INTENSITÉ BRUTE ET INTENSITÉ POTENTIELLE
Les éléments du vers s’unissent donc selon des affinités que nous aurons à définir, mais dès maintenant nous pouvons établir que le groupe métrique, du moment qu’il se forme, devient au point de vue de l’intensité une unité parfaite et enlève leur individualité aux parties composantes, quelles qu’elles soient, sauf les exceptions que nous indiquerons plus loin. L’opinion de Becq de Fouquières, déjà réfutée par nous lorsque nous avons traité de la durée et de la hauteur musicale, ne se justifie pas davantage sous le rapport dynamique. Il n’y a pas lieu en effet d’admettre une différence entre l’accent tonique et l’accent rythmique, puisque les vers que nous venons de transcrire démontrent l'inopportunité d’une telle distinction : tout accent rythmique est tonique et fait en règle générale disparaître à son profit les temps forts dont les mots seraient affectés si on les articulait isolément.
Toutefois l’intensité brute ne doit point nous retenir, et les résultats obtenus, pour tous les vers analysés par nous, doivent être corrigés selon les indications fournies par le timbre et la hauteur musicale : il est nécessaire de réduire les amplitudes en distances d’audition, selon la méthode exposée, afin de connaître sous quel aspect tel alexandrin déclamé peut frapper l’oreille de l’auditeur. L’effort est avant tout subjectif. Toute la question est de savoir si cet effort modifie le phonème conformément aux intentions du sujet parlant, ou, en d’autres termes, si l’accent voulu est bien un accent objectif et réel. Autre chose sera encore de découvrir, et nous le rechercherons dans un chapitre spécial, si l’accent objectif est véritablement perçu, dans quelles conditions il doit se manifester pour produire tout son effet.
Or, l’accent voulu n’est pas toujours l’accent objectif, et la compréhensibilité de la voyelle ne s’accroît pas toujours en raison de l’énergie déployée- Prononcés avec une très grande force, des u, des u et des i seront entendus beaucoup moins loin que des a et des 0 ; à force moindre, et à partir d’une distance dont rendent compte les tables de réduction, ces dernières voyelles portent davantage que les premières. Les corrections auxquelles nous avons soumis les intensités brutes mesurées par les amplitudes nous permettent de nous rendre compte de la place où apparaissent les temps marqués potentiels. Un exemple suffira pour prouver que la concordance n’est pas régulière. Nous transcrirons l’un des vers précédemment cités (XXIV K 2°) en indiquant la distance d’audibilité des voyelles dont l’arc de vibration nous est connu :
me
vu
syœ
du
na
lar
si
Les observations à faire sont celles-ci : à la quatrième syllabe, la voyelle, quoique plus fortement frappée que la précédente, possède une puissance d’audition moindre; d’autre part, entre la dixième et la onzième syllabe, la progression est détruite, l’accroissement des amplitudes de 1’/ ne se faisant pas accompagner d’une augmentation proportionnelle de la portée du son.
C est seulement de l’intensité psychologique que nous allons maintenant nous occuper, et les chiffres que nous fournirons indiqueront uniquement, sauf avis contraire, la force acoustique des voyelles, syllabe par syllabe, exprimée en mètres : de l’intensité mécanique, nous ne dirons que ce qui est strictement nécessaire pour les besoins de notre démonstration. Il nous faut cependant retenir des exemples déjà fournis un fait important, c est que la poésie se comporte exactement comme la prose déclamée d’un ton solennel, selon les caractères que nous avons reconnus à celle-ci dans notre précédent chapitre : les graphiques montrent en effet les mêmes relations de syllabe à syllabe dans chaque membre métrique. En outre, les expériences faites à propos du discours ordinaire nous ont fait connaître à quel signe se manifeste l’emphase. Comme pour la durée et la hauteur musicale, et en possession de la base certaine que nous fournit notre première enquête, nous pouvons par conséquent faire deux parts dans les phénomènes que nous aurons à examiner, distinguer les accidents purement oratoires de ceux que l’on doit considérer comme simples et normaux.
On ne traitera ici que de ces derniers seulement ; les autres trouveront place ailleurs. On rappelle que l’expression varie avec les divisions du vers et que des formations emphatiques peuvent en avoisiner d’autres qui ne le sont pas : les remarques que l’on présentera à propos des exemples choisis ne seront valables que pour les groupes qui dans le vers seront spécialement signalés.
Les combinaisons de syllabes sur lesquelles se fonde le rythme dynamique doivent tout d’abord attirer notre attention. Elles ne sont pas très nombreuses et se résument dans un court catalogue. Les types que nos tracés nous ont permis de déterminer sont de tout point analogues à ceux que l’analyse des durées et des acuités nous a fait découvrir. Nous avons en effet reconnu l’existence des membres ou pieds métriques suivants : i° Le pied d’une syllabe, formé par un groupement articulatoire dont la voyelle est forte, et qui s’isole naturellement dans la prononciation (a) :
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne . . . Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
Kwa
sà
lue
ni
ser
mà
ni
vwàr
vu rœ
tyên
(Andr., 9 A.)
Pi'ui
pri
yâ
Dyœ
si
tô
kæ
sèk 1 à
fâ
dor m(œ)
Ce pied, comme tous ceux que nous allons énumérer, peut être séparé du suivant par une pause (Andr., 9 A). Il peut aussi ne pas l’être (P. G., 25 B). Il est généralement constitué par une interjection, une exclamation, un impératif et se rencontre le plus souvent au début de chaque hémistiche. A d’autres places il est plus rare. Ces observations ont d’ailleurs été faites à propos de la durée et de la hauteur musicale.
2° Le pied de deux syllabes, dont la première est faible et la seconde forte, et qu’on peut appeler iambe d’intensité (a a) :
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage. . . Et dès le premier mot ma langue embarrassée. . .
sé
lo
a pré
tel
u trà j(œ )
(Cid, 5 C.)
dè
prœ
mye
mô
ma lâg
ba
ra
se (n?)
ON
(Ber., 30 J.)
Ce pied, à toutes
les places,
est très fréquent.
. Les amplitudes de è sont plus considérables que celles de e, mais le souffle a surtout passé par le nez, d’où une réduction nécessaire.