L ACCENT TEMPOREL DANS LA PHRASE
avons déjà noté à la seconde syllabe du mot àplifikasyô ; il est dû à la pluralité des sons composants, plus nombreux dans mar que dans les syllabes voisines : l’accent secondaire n’est guère ici qu’une apparence. Nous verrons d’ailleurs que dans une déclamation solennelle, par le fait même qu’elle est nécessairement plus lente, de tels accidents tendent à disparaître.
Il reste à savoir si les groupes métriques sont susceptibles d’une étendue illimitée, si dans une phrase la réduction que nous avons . observée et qui s’opère à partir et en avant de la tonique terminale établit de la première à la dernière syllabe une progression temporelle, ou si au contraire cette progression se trouve interrompue et pour quelles causes. Il faut ici distinguer entre les diverses expressions qui se manifestent dans le langage, entre l’allure rapide de la conversation courante et le ton soutenu du discours solennel : dans toutes les expériences dont on va donner le résultat! on a soigneusement éliminé l’emphase, élément de trouble et de désordre dont les caractères nous sont du reste connus. ,
Soient donc des phrases d’une banalité voulue, et qui, comme telles, ne laissent place à aucune intonation pathétique. Toutes ont ete articulées d’un ton extrêmement simple, et l’on s’est efforcé de se rapprocher le plus possible des conditions du langage familier, avec toute la vitesse de prononciation qu’il comporte. Ces phrases ont été en partie composées de mots déjà analysés. Ce sont les suivants : Icestrapôte e til besé (le strapontin est-il baissé), il krœvala pô d(œ)sô tâbür (il creva la peau de son tambour), il trôpa tut(œ ) le-^esperâs(œ ) (il trompa toutes les espérances), il eksplwata lôtà le minfce ) (il exploita longtemps les mines), il prisa de dà vl fwa (il grinça des dents vingt fois). Les chiffres représentent les moyennes de plusieurs inscriptions :
Lde
stra
pô
te
til
be
se
KJ
KJ
KJ
KJ
krœ
va
la
pô
d(œ) so
tâ Inïr
tsôn
kj
KJ
KJ
KJ
KJ
KJ
trô
pa
tut
le
Zes
pe
râ s(œ)
KJ
KJ
KJ
KJ
KJ
KJ
lek
splwa
ta
lô
tâ
mi n(œ)
IO
KJ
KJ
KJ
KJ
KJ
, gre
sa
de
dà
fwa
IO
KJ
KJ
KJ
KJ
KJ
Les mots slrapôtè, kroeva, trôpa, ehplwata, prisa ont été insérés dans ces phrases assez loin de la finale. La réduction de durée exercée par la syllabe finale et à son profit sur les syllabes antécédentes ne s’effectue qu’à partir de la troisième brève qui précédé la longue terminale, comme le prouvent les successions :
e til be sé
l’alexandrin français
po tsô tà biïr
le \es pe ràs
Dans cette limite la progression s’est établie pour toutes les syllabes, quel que fût le nombre des sons composants. Ailleurs il semble que les chiffres présentent un certain désordre. Mais il n’en est rien et la solution des difficultés constatées est aisée à fournir. On la découvre sans peine si l’on se souvient de l’observation que nous avons déjà présentée, à savoir que le maximum de la compression à laquelle peut être soumise une articulation oscille autour de 5 cs. Dans une prononciation très rapide, ce maximum de compression est atteint, et les durées syllabiques varient suivant le nombre des articulations combinées que l’éloignement de la finale accentuée ne permet pas de réduire. Les accidents accessoires des phrases inscrites trouvent donc leur explication dans les raisons qu’on vient d’indiquer. Si l’on remonte avant la finale plus haut que la troisième syllabe brève, la progression peut donc s’établir encore, mais seulement, dans la majeure partie des cas, si les éléments constitutifs des syllabes sont en nombre égal. D’après cette règle, et pour s’en tenir au premier exemple, stra est plus long que po, et te que e, parce que stra et te comptent plus d’articulations que pô et e qui les suivent immédiatement. Mêmes remarques dans les autres phrases pour krœ, trô, tut, splwa et gre.
Si nous passons maintenant au débit solennel, les distributions de la durée nous paraîtront un peu differentes. Il est assez difficile d’éliminer d’une telle prononciation, qui se rapproche beaucoup de celle du vers, toute teinte emphatique, et pour les exemples qui vont suivre nous avons fait un choix entre un grand nombre d’inscriptions. Du moins celles que nous avons conservées sont totalement exemptes d’emphase, car nulle part il ne s’y rencontre une consonne dont la durée dépasse celle de la voyelle qui lui est conjointe. Le choix auquel nous nous sommes livré nous a paru nécessaire, afin de ne présenter que des faits de même nature, les caractères de la prononciation emphatique, que nous retrouverons ailleurs, ayant déjà été déterminés. Les phénomènes que nous allons examiner apparaîtront ainsi sans être défigurés ni amoindris par des accidents d’un autre ordre.
Les phrases enregistrées sont extrêmement simples, et l’expression que la voix leur a donnée correspond assez peu à leur sens intime, mais cette discordance même est intéressante. Elle montre que la position des accents dans le discours, indépendante des mots eux-mêmes, est en relations étroites avec la signification qu’on leur accorde : celle-ci peut varier à l’infini selon la volonté de celui qui parle. Une même phrase peut être dite sur un ton tragique, épique, naïf, familier ou comique, être lue comme un article de journal ou une péroraison d’oraison funèbre : bien entendu il y aura contre-sens chaque fois que la prononciation n’évoluera pas dans les limites que fixe la raison. Mais de cela nous n’avions point à nous occuper ici, puisqu’il ne s’agit que de la couleur extérieure du langage et non des idées qu’il traduit : c’est à propos du vers que nous rechercherons les conditions de l’accord nécessaire entre le sens et l’expression. Nous avons seulement voulu comparer le ton de la conversation avec le ton du discours soutenu : les cinq courtes formules que nous avons commentées plus haut pourraient être articulées comme celles que 1 on va examiner, et réciproquement. D’ailleurs entre ces deux dictions extrêmes il y a encore place pour une foule de débits intermédiaires et pour un grand nombre de nuances : on se contentera des faits les plus généraux.
Voici le court catalogue des phrases inscrites 1 : œ nom bô e ètelijâ (un homme bon et intelligent), œ nom bd e ruemarkablœmâ tètelijà (un homme bon et remarquablement intelligent), œ lur martô bye nâmâeé (un lourd marteau bien emmanché), œ lur martô byê ncunàeé. sœ truvè dâ sa me (un lourd marteau bien emmanché se trouvait dans sa main), œ navoha ekapablœ (un avocat incapable), Œ navoka ekapablœ dce pledé (un avocat incapable de plaider), œ navoha ekapablœ dœ pledé run morves kô~ (un avocat incapable de plaider une mauvaise cause). Les mensurations obtenues ont été les suivantes :
1. Les e muets qui ne sont pas transcrits phonétiquement n’ont pas été prononcés.
l’accent temporel dans la phrase
nom
bô
te
jâ
kj
nom
bd
mar
ka
blœ
mà
tè
te
jâ
KJ
KJ
KJ
KJ
lur
mar
tô
byè
eè
kj
kj
KJ
KJ
lur
mar
tô
byè
mà
ré
tru
vè
dû
sa
me
KJ
KJ
KJ
na
vo
ka
ka
pa
blœ
KJ
KJ
na
■ vo
ka
ka
pa
blœ
pie
KJ
KJ
KJ
KJ
na
VO
ka
ka
pa
blœ
pie
dé
run
mo
vès
KJ
KJ
KJ
KJ
KJ
noter que lorsq
[ue
la phrase
s’allong
;e, l’accent
devient intérieur, mais
ne
disparaît
pas (cf.
le mot
ëkapablà
' dans les exemples
V, VI, VII). A l'inverse en effet üe ce qu on consrare aans une prononciation lanmicic ci wn m. ^ — présence d une suite
étendue de syllabes à peu près égales en valeur, dont les faibles variations de durée sont causées par des différences de constitution organique, et qui présentent en leur fin une longue nettement caractérisée, mais unique. Il y a au contraire une série de petits groupements dont chacun, composé d’une succession de brèves, se termine par un accent temporel qui le sépare du groupe suivant; chaque membre ainsi formé paraît indépen dant de ceux qui l’entourent. S’il est vrai que le temps marqué qui clôt la phrase l’emporte généralement sur ceux que l’on rencontre à l’intérieur, du moins ce n’est pas, comme on peut s’en rendre compte, une règle absolue (cf. exemple 1), et il y a des coupes non finales qui dépassent en durée la dernière syllabe.
Ce morcellement n’est d’ailleurs ni arbitraire ni purement mécanique. Il ne procède pas, du moins pas forcément, et 1 examen du \us nous montrera combien c’est là un fait rare, par un mouvement ondulatoire et binaire que certains théoriciens ont désigné comme le rythme essentiel de la langue française. Il est fondé sur les coupes naturelles du sens, de telle sorte que chaque fragment établi par la voix tonne un ensemble cohérent. Mais il faut bien s’entendre, et il n’y a pas de règles absolues, ou, si l’on veut, les règles admettent des exceptions qu il est aisé d expli quer. L’article, le substantif et l’adjectif qualificatif composent, peut-on dire, un ensemble cohérent, et par conséquent un groupe rythmique, mais seulement à condition qu’il n’y ait pas dans le membre ainsi constitué une trop longue succession de syllabes bièees qui tiansformeiaient
l alexandrin Français
1 ordre en anarchie. Oè nom bb forme un fragment parfait, mais * nnvokn ikapablœ, dune valeur grammaticalement identique - il s'agit toujours une diction soutenue et lente - en forme deux, parce qu'une série de huit syllabes est trop étendue pour ne pas se scinder natulLmLtTnd
7 FS c°n“7ens- U remar1“e s aPPl;d“e «ns de phrase mnmrkabtemi Utelijâ (ex. II) et byè limité (III); les mots composants
sy trouvent dans des rapports grammaticaux semblables, mais la première se divise, tandis que la seconde reste unie composants
Les observ allons exposées peut-être un peu longuement au cours du présent chapitre, et dont on a pu saisir tout l 'intérêt étaient nécessaires En panant des phénomènes les plus simples pour remonter aux plus complexes, on a pu déterminer tour à tour comment se comportent dans le temps oyelle e la consonne, d après quelles règles elles se combinent et comment les combinaisons mêmes se modifient selon LpmL u donne la voix. On a montre successivement de quelle façon s'ordonnent les différentes syllabes d'un même mot et les différents mots d'une
sXbesPetr da' ]' “ T" ^ 7 VarlaUOnS auxlfuelIes Peut soul™ k discours amènent des changements notables dans la constitution des > . et dans les conditions de leur succession. II ressort des constatations faites qu'en français la durée n'est pas un élément négligeable qu’il
7re à la sTlhbe'îo ^ “ ““7 ,emPOre' reparaissant à des P1”* »«- »<*» éloignés, mais sans qu'on puisse jamais kL-
s’W^ntt l^u,S dUTV: !leU,,SpeClfifiUe.etconstanre-01’ pourra donc maintenant entreprendre l'étude du vers dont les particularités courir ,,rC eme e"‘,Uete : °" n°tera P'US faCilement différences « les ressemblances qu'il présente avec le parler