L’INTENSITÉ MAXIMA
G est par elle que nous commencerons, et nous rechercherons d’abord pourquoi et en quel point les alexandrins pris séparément atteignent leur foice extreme, ensuite dans quels rapports ils sont les uns avec les autres, de façon à saisir tous les aspects du phénomène, à l’examiner d’abord au point de vue absolu, puis au point de vue relatif. Nous distinguerons, autant que possible et quand il y aura lieu, le travail accompli par l’organe et la puissance acoustique de l’articulation. Nous ne perdrons pas de vue dans notre discussion le dessin mélodique accusé par les acuités, car sou- \ent, comme le fait observer M. E. Landry1, « hauteur et énergie croissent dans le même sens ».
La déclamation du vers, nous l’avons vu, laisse apparaître à diverses places des crêtes d’intensité ou accents dynamiques qui sont facteurs du rythme. Ces accents sont de valeur différente. Dans la scène d ’Hernani enregistrée, les temps marqués les plus forts prononcés par le sujet R portent a 320 (v. 27), a 335 (v. 10), à 340 (v. 8) et à 380™ (v. 14). Les plus faibles au contraire sont seulement entendus à 80 (v. ir), à 50 (v. 14), à 45 (v. 22) et à 1 5m (v. 30). Ce sont Là des différences considérables.
Nous reprendrons les classifications et autant que possible les exemples qui nous ont déjà servi lorsque nous avons traité des hauteurs musicales comparées, et nous noterons que, dans un vers, le groupe rythmique le plus intense 2 est celui qui est constitué non seulement par une exclamation ou une interjection au sens grammatical du mot, mais encore par une apostrophe, une prise à partie directe de l’interlocuteur, un impératif ou un « vocatif ». (.est sui ces éléments de 1 alexandrin que se place l’effort dominant, et l’effet produit serait moindre seulement au cas où 1 acuité dépasserait les bornes du médium, sauf naturellement les réserves imposées par la qualité des timbres. En ce sens, ces lignes écrites par M. Bourdon 3 sont justes : « Toute émotion modérée accroît la force musculaire, active la respiration, par conséquent l’intensité de la voix,
tandis que toute émotion violente affaiblit cette intensité, ou même provoque, à la limite, un arrêt de la respiration, rend du même coup toute parole impossible. » r
Le phénomène dont il s’agit a été constaté dans les vers suivants où l’on souligne les mots ou les groupes rythmiques sur lesquels a porté la dépense de force principale. Dans cette première série, les amplitudes et les audibilités sont concordantes :
Porte, porte chez lui cette mâle assurance... (Cid, I, 7 C.)
Bon appétit, messieurs! 0 ministres intègres... (R. B., 1 R.)
Donc, vous n’avez ici pas d’autres intérêts... (Jd., 6 E.)
\ iens voir la belle nuit ! Mon duc, rien qu’un moment! (Hem., 1 E R.)
1 . E. Landry, La théorie du rythme et le rythme du français déclamé (191 1), p. 1 5 1 .
2. Nous ne jugeons pas d’une manière absolue, au point de vue de la force en soi, mais simplement par comparaison.
L Bourdon, Expression des émotions et des tendances dans le langage, p. 41 .
INTENSITE MAXIMA : MOTS IMPORTANTS ET PATHETIQUES
Mais, ainsi que nous le disions plus haut, les conditions d’articulation de la nasale ou la qualité des timbres déjouent la volonté du sujet, comme dans les alexandrins ci-après, où l’énergie se marque seulement par l’amplitude plus grande des éléments sur lesquels on attire l’attention :
Oui, va, n’écoute plus ma voix qui te retient. (Cid. , I, i C.)
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter... ( Andr ., 7 A.)
Viens, respire avec moi l’air embaumé de rose... ( Hem ., 8 A E.)
Dans ces derniers cas, l'effort ne dépasse pas les bornes du subjectif et ne se traduit pas extérieurement. Nous donnons deux exemples, l’un emprunté à la première catégorie, l’autre a la seconde. Dans l’un et l’autre, la ligne supérieure est celle des amplitudes, la ligne inférieure celle des audibilités 1 :
Par
par
tœ ee
liut
se t(œ )
mal
su
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CO
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ne
ku t(œ)
plu
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tyè
On pourrait allonger la liste. On remarquera que les mots mis en évidence sont presque toujours au début du vers (ou à défaut au début d’une phrase) et qu’ils expriment tous des sentiments véhéments et passionnés.
Cependant, dans des cas analogues, il peut arriver que le sens du texte se refuse à supporter des intensités trop considérables et que les clameurs soient déplacées. Si l’on veut traduire une émotion contenue, si l’on veut rendre une ferveur intime, une tendresse ardente et profonde, on atténue l’apostrophe pathétique, et l’on éteint ce qu’elle aurait de trop sonore et de trop éclatant. Certains des exemples cités plus haut admettent deux déclamations différentes, selon la nuance que les sujets veulent faire apparaître et la signification qu’ils accordent au texte. Voici des termes exclamatifs d’une expression modérée, où les énergies brutes et les audibilités sont concordantes, et qui, à l’inverse de la série précédente, 11e l’emportent pas sur les autres syllabes du vers.
Crois qu’il m’en a coûté pour vaincre tant d’amour... Dis, ne le crois-tu pas, sur nous, tout en dormant... Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant. . .
Ah ! qui n’oublierait tout à cette voix céleste !
(Bér., 8 C.)
( Hem ., 5 A R.) (id., 9 A ER.) \id., 13 A E R.) (id., 1 5 A E R.)
Dans ces alexandrins, la qualité de l’expression est obtenue soit par l’accord de la hauteur musicale et de l’intensité, toutes les deux faibles par
1 . Il en sera de même toutes les fois que les intensités marquées par le signe A seront transcrites en doubles valeurs pour un même sens.
l’alexandrin français
nippoit a ce qu on constate dans les autres groupes rythmiques (Hem., 9 et 13), soit par l’intensité seule (Bér., 8, Hem., 5 et 15). Pour les deux sujets J et E, dans les deux premiers vers, l’effort, mesuré par les amplitudes, a réellement été moins considérable que sur d’autres syllabes, mais es uni ares étant plus favorables, les mots crois et dis sont cependant mieux entendus. D’où trois catégories de déclamations pour des textes comparables. Nous transcrivons la hauteur musicale ici nécessaire :
Di