INTENSITÉ MAXIMA : LES MASSES DYNAMIQUES
Les six vers qui font suite à ceux-ci sont articulés avec une énergie beaucoup plus grande, il s’agit en effet pour Chimène d'exprimer son inébranlable volonté, la décision prise par elle de venger son père.
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ; Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger, Ma gloire à soutenir et mon père à venger.
Le premier fragment1 contient seulement 5 accents dont la distance d’audibilité dépasse 200m ; un seul d’entre eux approche de 300'”. Dans le second fragment où nous avons noté quelques accidents secondaires importants, 19 temps marqués portent plus loin que 20om, et parmi eux 6 plus loin que 300. L’intensité potentielle, agissant comme masse par la fréquence des syllabes fortes, y est beaucoup plus considérable.
2° Andromaque, sujet A. — Le début est relativement faible : Hermione maîtrise son ressentiment et s’efforce de rester calme.
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice (55-55-65-65)
J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice, (70-75-130-90)
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel (130-85-100-95-105)
Vous vous abandonniez au crime en criminel. (95-120-135-65)
Cependant, après cet exorde articulé sur un ton modéré, la voix s’échauffe, la colère apparaît. Hermione parle peu à peu avec une vigueur plus grande. Les vers 9-16 sont à cet égard assez différents de ceux que nous venons de transcrire. M. Truffier-^su ménager dans sa déclamation un savant contraste que les chiffres vont mettre en lumière :
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne, Rechercher une grecque, amant d’une Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector?
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ; Immoler Troie aux Grecs, aux fils d’Hector la Grèce ? Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
Le premier ftagment contient 6 accents dont la distance d audibilité dépasse ioom, soit, par vers, une moyenne de 1,5. Le second passage comporte au contraire 25 temps marqués dont la portée acoustique est supérieure à ioom; deux d’entre eux atteignent même 200'", soit, par vers, une moyenne de 3,1. L’intensité potentielle y est donc environ deux fois plus grande.
30 Les Pauvres Gens, sujet B. — Nous comparerons deux séries d’alexandrins. Soient d’abord les vers 22-25, d’un prosaïsme voulu, où le poète décrit les occupations ménagères d’une femme de pêcheur :
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, (75-23-85-5 5)
1. Naturellement les accents sont pris comme ils se présentent, avec les déplacements emphatiques qui seront étudiés plus loin.
l’alexandrin français
Remmaillant les filets, préparant l’hameçon, Surveillant 1 âtre où bout la soupe de poisson,
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment
Su 1 vent J autres vers (26-33), beaucoup plus pathétiques, écrits pour produire un effet de contraste, où la vie du marin est dépeinte avec tous ses dangers et toutes ses incertitudes :
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, (70-35-95-60-55)
Il s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit. (30-30-40-10)
Dur labeur! Tout est noir, tout est froid ; rien ne luit. (135-85-45-50-150)
Dans les brisants, parmi les lames en démence, (125-120-45)
L’endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, (100-95-55-110)
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, (105-1 15-115-85)
Où se plaît le poisson aux nageoires d’argent, (1 10-1 30-1 10-65)
Ce n’est qu’un point, c’est grand deux fois comme la chambre. (70-85-95-8 5)
Le premier fragment contient quatre accents dont la distance d’audibilité dépasse 80™, soit, par vers, 1 en moyenne. Le second passage comporte au contraire 16 temps marqués dont la portée acoustique est supérieure à celle que nous venons d’indiquer, soit, par vers, une moyenne de 2. L’intensité potentielle y est donc deux fois plus- grande. Dans le premier groupe, un seul ictus, dans le second douze ictus ont été articulés avec une force qui permet d’entendre le son à 100™ ou au delà. Il est évident que M. Brémont a voulu marquer par cette différence d’énergie l’opposition de deux tableaux antithétiques.
Cependant, comme nous l’avons fait lorsque nous avons traité des acuités comparées, nous procéderons d’une façon plus générale, et nous recherche! ons comment les divers états affectifs exercent leur influence sur la parole, comment ils déterminent l’énergie de la diction. Les morceaux enregistrés se prêtent à la classification que nous allons tenter, car ils sont d’un caractère assez net. Sans doute, pour tel vers qu’on pourrait citer» la compréhensibilité de l’un quelconque des temps marqués ne marche pas de pair avec le travail brut de l’organe, travail mesuré par les amplitudes. Cependant ce désaccord se produit avec une fréquence sensiblement égale dans tous les tracés analysés et pour tous les sujets. Il n’y a donc nul obstacle à ce que nous prenions la moyenne de l’intensité maxima pour tous les fragments inscrits. Il suffit d’additionner pour chaque déclamation les audibilités extrêmes, alexandrin par alexandrin, telles qu’elles nous sont fournies par nos tableaux généraux, et de diviser le chiffre obtenu par le nombre de vers prononcés. C’est ainsi que nous avons dressé la liste ci-après :
Sujet A
— Hernani
Andromaque
Sujet C
— Bérénice
Cinna, II
Cinna, I
Le Cul
Sujet E
— Hernani
Ruy Blas
Ajoutons enfin la déclamation du sujet B, hors série :
Les Pauvres Gens
Sujet J
— Bérénice
Les Pauvres Gens
Le Cid
Sujet R
— Ruy Blas
Hernani
Sujet a
— Le Cid
Bérénice
Les Pauvres Gens