‹ Études sur le vers françaisChapitre 55 sur 214 · VI H · texte numérisé non relu

VI H

Dautie paît, on a considéré que la syllabe féminine, composée d’une consonne ou d’un e muet, ne fait point partie intégrante du membre i \ thmique teiminé pai la longue dont elle est immédiatement précédée. Toutes les analyses rythmiques, qu’elles soient de Becq de Fouquières, de Clair lisscui ou de Lubarsch sont d accord sur ce point, et les traités séparent les groupes de la façon suivante :

Nulle lar — me jamais — n’a mouillé — ta paupière. (A. Barbier)

1 oi qui gar — des encor — le cul — te des vieux jours. (de Laprade)

L’apporté — rent alors — sous les ten — tes d'Achille. (Banville)

Ces coupes ont semblé si naturelles aux théoriciens qu ils ont généralement négligé de les justifier. Cependant M. Grammont, scandant ce vers selon la forme indiquée :

Et le pâle désert — rou — le sur son enfant (Musset, Rolla)

l'accompagnait de cette remarque : « Notons, une fois pour toutes, à propos de cet exemple, que dans le vers français une mesure finit toujours avec une syllabe tonique, et que les syllabes qui terminent les mots, comme ici la syllabe -le, appartiennent à la mesure suivante L »

Quelque séduisant que soit le point de vue des metriciens, il ne semble pas qu il faille leur donner entièrement raison. Que Ton puisse scinder théoriquement :

Et le pâle désert — roule — sur son enfant,

cela ne lait aucun doute, puisque tous les pieds rythmiques qui constituent notre seconde série sont composés de façon identique ou analogue, et que dans chacun d eux la longue suppoite après elle une brève qui lui est étroitement unie. De plus, si le sens en règle générale est le principe générateur des coupes, pourquoi faut-il admettre ici une exception à la loi par ailleurs universellement reconnue ? Le sens en effet ne permet pas de regarder comme un tout indissoluble le membre -le sur son enfant, tandis qu’au contraire roule s’isole parfaitement, de même que les quatre dernières syllabes du vers.

loin s en tenir a la durée seule, de nombreux indices prouvent que la syllabe féminine se rattache rythmiquement à la syllabe tonique dont elle est précédée. Sans doute certains chiffres paraissent donner raison à Becq de Fouquières et à Clair Tisseur, et la progression temporelle a laii de s établir a partir de cette syllabe muette jusqu à la prochaine longue. Voici quelques exemples que pourraient invoquer les critiques précités :

Livrait à l’univers le reste de mes jours.

Li vrè ta lu ni vèr lœ rès tœ

ç tser ., 21

1. Grammont, Études sur le v. français (Revue des langues romanes, 1903, p. 106).

tla’ me jür

LH SENS ET LE RYTHME : LES SYLLABES FEMININES La lune tout à l’heure à l’horizon montait.

La

lu

lu

ta

lo

ri

fi

mô

te

lé

kj

KJ

(Kern., io A.)

Mais croit-on que l’oreille ait entendu ces deux mots métriques : -te de nos jours et -ne tout à l’heure?

Cependant, d'autres arguments peuvent être invoqués. A la rime, il n’est plus question de ce système : ici les théoriciens ne s avisent nullement de rattacher la muette terminale au groupe initial du vers suivant ; ils admettent parfaitement que la syllabe féminine, a cette place, se relie à la longue antécédente. Pourquoi ? Est-ce parce qu’ils considèrent que le silence est obligatoire à la fin du second hémistiche ? Mais justement, la possibilité de ce silence existe partout à l’intérieur du vers, il peut apparaître après chaque membre rythmique, et, quand il se manifeste, il unit sans discussion aucune la syllabe féminine à la tonique dont elle est précédée. Les exigences du sens sont, une lois de plus, déterminantes, et excluent toute pause autrement située :

Bois,

pré:

5, fontaines, fleurs,

qui

voyez mon

teint blême.

Bivà

pré

fi

tè

flàr

ki

vwa

yé mô

tè blé

Regarde.

Plus de feux, plus

de bruit. Tout

se tait.

gar

plu

fè

plu

brwi tu

sœ tè

(XII G

(Hem. 9 R.)

Revenons pourtant au cas où aucun silence ne se manifeste pour marquer la séparation des groupes rythmiques. Sans qu il soit ici besoin d in voquer certaines particularités de hauteur musicale et d’intensité qu’on se réserve de commenter ailleurs, l’on rencontre de nombreux exemples qui corroborent les précédentes réflexions. Soient ces deux vers :

Quand l’eau profonde monte aux marches du musoir.

Kâ

lô

pro

fi

mot à

mar

mu

%wàr

KJ

Grands mots que

Pradon croit des termes

de chimie.

mô

Pra

dà

krwa

de tèr

ri

mi (œ)

KJ

(IX G i°.)

l’alexandrin français

On peut voir que dans chacun d’eux la neuvième syllabe n’entre pas dans la progression des durées du dernier membre rythmique, mais quelle s’en sépare par sa valeur temporelle, sans que le tracé permette d’apercevoir dans cette longueur plus grande un accident emphatique semblable à ceux que nous avons caractérisés dans le précédent chapitre.

Tout au plus pourrait-on adopter la scansion critiquée quand une syllabe féminine sépare deux temps marqués, comme dans l’avant-dernier alexandrin cité {quand Veau profonde monte...'), à cause de la difficulté qu’éprouve la voix, comme on le montrera plus loin, à prononcer deux accents consécutifs sans prendre l’élan dont elle a besoin. Mais cette division des groupes rythmiques serait encore discutable et en tout cas des décisions qui varieraient selon les cas spéciaux pourraient seules être admissibles. Quant à nous, et pour les raisons indiquées, nous nous laisserons guider par le sens ; nous tiendrons comme vraisemblable que la syllabe muette qui termine le mot métrique n’appartient pas à la mesure suivante, même quand elle paraît entrer dans la progression temporelle qui constitue cette mesure, car l’oreille se laisse alors guider par ce quelle sait des coupes normales et par l’idée exprimée dans le texte. M. Souriau avait d’ailleurs justement protesté contre les scansions que nous venons de rejeter '.

Cette question des syllabes muettes dans le vers, et de la façon dont elles doivent être considérées au point de vue du rythme, a inquiété les théoriciens à des degrés différents. « Je vais plus loin, écrit Pierson 2 à propos du mot reste, et je dis que dans le langage familier Ve de l’articulation te elle-même n’est plus qu’une résonance buccale, de sorte que cette articulation a perdu dans la langue nouvelle sa qualité de syllabe, pour venir s’ajouter aux éléments déjà complexes de la syllabe res; il en résulte que ce mot, au lieu d’avoir deux syllabes, n’est plus pour nous qu’un monosyllabe. Il est bien entendu qu’en considérant IV muet comme une simple résonance buccale, nous nous plaçons au point de vue du langage vraiment naturel, de celui qui est usité par la majorité des Français dans la vie de chaque jour, du seul en un mot qui mérite d’être pris en considération dans une étude psycho-physique. »

Or, de deux choses l’une : ou bien IV muet n’est pas prononcé, et nous n’avons pas à nous en occuper pour le moment, ou bien il est prononcé, et alors, accompagné d’une consonne, il joue dans le vers un rôle identique à celui de toutes les syllabes brèves, entrant comme elles dans les diverses progressions rythmiques, et ayant des valeurs comparables à celles des autres voyelles. Si l’on préfère enfin une autre formule, toute syllabe composée d’une consonne et d’un œ moyen se comporte dans le vers exactement comme toute autre syllabe de constitution différente, sauf

qu’elle reçoit rarement l’accent

de durée :

Tandis que dans son sein

votre

bras enfoncé...

di

dà

SÔ

sè vo

trœ

hra fi

fi

sé

KJ

Ce

ne sont

que festons, ce

KJ W

ne sont qu’astragales.

KJ

{Andr., 27 A.)

sô

fes

tô sœ

sô kas

Ira

JV Kfi)

KJ

KJ

KJ

KJ

KJ

KJ

(VII K

1. Souriau, op. cil., p. 217, à propos de ces exemples de Becq de Fouquières : »

Par la chaî — 11e des mœurs pu — res et des lois sages.

Et sans vous traiter, — vous prin — ces, et vos compagnes.

Il s’étonne de voir placer les « césures » au milieu d’un mot, après la syllabe accentuée, avant la syllabe muette, et trouve « inadmissible cette façon de couper les vers ». — Cl. également même page, en note, quelques remarques à propos d’une scansion de M. Faguet.

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