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Quelques langues modernes connaissent ces deux formes de superlatif. L’anglais, par exemple, dit the oldest (superlatif de old) et the most eloquent (superlatif de eloquent). Mais le français est une langue analytique ; des deux formes latines du superlatif, il n’a retenu que celle qui convenait à son génie.
Cette élimination des formes flexionnelles s’opéra même dans le latin populaire, qui développa et pro-
pagea les formes analytiques du langage. Pour
marquer le plus haut degré de signification d’un adjectif, le peuple se servait, non de suffixes, mais d’adverbes ; il disait : maxime sirenuus, bene robustus, multum loquax, recle sanus, satis facundus» valde magnus, etc.
Sur ces modèles, le vieux français construisit ses superlatifs. Les adverbes qu’il accolait aux adjectifs étaient : asez (il est asez fols = il est très fou), par (par fel=complètement félon) (. outre (outre doux =très doux), trop (trop sachant =très savant), durement (durement belle =très belle), beaucoup, grandement, fort, moult et très.
Quelques superlatifs synthétiques étaient cependant employés au moyen âge: pesme (+ lat.
(1) Par, qui signifiait au delà de toute limite, venait du lat, per, employé en composition (perfacilis, etc.).
Pessimum =très mauvais), grandisme ( + lat. grandissimum=très grand), hautisme (< lat. altissimum =très haut), seintisme (+ lat. sanctissimum =très saint), ete. © ; mais ces mots étaient plutôt de fabrication savante, et, rejetés par le peuple, ils ne nous sont point parvenus. Plus tard, dans la dernière période de la Renaissance, au XVI° siècle, l’engouement pour les choses d’Italie introduisit dans la langue, malgré les protestations de Henri Estienne, de nouveaux superlatifs organiques en issime (—ital. -issimo) ® ; mais une réaction eut lieu au XVII: siècle, et de ces formes importées
il n’est resté que des termes d’étiquette, tlustrissime, révérendissime, sérénissime, etc., le substantif généralissime, et quelques mots plaisants, rarissime, fourbissime employé par Molière. ®
Le superlatif français est donc resté analytique. Les adverbes qui, dans la langue moderne, servent
(1) « Muet dulcement la pleinst à sei meisme : E. Durendal, cum es bele e seintisme.» (Ch. de Roland, ch. III, v. 906.)
« Je vus baterai de grandimes balains.» (Livre des Rois, p. 282.)
(2) Les superlatifs italiens en -issimo eux-mêmes sont d’origine savante ; l’i représentant li latin en est la preuve. (Meyer- Lupke, Gram. des Langues romanes, vol. II, p. 95.)
(3) « Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbisisme.» (Étourdi, IE, 5.)
à le marquer sont : très, bien, fort, et d’autres, tels que extrêmement, magnifiquement, divinement, etc., qui rendent avec plus ou moins de force l’idée de beaucoup et indiquent des nuances.
Le parler populaire est encore plus riche, et le nombre est considérable des adverbes qu’il fait servir à la construction de ses superlatifs. Dans le franco-canadien, c’est tantôt un adverbe proprement dit, tantôt un adjectif pris adverbialement, souvent une locution, et parfois toute une périphrase adverbiale, qui s’ajoute à l’adjectif. La liste suivante comprend quelques-unes des formes adverbiales les plus souvent usitées et qui marquent le superlatif absolu dans notre langage populaire. La plupart de ces adverbes nous viennent de Normandie, du Maine, du Poitou et de la Saintonge, où
ils sont encore en usage : plusieurs appartiennent à la langue populaire commune, en France ; d’autres rappellent lesformes dusuperlatif en vieuxfrançais; quelques-uns, enfin, se rapprochent du français moderne.
Ben. « Alle est ben avarde » (à! 4 bén àvàrd) = elle est très (bien) avare. (
(1) Les exemples que je donne sont pour la plupart des phrases que j'ai entendues ; je fais suivre chaque exemple de sa transcription phonétique, entre parenthèses, et de sa traduction en français.
(In, dans le franco-canadien, se prononce é ou à ; an, & ou è; un, 6 ou à [e] ; je n’ai noté dans les exemples que les premières de ces variantes.)
C'est la forme la plus commune du superlatif dans nos campagnes.
Tout fin. « Un siau tout fin plein » (é sy6 tu fé plé) =un seau comble, plein à ras de bord.—« Aller tout fin dret devant soué » (lé tu fé drèt dua swé) =aller tout droit devant soi.
Fin ne s'emploie jamais seul, comme en Normandie (région de Vire), Pour marquer le superlatif ; les deux adverbes tout et Jin sont ici inséparables.
Raïde. « V'là du beurre qu'est raide bon » (vé du bé:r ké rèd bô) = voilà du beurre qui est bien bon.
Raidement. « Alle est raidement belle » (àl 6 rèdmä bèl) =elle est très belle.
Rudement, durement. « C’est rudement, durement bon » (36 rudmä, durmä bô) = c’est bien bon.
Richement. « C’te ouvrage-là est richement ben faite » (st uvrà:j l6 6 riema bé Jèt) =cet ouvrage-là est très bien fait.
Bêtement. « Bêtement saoûl » (bètmä su) =complètement ivre.
Diablement, sacrement. «1 parle diablement, sacrement ben » (à pr! gé:bm&, sèkérma bé) =il parie extrêmement bien.
Terriblement. « T’as un cheval qu’est terriblement fort » (té 6 juàl ké té:ribmä fo:r) =tu as un cheval qui est très fort.
Ces sept adverbes de manière deviennent véritablement des adverbes de quantité dans la construction des superlatifs, et l’on peut relever des expressions où ils ne gardent aucune trace de leur fonction première, telles que : richement pauvre, bêtement froid, terriblement ,aimable, ste. Dans le français, les adverbes en -ment qui servent à la construction des superlatifs jouent le rôle d’adverbes de quantité sans perdre complètement leur sens propre ; tels sont extrêmement, admirablement, etc. Dans le parler populaire, ils n’expriment plus la manière, ils sont purement augmentatifs.
Extra, vrai, achevé, rachevé. « C’est beau extra ; c’est beau vrai ; c’est beau achevé, (ou) rachevé » (sé b6 èstré; sé b6 vré; sé b6 ajvé ou ajivé, rajvé ou rajiüé) =c’est très beau.
Ces mots, qui marquent aussi le superlatif, se placent, comme les locutions suivantes, après l’ad-
jectif. Pour extra, il est à remarquer que, comme préfixe, il s'emploie dans la composition des mots français : extrafin veut dire de qualité très fine. Terrible, effrayant, affreux. Ces adjectifs s’emploient parfois adverbialement comme vrai et
achevé : « C’est beau terrible, effrayant, affreux » (86 b6 té:rib ou ti:rib, éfréyä, afr&) = c’est très beau.
On cit aussi: « C’est beau c’est terrible, (ou) c'est effrayant, (ou) c’est affreux » (sé b6 s6 té:rib ou firib, sét ou st éfréya, sét ou st afr&) = c'est très beau. Épouvantable joue le même rôle que terrible.
Le diable, en diable, comme le diable, que le diable. «I est fort le diable, (ou) en diable, (ou) comme le diable, (ou) que le diable» (y 6 for 3 g:b, ou à gé:b, ou km àl g&:b, ou kà l g4:b) =il est extrêmement fort.
À plein, en plein. « Les prunes sont mûres à plein, en plein » (6 prèn sô mu:r a plé, à plé) =les prunes sont tout à fait mûres, très mûres.
Ces deux locutions adverbiales s’emploient le plus souvent, ainsi que la suivante, pour marquer simplement la quantité, dans des phrases comme celle-ci : « On a des pommes à plein, en plein, c’te année », c’est-à-dire : « Nous avons beaucoup de Pommes, cette année ; il yen a beaucoup.»
Ben manque. «I est ben manque affairé, mais i fait pas guère d'argent » (iy 6 bé ma:k aféré, méy à $è pd gé:r d’arj[hlä) =il est très occupé, mais il ne fait pas beaucoup d’argent.
Numéro un. « Les animaux sont gras numéro un » (élz animé s6 gré numéré ou liméré 6) =les animaux sont très gras.
Au superflu. « C’est beau au superflu » (sé b6 6 supàrflu) = c’est très beau.
A demeure. « C’est beau à demeure » (sé b6 a dmè:r) = c’est très beau.
Dans le criminel. «Tu vends ça cher dans le criminel » ({u v& sé cè:r dä L kriminèl) =tu vends ça bien cher, au plus haut prix.
En veux-tu en v'là. « Mon voisin est riche en veux-tu en v’lä» (mô vioézé ou wézé é ric à vé tu à ol) = mon voisin est extrêmement riche.
Cette expression s'emploie généraiement, comme en Normandie, pour beaucoup : « As-tu du foin?
— J’en ai en veux-tu en v'là.» Autant comme autant a le même sens.
Ha! Ha! « C’est pas beau ha ! ha ! » (s6 pé bô & &) =ce n’est pas très beau.
Cette double exclamation sert à former des superlatifs, mais ne s'emploie que dans des phrases négatives.
Comme tout, comme pas un, comme y en a pas, comme d’icite à demain. « Le blé est mûr comme tout » ( él blé 6 mu:r kèm tut ) =le blé est tout à fait mûr. — « Sa pouliche est vigoureuse comme pas une » (sa pulic 6 vigur&:z kèm pé èn) =sa pouliche est très vive. — « I court vite comme y en a pas » (2 ku:r vit kèm y à n4 pé) =il court très vite.—
« C’gars-là est long comme d'icite à demain » (éz gé lé 6 5 kèm disit a dmé) = ce gars-là est très long, très grand.
Ces expressions ressemblent à des superlatifs relatifs ,mais dans le parler populaire, les locutions comme tout, etc., perdent le sens comparatif et forment de véritables superlatifs absolus.
En cheval, en bœuf, en chien, en cochon, en monsieur. 4 Fort en chevai, en bœuf » (fo:r à jvàl, à b&) =très fort, fort comme un cheval, comme un bœuf. — « I court vite en chien » (à ku:r vit à cyé) =il court très vite, aussi vite qu’un chien. — « Sale en cochon » (sl & kdeô) --très sale, sale comme un cochon. — « Riche en monsieur » (rie & mèsyé) = très riche, riche comme un monsieur.
Ces locutions comparatives forment aussi des superlatifs absolus ; mais les exemples le prouvent, on ne perd pas de vue leur signification première. Au contraire, en maudit, qui s'emploie aussi, est purement augmentatif et ne comporte, dans la formation des superlatifs, aucune signification particulière.
En grand. «Il est charitable en grand » (iy € caritàb à grä) =il est très chariteble.
En masse. «C'est grand en masse p(s6 grä à ms) = c’est très grand.
= Le]
Hi] HA.
Wii J'TE
MSIE
Var
(or!
Penat*
Vf [HE FRE
Cependant, en masse, qui proprement signifie en grande quantité (« il y a des pommes en masse »), veut dire plutôt assez, quand il suit un adjectif : « Cette salle est-elle assez grande pour danser? — Elle est grande en masse.» Tout plein a le même sens.
Les expressions une beauté, une venue, une gniole, une butte, qui signifient une grande quantité, ne forment pas de ‘superlatifs absolus. Ils s'ajoutent, avec le sens de de beaucoup, aux superlatifs relatifs : « Il est une beauté plus fort que toi.
Notre *arler populaire applique aussi, et fréquemment, à la formation du superlatif absolu le procédé du redoublement. 4« Beau-beau » veut dire très beau ; «charitable-charitable », très charitable. Pour marquer le plus haut degré de signification, le mot est même répété trois fois : « bon-bon-bon »
=extrêmement bon. Cette forme montre bien l’analogie du superlatif et du pluriel. 4« L'idée du superlatif, dit Sayce (), en tant que l’accroissement et l'élévation au degré le plus intense des qualités individuelles visibles, ne peut être séparée de l’idée de pluralité.» Or, le redoublement est un signe de pluralité et la foimation du pluriel par ce moyen
(1) Principes de Philologie comparée, trad. Ernest Jovy, 2e éd. (1893), p. 202.
est l’un des plus anciens Procédés du langage ; de nos jours encore, le malais dit au singulier raja (=prince) et uu Pluriel raja-raja (=princes). Il n’est donc pas étonnant que les parlers populaires forment des superlatifs par redoublement, L’accadien faisait ainsi : gal = grand, gal-gal =très grand. «Il paraît même par les anciennes inscriptions latir2s, dit Régnier Desmarais, () que la répétition de l’adjectif positif était €n usage parmi les Romains Pour exprime: le superlatif » ; BB, abréviation de ben bene, signifiait optime.
Nous n’avons Pas mentionné {rès parmi les adverbes qui marquent le superlatif chez nous. Le francocanadien ne connaît guère cet adverbe ; les rares superlatifs formés avec très ne semblent pas populaires, ils ont été empruntés au langage des gensinstruits,
En revanche, le peuple a conservé l'emploi, maintenant vieilli en français, de l’adverbe asseacomme marque du superlatif ; mais il ne s’en sert que dans les exclamations: « C’est assez beau ! » = que c’est beau !
Quant aux superlatifs relatifs, notre parler populaire les construit, comme le français littéraire, avec le plus, prononcé généralement / Du : léz d:b lé pu
gr6=les arbres les plus gros.
(1) Traité de la Gram. frang., p. 199,