HAUTEUR MAXIMA. — RAPPORT DES VERS ENTRE EUX : LE PATHÉTIQUE
Dans ce fragment il n’y aura pas progression des accents musicaux, parce qu’il n’y a pas gradation dans le sens. Il s’agit d’une simple énumération, d’un pur développement de rhétorique, et rien de plus. Chacune des propositions est l’équivalent de celle dont elle est précédée ou de celle dont elle est suivie. Ce n’est pas non plus une seule période qui se développe lentement jusqu’à ce qu’elle atteigne son point culminant, mais une phrase qui recommence quatre fois avant de tiouver sa resolution. Chacun des membres dont elle est composée existe donc par et pour lui-même, chacun d’eux peut atteindre telle hauteur qu’il lui plaira. Le rapport des parties en tout est simplement marqué par ce fait que la voix s’abaisse seulement sui le derniei vers. Smtout, on le notera, il ny a dans ces huit vers aucun souffle pathétique qui nécessite un effort particulier de la voix.
Tout à la fin du morceau d ' Andromaque enregistré, nous trouvons au contraire un passage d’un caractère différent. Il y a là une succession d’invectives distribuées en quatre groupes distincts. Leur accumulation est nécessaire pour donner à la conclusion une force d’ironie particulière, tandis que dans le précédent exemple le premier vers pourrait se souder directement au septième sans préjudice pour le sens. De plus, la chaleur de la passion anime Hermione. Il est donc naturel d’organiser toute cette période en gradation ascendante pour la faire se cabrer sur le vers pénultième et retomber brusquement par une chute brève. Peu importe que les sujets aient bien souvent éludé la difficulté. L’un d’eux au moins, A, a vu l’effet qu’il pouvait tirer du texte *, et sa déclamation, d’une ampleur magnifique, marque nettement l’unité du couplet. Nous transcrirons le passage en soulignant les syllabes par lesquelles s’opère la progression des hauteurs maxima :
Du vieux père d’Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
Que peut-on refuser à ces généreux coups ? ( Aridr ., 25-32.)
Le tableau ci-contre indique comment ces vers se sont groupés d’après le sens et à quelle hauteur musicale chacun d’eux s’est élevé.
Tous les exemples examinés jusqu’ici démontrent abondamment que l’acuité comparée des vers est en raison directe de leur force expressive.
Inversement la preuve est tout aussi facile. Les alexandrins suivants, toutes autres choses étant pour le moment considérées comme égales, présentent dans certaines déclamations une acuité maxima moins considérable que ceux dont ils sont précédés immédiatement, parce que ceux-ci contiennent soit un terme exclamatif, soit un mot important, soit encore un élan passionné ou une forte transition 1 2 :
Mon trouble se dissipe et ma raison revient. (Ci;:., I, 2 CR.)
1. On ne constate au contraire aucune gradation dans les vers 9-15 du même morceau. L’effort de la voix se porte en effet sur quelques termes pathétiques : le mouvement le plus violent se rencontrant au début du développement, l’ordre normal des successions mélodiques s’en trouve modifié.
2. Je maintiens, à la fin de chaque vers, la ponctuation du texte original. Il en sera de même jusqu’à la fin du chapitre. Comme précédemment, le numéro d’ordre de l’alexandrin, sans addition, signifie qu il y a unanimité des dictions; les lettres, quand il y en a, indiquent que le phénomène est strictement limité aux sujets spécialement signalés.
l’alexandrin français
Digne de ton amour, digne de ta naissance ;
( Cin .
Et par un beau trépas, couronne un beau dessein.
(ib-,
10 Cj.)
Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie;
( Cid ,
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien,
(ib..
L’unique allègement qu’elle eût pu recevoir ;
(ib.,
De lâches sentiments pour ta punition.
(ib.,
24 CJR.
Le temps de respirer et de voir seulement.
(Her;
Et comme un voyageur sur un fleuve emporté,
(ib.,
Ou qu’une voix des nuits, tendre et délicieuse,
(ib.,
On comparera utilement pour le premier de ces vers les déclamations de C et de I :
Wi
va
ku
Ka 0
plu
ma
vwa
ki
tyè
WJ
Mô
tru
blœ
di
sip
ma
re
vye
si
Les deux sujets ne sont pas d’accord. Pour C le premier alexandrin possède 1 acuité la plus forte ; pour I, au contraire, c est le second. Mais I n’a pas donné aux exclamations initiales une valeur pathétique suffisante : subi ata causa, toUïtur cffectus. La règle au contiaiie se vérifie pai la diction de C qui a fourni l’effort indiqué par le sens.
Enfin la différence des registres peut servir à marquer une opposition littéraire entre des sentiments dissemblables. On note le fait à 1 intérieur d’un même vers :
C’est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d’écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre océan jette son noir sanglot. (E.D., 13-15.)
Il s’agit du premier de ces alexandrins, pour lequel nous transcrivons la déclamation de J
.SV la mer E le sœl E dœ
mer
or
blà
de
ku m(œ )
Le premier hémistiche doit être dit avec beaucoup de simplicité : la voix est grave. Le second au contraire peint la violence des éléments : la voix s’élève immédiatement par une juxtaposition des notes aiguës aux notes basses. Voici d autres cas :
HAUTEUR MAXIMA. — RAPPORT DES VERS ENTRE EUX : SUSPENSIONS DE SENS ET CONCLUSIONS -37
Maître de mon destin, libre dans mes soupirs,
Je ne rendais qu’à moi compte de mes désirs.
Mais à peine'le ciel eut rappelé mon père... (Ber., 12-14 J.)
J’espérais que du moins mon trouble et ma douleur Lui feraient pressentir notre commun malheur ;
Mais sans me soupçonner, sensible à mes alarmes... (ib., 31 2*34 J)-
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d’horreur les agrès effarés.
Lui songe à sa Jeannie, au sein des mers glacées. . . (P. G., 32-41 B G J.)
Dans tous ces exemples, certains sujets abaissent légèrement la voix sur le troisième vers; ils expriment ainsi soit l’abattement moral accru, soit la tranquillité d’âme faisant contraste avec la tempête. Ils ont fait effort pour distinguer musicalement les divers plans du récit.
Mais les relations des alexandrins entre eux ne sont pas uniquement déterminées par leur valeur pathétique. Nous avons déjà remarque que d’une rime à l’autre certaines syllabes émergent parce qu’elles correspondent à une coupe plus forte de la phrase. Tous les phonéticiens ont noté l’influence du texte sur la mélodie de la parole, et M. l’abbé Rousselot, après enquête expérimentale-, a écrit que « si le sens est seulement suspendu, le ton s’élève; si le sens est terminé, le ton s’abaisse ». Nous allons à notre tour examiner les diverses faces du problème dans les morceaux que nous avons enregistrés, et nous envisagerons plusieurs éventualités. Les successions rencontrées peuvent etre en effet de differente nature : elles consistent ou bien en deux ou plusieurs vers suspendus, ou bien en deux ou plusieurs vers à sens complet. Mais d autres combinaisons sont aussi possibles : soit un vers « fin de phrase » après un vers suspendu, soit un vers suspendu après un vers à sens complet,
soit enfin un vers suspendu faisant suite à un vers qui termine une péiiode.
Nous rappelons, comme nous l’avons indiqué plus haut, que la suspension et la fin de phrase ne sont pas liées aux signes de ponctuation, mais que seul le graphique est concluant en la matière. Les coupes et les conclusions sont plus ou moins livrées aux décisions particulières et individuelles, sans qu’on puisse découvrir partout la solution universelle et constante qu’on espérait. .
Nous commencerons par le premier des cas énumérés. De deux ou plusieurs alexandrins suspendus qui se succèdent, lequel présente 1 acuité maxima la plus considérable? La règle se formule de la façon suivante : toutes choses étant égales par ailleurs 2, le plus aigu est tel parce qu il supporte la coupe de sens la plus forte ; celle-ci, dans une période étendue, semble affecter généralement le vers qui précède la conclusion. L’efiet produit est alors semblable, dans son aspect, à celui qu’amènent les gradations pathétiques, sans être toutefois provoqué par la passion.
Mais certaines conditions sont nécessaires et il faut entrer dans le détail. Si deux alexandrins suspendus ont dans la phrase la même importance, il est indifférent que l’un ou l’autre présente la hauteur maxima la plus considérable. Nous donnerons cet exemple :
Cet empire absolu sur la terre et sur l’onde,
Ce pouvoir souverain que j’ai sur tout le monde,...
(Cm., II, 1-2.)
1. Précis de prononciation française, p. 99. M. l’abbé Rousselot analyse un passage de prose. . . r , .
2. Je veux dire lorsque les élévations de la voix dues à la passion sont absentes ou primées par la suspension du sens, de telle sorte que les fa.ts restent simples. Car suj
peut négliger l’effet que d’autres aperçoivent.
L ALEXANDRIN FRANÇAIS
Ces deux vers sont également sujets d’un verbe principal subséquent : peu importe que la voix s’élève davantage sur le premier que sur le second
Les sujets sont divisés. Si la subordination en effet s’établit, elle est seulement factice et n’est point commandée par la loaique Même remarque pour ce court fragment : M
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l’hameçon, Surveillant 1 âtre où bout la soupe de poisson,...
Les conditions de la parole sont encore semblables quand il s’agit de groupements plus complexes
(Je connus) — 1° que bientôt, loin d’être à ce que j’aime, Il fallait | cher Paulin, renoncer à moi-même ;
2° Et que le choix des dieux, contraire à mes amours, || Livrait à l’univers | le reste de mes jours.
(. Bér ., 18-2 1.)
-es deux compléments du verbe principal, placés sur le même plan et possédant tous les deux la même importance, ont, si on les compare, une i auteur maxima indifferente : ou du moins cette hauteur maxima est déterminée pour chacun d’eux par le bon vouloir du diseur 2 Au contraire, quand deux vers suspendus se suivent, faisant partie d’une même phrase, si le second se trouve avec le premier dans un rapport e dépendance étroite et sert à le compléter de telle sorte qu’ils forment à eux deux un tout indissoluble, c’est le second qui nécessairement possédé la hauteur maxima la plus forte, à la place où intervient, sauf déplacement oratoire de l’accent, la coupe de sens principale. Nous citerons quelques exemples :
Cette grandeur sans borne et cet illustre rang Qui m’ont jadis coûté tant de peine et de sang...
Du vieux père d’Ënée la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue...
De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous.
(Gin., Il, 3-4.) (Andr., 25-26.)
et nous donnerons pour le premier la déclamation de I
Se
tœ grâ
sà
bor
ne
se
til
lus
trœ
rà
Ki
mô ht té
ja
dis
tà
péri
1. I.e signe || désigne des suspensions très fortes, le signe | des suspensions de moindre importa
2. Il faut faire, bien entendu, abstraction des mots « je 34-37-
tnce.
connus » qui ont une valeur pathétique. C’est ce qu’indique la parenthèse. On peut comparer un autre passage : Bér.,