’une mesure métrique quand cette élévation était concomitante d une fin de mot ou d un allongement tel que la

voyelle l’emportât sur la consonne. Partout ailleurs' on n’a voulu voir dans l’accident musical qu’un phénomène oratoire : celui-ci, comme on le montrera, peut apparaître à toutes les places. C’était au demeurant le seul critérium dont on pût disposer, puisque 1 accent emphatique de

hauteur reste le même dans sa constitution — on veut dire en ce qui concerne le rapport de la voyelle avec la consonne — ■ que 1 accent vérita-

blement tonique.

Dernière observation enfin : dans l’ordre musical comme dans celui de la durée, il peut y avoir temps marqué sur toutes espèces de mots, articles, adjectifs, pronoms, prépositions et conjonctions : il n’y a pas une seule « partie du discours » qui, par sa nature, soit absolument et toujours mineure, comme frappée d’une indignité organique 1 .

Mais d’autres questions encore, au terme de ce chapitre, retiendront notre attention. Nous nous efforcerons d’abord de définir le rythme de la

prose et de rechercher quels caractères le différencient de celui de la poésie.

Temporels ou mélodiques, les phénomènes démentent les théories jusqu’ici présentées. On ne saurait dire, pour reprendre les expressions de M. Guilhaume, que le rythme de la prose est dépourvu de mesure et que celui de la poésie est périodique; on ne saurait avec M. Braunschvig admettre que le premier soit « psychologique » et le second « mathématique », que les membres de phrases soient égaux par le nombre des syllabes dans le premier et inégaux dans le second. Sans faire remarquer combien certaines de ces assertions demeurent vagues et imprécises, on peut cependant noter que le principe d’égalité n’est point applicable ici, puisque les membres de phrase ne s étendent jamais ^de la première à la dernière syllabe des vers et que ceux-ci se scindent au contraire en mesures de longueur diverse, depuis l’aiguë isolée jusqu au peon et au delà. Les exemples fournis jusqu’ici montrent du reste combien l’identité numérique se maintient peu dans une suite d alexandrins, a cause des

réductions d’hiatus intérieurs et de la non prononciation de certains e muets.

En réalité il faut chercher ailleurs les différences entre le rythme de la prose et celui du vers : elles sont seulement de degré, et non pas de nature. Le rythme musical est partout le même : il est constitué par la succession de pieds plus ou moins étendus, composés chacun d une suite de syllabes graves et terminés chacun par une aiguë, avec adjonction possible d’une nouvelle grave féminine qui clôt le groupe. Ces formations conservent partout leur caractère, sauf dans les conclusions. On les retrouve partout, car elles sont 1 une des conditions du lan^a^e.

Toutefois, dans la prose la plus journalière, conversation courante ou page de gazette, les accidents de hauteur apparaissent à des inter\ ailes beaucoup plus éloignés que dans la poésie. On s’en convaincra facilement par le texte qui figure dans nos tableaux généraux. Ce fragment de prospectus est d’un style terne à souhait, d’une banalité parfaite, et ne réclame par conséquent ni chaleur ni nuances dans la déclamation. Dans la hiérarchie expressive des compositions littéraires il se trouve tout en bas de 1 échelle, très éloigné comme tonalité des moiceaux d Atidiotnuque

à’Hernam que nous avons enregistrés. A

Il contient de longues lignes invertébrées dont les divers éléments sont souvent de hauteui identique, et où la voix se maintient sui

i . Cf p. 104, note 2.

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