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LE RYTHME TEMPOREL

Les théoriciens du vers français peuvent se diviser en trois catégories : les uns n’accordent aucune importance à 1 accent et nient qu il soit un facteur du rythme ; les autres, à qui leur oreille ne permet qu’une analyse défectueuse des sons, attribuent exclusivement à 1 intensité les phénomènes qu’ils perçoivent obscurément et se contentent ainsi d’une hypothèse dont ils sont d’autant plus satisfaits qu’ils ne peuvent s en prouver à eux-mêmes l’exactitude. Un petit nombre enfin se rend compte qu’il y a dans tout vers français des syllabes brèves et des syllabes longues dont l’alternance régulière ou irrégulière donne à la poésie sa vie et son mouvement.

Le premier groupe, à lui tout seul, comprend les représentants des deux écoles. Certains, en effet, tiennent fermement que le rythme est constitué essentiellement, vers par vers, par le retour constant d’un même nombre de syllabes toutes semblables entre elles. C’est l’opinion d’Edelestand du Méril : « Une raison, écrit-il1, rend en français la versification métrique impossible; comme le rythme repose presque exclusivement sur la numération des syllabes, l’oreille s’habitue à leur donner la même valeur à toutes et ne peut en reconnaître une double à celles que l’on regarde comme longues. » L. Benlew 2 se moque de l’abbé Olivet qui distingue bravement des brèves et des longues dans notre langue. Dans un ouvrage récent ’>, M. Braunschvig parlait encore d’une succession régulière de sons, régularité qui, à son avis, trouve sa raison d être dans ce fait qu’en français la quantité des syllabes est presque insaisissable et l’accent tonique très faible.

Mais d’autres critiques raisonnent leur attitude et rejettent l’idée d’un rythme temporel pour adopter celle d’un rythme numérique, tout simplement parce qu’ils ne peuvent se figurer les rapports de durée que sous les formes que leur reconnaissait la poésie latine : longues équivalentes à deux brèves, très exactement, et pouvant être telles soit par nature, soit par position. C’était d’après ces principes que plusieurs poètes du xvie siècle, Turgot encore au xvmc, et bien d’autres grammairiens avec eux, avaient voulu fonder une nouvelle versification française. On sait a quel misérable échec ils aboutirent, et, pour ne prendre qu’un seul exemple, voici des scansions ridicules de Marmontel, dont la critique, en d'autres jours, fut singulièrement plus pénétrante :

KJ W \J KJ KJ KJ KJ

Il part. Dans ce moment d’Estrée évanouie...

KJ — ’ KJ KJ

L’amour est nu; mais il n’est pas crotté...

1. Edelestand du Méril, Essai philosophique sur la versification, 1841, p. 220, n. 2.

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