LE RYTHME D’INTENSITÉ
Tous les théoriciens, quand ils ne fondent pas le rythme de l'alexandrin sur le retour constant, vers par vers, d’un même nombre de syllabes toutes semblables entre elles, sont d’accord pour en faire remonter la cause à l’accent dynamique. Les exceptions sont rares : j’ai cité MM. Wult et Rudmose Brown dont l’effort est de mettre en relie! l’importance exclusive de la quantité, puis Brunetière qui ne reconnaît dans la cadence de la poésie que des phénomènes d’acuité. J’ai dit par contre que l’opinion générale tient pour l’intensité ; quelques-uns, comme le P. Sacchi et l’abbé Scoppa, Becq de Fouquières et Guyau, Sully Prudhomme et M. Saran, lui adjoignent comme concomitants accessoires la durée ou la hauteur musicale, quelquefois ces deux caractères ensemble; d’autres, et ce sont les plus nombreux, ne veulent connaître qu’elle.
De plus, les démonstrations faites par tous ces métriciens prouvent, à n’en pas douter, que le dynamisme est la base même de leur système. Peu importe qu’ils prononcent à certains moments les mots d’acuité et de valeur temporelle. Il semble qu’il n’y ait là qu'une précaution oratoire, l’idée signalée l’étant une fois pour toutes, afin tout simplement de prévenir les risques d’une erreur d’ailleurs peu probable. Quand Becq de Fouquières en effet a prononcé que le rythme est produit « par l’adjonction de la quantité à l'intensité », il ne songe plus qu’à cette dernière qualité de l'accent, et les autres théoriciens font comme lui.
Nous savons comment s’est formée la conception dont il s’agit. Elle est relativement récente, mais sa jeunesse est largement compensée par son universalité. Timidement exprimée au xvme siècle, elle a singulièrement gagné en ampleur et en précision au cours du xixe siècle. Les études philologiques y ont grandement contribué. Pour rendre compte de la formation des langues romanes, on fut obligé d’attirer l’attention sur la syllabe privilégiée du mot latin, de montrer qu’elle avait ce caractère en dépit de sa qualité de brève ou de longue. Par conséquent, du même coup, la notion de quantité se trouvait écartée et l’on vit essentiellement dans l’accent l’effort de la voix, l’ictus par lequel elle fait ressortir une syllabe plus que les voisines : « Il se peut, dit M. Bourciez ‘, qu’à l’époque classique l’accent latin ait eu un caractère musical, qu’il ait été un accent de hauteur. Ce qui est certain, c’est qu’à l’époque impériale il était devenu un accent d’intensité, purement expiratoire et d’importance considérable: c’était lui qui donnait au mot son unité çt sa physionomie ; il en était l’âme, suivant l’expression du grammairien Diomède ( Est accenlus velut anima vocis ). »
De plus, on découvrit en latin vulgaire toute une versification de constitution particulière, non plus semblable à celle de Virgile, mais syllabique et rimée, où le poète disposait les accents à des places fixes. C’est d’après ce système que sont écrits un grand nombre de poèmes liturgiques, les proses en particulier. Mais ces proses étaient chantées de telle façon que toutes les syllabes avaient à l’intérieur du vers une valeur
j Bourciez, Phonétique française, p. 5.