‹ Études sur le vers françaisChapitre 202 sur 214 · AA A · texte numérisé non relu

AA A

Dans ce dernier exemple les amplitudes sont considérables à l’hémistiche aussi bien qu’à la troisième syllabe, mais la nasale n’a point été favorable à l’audibilité.

On peut donc dire que l’ironie est susceptible d’être rendue de deux manières différentes, avec peu de force si elle existe à l’état pur, avec une grande énergie si elle se double de colère. Dans ce second cas, les groupes rythmiques où elle se concentre sont traités comme des mots à signification pathétique ou comme des termes exclamatifs. En somme, les diverses nuances du sentiment étudié se traduisent de la même façon, tant au point de vue musical qu’au point de vue dynamique, sans qu’il y ait toutefois concomitance nécessaire. L’accord, semble-t-il, doit être le plus souvent réalisé et la distinction que paraissent solliciter certains des vers transcrits plus haut s’évanouit si l’on va au fond des choses. Des analyses plus nombreuses le feraient sans doute ressortir clairement.

6° La correspondance de l’acuité et de l’intensité, du moins au témoignage de nos tracés, ne se manifeste jamais quand il s’agit de transitions. Nous avons vu comment elles se marquent : la voix s’élève, nous le savons, lorsque le diseur veut attirer l’attention et faire sentir qu’il passe à un autre ordre d’idées ou de sentiments. Cette élévation mélodique suffit, et ne s’accompagne point d’une dépense de force analogue. En fait, et l’on s’en rendra compte, si l’on déployait beaucoup de vigueur pour articuler le début de cet alexandrin :

Bérénice a longtemps balancé la victoire;. . . ( Bér ., 6.)

du même coup l’expression du passage serait faussée, et l’on ne conçoit pas que Titus puisse prononcer le nom de la princesse avec les éclats d’une passion violente. L’effort dynamique n’est admissible dans les transitions qu’en un seul cas : s’il y a nécessité de véhémence. Mais alors la transition ne conserve pas ce caractère unique, et elle devient un élément pathétique semblable à ceux précédemment définis. De tous les exemples que nous avons donnés dans notre chapitre consacré aux hauteurs musicales comparées, aucun ne laisse apercevoir une intensité dominante en concordance avec l’acuité signalée ’.

Nous pouvons résumer toute cette discussion. Les variations de l’intensité et les variations mélodiques sont indépendantes les unes des autres, en ce sens quelles sont parfaitement séparables, et qu’elles peuvent, le cas échéant, être réservées à des nuances de sens dissemblables. Il n’en est pas moins vrai que cette division des effets est rare et que dans l’ensemble on constate un rapport assez constant ; en général la suppléance notée dans quelques circonstances apparaît seulement si le même vers exige, en deux points quelconques de son étendue, des expressions différentes. Ceci établi, il faut ajouter que le dynamisme n’offre point les mêmes ressources que la hauteur musicale pour traduire les sentiments et les passions. Il n’a point la même sensibilité et oppose moins parfaitement un pied rythmique à un autre. De plus, le désir du sujet est fréquemment déjoué par la qualité des timbres, et l’effort fourni n’est bien souvent qu’une dépense subjective impuissante à se traduire extérieurement. Jugeons-nous de la prononciation des autres par ce que nous savons de la nôtre propre, et notre esprit corrige-t-il ce que nos oreilles n’entendent pas ? Problème obscur auquel il est bien difficile d’apporter une réponse.

Néanmoins, si le travail brut n’est pas toujours productif, il est juste de faire observer que l’intensité opère mieux dans les masses que dans 1. Il y a une exception (Ber., 6 C J), elle est seulement apparente et limitée à l’audibilité : les amplitudes prouvent que telle n’a point été l’intention des sujets.

l’alexandrin français

le détail. Tel membre métrée peu, bien ne pas recevoir le relief auquel il semblait destiné, mais les groupes de vers se distinguent nettement entre eux Qu importe aussi qu a telle place une voyelle soit entendue faiblement alors qu'on la désirait forte, si du moins l'acuité plus grande su t a vancer la perte d energie constatée, et si la voix, par un autre procédé, indique malgré tout l'effet cherché ? Dans les ensembles, il y a des qualités u ampleur, de plénitude du son, qui ne sauraient être négligées.

Car le langage a ses habitudes. De même que les notes aiguës sont réservées à l’expression de certains sentiments, de même les renforcements de la voix sont commandes par certaines situations ou certaines passions. Le dynamisme et la hauteur peuvent alors varier d’une façon parallèle mais ils peuvent parfois aussi évoluer en sens inverse. Dans les opéras, on le sait, les compositeurs utilisent les registres selon des règles à peu près fixes : ,1 est d usage que le jeune premier soit un ténor, les personnages d’âge mûr des barytons, les vieillards des basses, et cependant les uns et les autres, chacun a son tour, devront chanter quelques fragments de leur rôle avec le maximum de puissance dont leur organe est capable.

en est ainsi en poesie ; le duc Job des Burgraves ne peut paraître sur le théâtre avec la voix juvénile de Chatterton, ni Monsieur Diafoirus par er dans les memes tons que Monsieur son fils. Mais au point de vue de l’intensité, que de variations encore ! Dans 1 ’Aymerillot de la Légende

ne es, îar emagne passe tour à tour par l’indulgence et la colère : chaque fois le poète a noté le degré d’énergie qu’il doit déployer * On comparera ces vers : ^ r J

L’empereur répondit au duc avec bonté r — Duc, tu ne m’as pas dit le nom de la cité ?... L’empereur, souriant, reprit d’un air tranquille : ~ Duc, tu ne m’as pas dit le nom de cette ville?

avec ceux-ci :

Alors levant la tête,

Se dressant tout debout sur ses grands étriers, rirant sa large épée aux éclairs meurtriers.

Avec un âpre accent plein de sourdes huées,

Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées,

I errassant du regard son camp épouvanté, L’invincible empereur s’écria : — Lâcheté !

L’opposition est manifeste.

Nos tracés, dans les morceaux enregistrés, nous laissent apercevoir des différences du même ordre, sinon à l’unanimité des sujets, du moins t ans des circonstances qui ne laissent aucun doute sur l’effet qu'ils voulaient produire. Nous allons confronter entre eux divers passages ; nous cornions pour c laque vers audibilité de tous les accents que nous y avons relevés. Les timbres ont pu affaiblir certaines voyelles et donner à d autres une valeur éminente : on jugera donc par l’ensemble et par la fréquence des temps marqués à portée considérable, i 1 Le Cid, sujet C. - Les six premiers vers sont relativement faibles, tout imprégnés de tristesse et de douleur.

Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;

Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,

Je ne t accuse point, je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l'honneur après un tel outrage, Demandait â l’ardeur d’un généreux courage

Page 1