‹ Études sur les parlers de France au Canada [microforme]Chapitre 20 sur 42 · DITE TI · texte numérisé non relu

DITE TI

MTAr

le | eut M ut

Essayons de déterminer la classe de mots où la prononciation -euz (&') prévaut, chez nous, à la prononciation -eur (&:r).

Le suffixe francais -eur descend de deux suflixes latins : 1° -orem, 2° -torem (-atorem) ou -sorem. Ex. :

1° lat. val -orem — fr. val -eur

2° lat. pisc-atorem —»fr. pêch -eur

lat. cur -sorem — fr. cour -eur L'évolution de ces deux suffixes s’est faite suivant

le schème suivant :

1° -0rem

-oour -edour

-eour (XI: 5.) -edor (XI° 5.)

mm”

-eor (XIL° 5.) -eeur (XIIT° 5.) -eur (XIV°s.)

sois. TOR | nie

Vers le XII° siècle, les deux formes se fondent en une seule, -eor, qui, passant par l’étape intermédiaire -eeur, aboutit au produit moderne -eur. Ainsi peur, sorti de pavorem, s’est écrit successivement poür (poour), peour, peor, peeur.

Nen ont poür de murir doutance. (Ch. de Rol., LXV.)

Si ot grant peour de lui. (Villeh., XCVIILI.)

Ce fis-ge por vos peor fere. (Ren., 1787.) Etc.

Imperatorem a de même passé par emperedor, empereor, etc. :

A Soissons trovent Charle, l’empereor. (Sax., XXIX.) Etc.

Or, le produit moderne -eur est différemment traité par le vocalisme populaire canadien-français, suivant qu’il descend de l’un ou de l’autre suffixe. Le français confond les deux suffixes; le francocanadien les distingue. Nous conservons -eur issu de -orem, mais de -eur issu de -torem ou -sorem, nous faisons -eu(x). C’est ce que montre plus clairement peut-être le tableau suivant :

1 2° lat. -orem lat. -torem

nn =?

l L | fr. -eur can.-fr. -eur can.-fr. -eu(x)

as hi a!

tv + Er +de ti é,

C'est la clef de notre prononciation des finales en -eur. En un mot, dans nos campagnes, la terminaison -eur prend le son & quand elle vient du latin -{orem ou -sorem, mais elle garde le son à:r quand elle est le produit du latin -orem.

Phonétiquement, cette distinction ne peut se justifier. Du reste, c’est là un phénomène nécessairement secondaire chez nous, et il faut en chercher la raison ailleurs que dans la différence originaire des deux suffxes.

Le suffixe français -eur sert à former deux espèces de mots. Provenant du latin -orem, il détermine des noms abstraits : ardeur, splendeur, etc. ; provenant du latin -{orem ou -sorem, il marque l’agent, il désigne la personne qui agit : chanteur, scieur, etc. De sorte qu’en général rotre peuple conserve la terminaison française -eur dans les noms abstraits, et l’altère dans les noms d’agents.

Citons parmi ces derniers :

cracheur, dénicheur, éplucheur, lécheur, prêcheur, pêcheur, tricheur, fendeur, fraudeur, maraudeur, plaideur, quémandeur, revendeur, rôdeur, songeur, tapageur, voyageur, crieur, marieur, rieur, scieur, payeur, enjôleur, siffleur, grapilleur, veilleur, dormeur, flâneur, patineur, questionneur, traîneur, joueur, attrapeur, trompeur, moqueur, coureur, pleureur, tireur, dan-

seur, lousseur, diseur, faiseur, jaseur, liseur, abatteur, acheteur, brocanteur, bretteur, chanteur, colporteur, conteur, disputeur, menteur, prêteur, quêteur, baveur, etc.

Ces mots, noms d’agents, dont la terminaison est descendue du suffixe -torem ou -sorem, perdent l’r finale dans le parler populaire canadien-français, et nos paysans prononcent tricé (=tricheur), däsé (=danseur), mäté (=menteur), etc. ; mais ils disent calè:r, flè:r, siè:r, im@:r, etc., et non, comme les Normands, calé ( = chaleur), fé (=fleur), sé (=sueur), imé ( = humeur), etc., et ces derniers mots sont déterminés par le suffixe -orem (calorem, florem, sudorem, humorem, etc.).

En d’autres termes, nous prononçons & (=eux) la finale -eur des noms masculins. Car les noms d’agents en -eur sont tous masculins, tandis que les noms abstraïits sont féminins — sauf honneur, déshonneur et labeur, qui ont gardé le genre du latin classique.

Cependant le peuple ne prononce pas avec le son & tous les noms d’agents en -eur. Bon nombre des ces noms ne font pas partie de son vocabulaire

familier ; ceux-là, quand il s’en sert, c’est pour les avoir appris de quelque personne instruite, et il les prononce corime il les a entendus. Il serait

DA PTE TT

1HRuTANUA à

+ ce mme BTS

ivif

difficile de dresser une liste de ces mots, car leur nombre varie avec les localités et avec les individus. Mais on peut sûrement classer dans cette catégorie :

1° Les noms de formation récente, dans lesquels -eur s'ajoute directement à des radicaux de verbes, et, se substituant à -oir, arrive à désigner des objets, des machines. Tels sont les mots condenseur, qui est du XVIII: siècle, diviseur, etc.

2° Les noms de formation avante en -ateur, iteur, -uteur, etc., comme colonisateur, abréviateur, coadjuteur, appariteur, compositeur, cultivateur (, etc.

Enfin, il faut excepter un certain nombre de mots qui peut-être n’éveillent pas chez nous l’idée d’action, comme gouverneur, docteur, etc.

La prononciation des finales en -eur avec le son & n’est pas le résultat d’un pur caprice ; elle est l'effet de l’analogie, la plus importante peut-être des forces vitales du langage, et qui, suivant l’expression de Darmesteter, « étant donné une terminaison commune à quelques mots, l’étend, au mépris de l’étymologie, c'est-à-dire de la phonétique,

(1) J'ai entendu cultiveux, au Mont-Saint-Jean, sur la Côte- Nord : « Quel est votre état ? — Je suis pécheuz et cultiveux.»

à toute une série d’autres mots, enlève à ceux-ci leurs terminaisons propres, et, les façonnant sur un même modèle, substitue l'unité à la variété ».

Ici, le type auquel l’analogie veut réduire les formes en -eur, le modèle sur lequel elle veut façonner les noms d’agents, c’est l'adjectif en -euz.

Ce suffixe français, sorti du latin -osus, forme des adjectifs exprimant une qualité ou une possession : ingenieux (qui est plein d'esprit, d'invention, d'adresse, ingeniosus), glorieux (qui a acquis de la gloire, gloriosus). Or il arrive que le peuple confond la fonction des noms d’agents et celle des adjectifs qualificatifs, tandis qu’il distingue facilement et sans peine de ces derniers les noms abstraits. De là il suit qu’il confond ou distingue aussi, suivant le cas, leurs terminaisons.

Cette confusion, ou mieux cette substitution de suffixes n’est pas surprenante. Plusieurs noms d'agents en effet peuvent se prendre, et dans le français littéraire même, adjectivement. Moqueur est à la fois substantif et adjectif ; il signifie celui

(1) Dans le normand, la chute régulière de l’r finale, et non l'analogie, paraît être, nous l’avons dit, la cause principale du fait que nous étudions. Aussi le son eu reste-t-il long dans ce

Patois, tandis qu’il est bref dans la finale canadienne. #

qui se moque, mais aussi empreint de moquerie,

Critiqueur est un substantif, signifiant étymologiquement celui qui critique, mais il s'emploie plutôt dans le sens de celui qui a la manie de critiquer. Bien plus, la confusion des deux suffixes a donné naissance aux féminins en -euse des noms d’agents en -eur : trompeur, trompeuse. Le féminin de -eur devrait être -resse, comme, en latin, -tricem est le féminin de-torem ®. Ainsi en était-il dans le vieux français ; la terminaison féminine fut d’abord -riz (empereor, m. ; empereriz, f.), puis -resse (trouveur, m. ; {rouveresse, f.). Cette dernière forme archaïque a persisté dans défenderesse, devineresse, enchanteresse, baïlleresse, charmeresse, demanderesse, pécheresse, vengeresse, et nous avons, pour rappeler la première, cantatrice, bienfaitrice, impératrice, etc. Mais, au XV° siècle, on réduisit la forme féminine des noms d’agents à celle des adjectifs en -eux, et l’on dit non plus chanteresse @), mais chanteuse. © À cette assimilation possible des noms d’agents et des adjectifs qualificatifs, pour expliquer la pro-

(1) Lat. -trix, tricem —> ris — resse (par un croisement avec le produit du suffixe -essa).

(2) On trouve piller..…se, chanteresse, tromperesse, dans Ronsard.

(3) Voir Marzu-Lüvxe, Gramm. des Langues romanes, t. Il, $$ 365 et 367.

nonciation canadienne & pou: -eur, il faut ajouter, nous l’avons dit, l'influence 4x français du XVIIe siècle et des patois.

En effet, le beau monde faisait, jadis, comme le peuple aujourd’hui, la confusion non seulement des féminins, mais des masculins même ; en d’autres termes, du XVII: siècle au XVIII, le produit de l’r finale s'étant amul, -eur permuta avec -eux, d’où la langue a gardé faucheux à côté de faucheur, et fileux, gâteux, galvaudeux, hasardeux, pour fileur, gâteur, galvaudeur, hasardeur (.

Dès le XVI: siècle, les grammairiens Palsgrave,

Laurent Joubert, Robert et Henri Estienne attestent que l’r ne se prononce pas à la fin de certains mots en -eur. Robert Estienne écrit rapineux, rageux ; Joubert, quereleus.

Au XVII: siècle, l’usage est partagé, hésite entre “eur et -eux. Tantôt on prononce d’une façcu, tantôt de l’autre, selon qu’on parle avec emphase ou simplement, que le mot suivant commence par une voyelle ou par une consonne, que le mot en -eur se trouve dans la suite du discours ou précède une pause. C’est ce que constatent et sur quoi disputent maints auteurs de l’époque. Au pluriel, Ta-

(1) Voir Mevyer-LuBke, Grammaire des Langues romanes, t. 1, $ 559 ; t. II, $ 480.

bourot veut qu’on prononce -eux ; sur une enseigne, à Paris, rapporte-t-il, chassieux est représenté « par des chats qui sient un plot de bois, quasi aux chats sieurs ». On dit, suivant la Grammaire françoise d’Oudin, un porteu d’eau, un coupeu de bourse, etc. De même, Duez, dans son Vray guidon de la langue frangçoise, enseigne que l’r ne se prononce pas en conversation dans caÿolleur, discoureur, flatteur, trompeur, faiseur de peignes, etc. Une Grammaire françoise anonyme de 1654 donne la double prononciation coureur et coureux, sauleur et sauteux, mangeur et mangeux. « Les noms verbaux en -eur, dit Chifflet, comme diseur de fables, conteur de bourdes, porteur d’eau, peuvent prononcer l’r devant les consonnes, mais il est meilleur de ne la point prononcer.» Bouhours, D'’Aisy, Ménage, Lanoue, Mourgues posent des règles, font des distinctions : on prononce le procureuz du roy, c’est un grand faiseux de madrigaux, un petit mangeux, vous estes un petit menteux, c'est un pauvre prescheux, rieux, etc., mais procureur au parlement, les frères prescheurs, ete. Citons encore l’Art de prononcer parfaitement la langue françoise (1698) de Hindret : « On dit un laboureux, un porteux de chaise, des

porteux, un tailleux de pierres, un ramoneux, etc., et un homme passeroit pour un étranger ou pour un

homme sorti du fond de sa province, s’il prononçoit autrement les syllabes finales de ces mots ». (p. 724)

Au XVIIT: siècle, on semble revenir à la prononciation eur. («Il vaut mieux faire sonner l’r », dit De la Touche, en 1710. D’après le Père Buffer et le grammairien Joseph Vallart (1744), ce n’est plus que dans le discours familier qu’on néglige de prononcer l’r finale. Villecomte, en 1751, « n’ap- Prouve point ces sortes de molesse qui sentent l’enfant gâté ». Mauvillon, dans son Cours complet de la langue françoise (1754), et Montignon, dans son Système de Prononciation figurée (1785), attestent encore que dans le discours familier on prononce rieux, voleux, mMmangeux, trompeux, Porleux, etc. ; mais cette prononciation se perd.

Enfin, au commencement du XIXe siècle, eile est tombée en désuétude. « C’est la prononciation de l’afféterie et de l'ignorance,» dit Domergue, en 1805. «)

Aujourd’hui même encore, c’est la prononciation du peuple, en France, surtout dans le nord, l’ouest et le centre. Mais, nous l’avons fait remarquer, les patois français ne font pas en général la distinc-

tion que nous avons indiquée pour le franco-canaer,

() Voir Tuuror, De la Prononciation française, où l’ensei- &nement de ces grammairiens est exposé.

dien, ils laissent tomber l’r finale dans tous les mots ©. En normand, la prononciation æ date du XIIIe siècle ®. On trouve cette forme de langage même dans le dialecte écrit :

Alexis, su grand épluqueux...

Disait, en faisant du pleureuz...

(D. FERRAND, Muse normande, p. 27.) Fricacheux d’lard, hanteux d’gargote, Tu n’es, après tout, qu’un fumeleux, Fainiant, quérouin, sot bagouleux.

(Mérivien, Dict. franco-norm., p. 88.) J'nos allons aveir un sonreuz.

(Rimes jersiaises, p. 228.) Elle leux décerne tout ce qui leux convient.

(Matt Jacqu’ à Rouen, p. 19.)

Le français adoptait aussi cette forme écrite :

A l'une des fois que l’amiraut veoit que sa gent estoient prins, il leu renvoient secours.

(onnviee, Hist. de saint Louis, ch. 285.) Appuyé sur sa hache, effrayé et songeux.

(Azarn Carrie, Le Quadrilogue, p. 409.)

() Voir GuseuiN DE GUER, loc. cit. ; CorBLe?, Glossaire du Patois picard, p.132 ; L. FAvRs, Glossaire du Poitou, p. LVI; Awpère, Hist. de la formation de la langue française, p. 876 ; etc.

(2) Morsr, Dict. de Patois normand, p. CXIII. Le dialecte normand « a plutôt introduit cette prononcir.tion dans les autres dialectes, qu’il ne l’a reçue d'eux.»

Et voulloit Bourguoigne que le royalme fust gouverné par les trois estas. .. et que les bons laboureus, marchanz, peussent vivre en paix par bon gouvernement.

(P. Cocnox, Chron. Norm., p. 373.) Les vins sont bien vers ceste année, Dont il fait mal aux bons buveuz.

(PIERRE GRINGoIRE, Œuvres, I, 274.) Qu’on me chasse ce grand pleureuz.

(BoiceaAu, Héros de roman.)

Vous avez de l'obligation À Langlade ; ce n’est point un écriveux, mail il paraît votre ami en toute occasion.

(Madame De SÉVIGNÉ, 13 mai 1672.)

Une remarque qu’il faut faire après ces deux dernières citations, c’est que le suffixe -eux, quand il se substitue à -eur, a une signification péjvrative. Hindret l'avait observé, en 1687 : « L’r qu’on prononce à la fin de tous ces mots a quelque chose de plus fort et de plus sérieux dans l’expression, et l’z muet marque une espèce de diminutif ou quelque chose d’ironique et de méprisant, comme un grand Menteur, un grand plaideur, un grand parleur, et au contraire, c’est un pelit menteux, un misérable plaideux, un pauvre faiseux de vers, un atrapeux de gens, un enfonceux de portes Ouvertes, un mangeux de chrestiens, un conteux de sorneltes.» ()

(1) L'art de bien prononcer et de bien parler la langue franoise, Lre édit. p. 230.

Il n’en est pas toujours ainsi dans le francocanadien. Chez nous, un chanteux, un beau chanteux, n’implique rien de désagréable ; c’est le sens pur de chanteur. Au contraire, un coureux, c’est bien un coureur, mais au sens d'homme de mauvaise vie, un coureur de tavernes et de mauvais lieux. Un quéteux n’est pas précisément un quéteur. Rôdeux a souvent un sens tout autre que rôdeur.

J'ai cru pouvoir poser que, dans notre parler populaire, l’r finale persiste dans les noms abstraits comme chaleur, blancheur, honneur, etc. Aucun témoignage contraire ne m'est connu ( ; mais les

formes franco-canadiennes n’ont pas été toutes

relevées, ni toutes les régions de la Province explorées. Cependant, il est permis de conclure que la substitution de la finale -eux à la finale -eur, dans le franco-canadien, est le résultat d’une permutation de suffixes, plutôt qu’un phénomène phonétique.

(1) L’apocope de l’r dans le suffixe -oir (mouchoi, miroi, etc.), et dans la préposition sur (au), ne peut expliquer : suz.

Notre parler populaire laisse tomber un grand nombre de consonnes finales, et quelques initiales ; il ajoute parfois ur'e voyelle au commencement des mots ; il ne fait pas sentir certaines liaisons ; il transpose souvent les éléments des groupes initiaux set re.

Ces phénomènes ne sont pas propres au langage du peuple canadien-français ; ils se rencontrent aussi dans l’un ou l’autre des parlers de France.

Les cas les plus fréquents qu’on puisse relever, dans le langage de nos paysans, de lettres tombées, ajoutées ou transposées, et de liaisons omises sont les suivants :

Apocopes

sud = su bœuf =b&

œuf = & neuf =né chétif = céti seul = s&

il=i ligneul =ligpé écureuil = ékur& filleul = fyé toujours = tuju sur =su

leur =/& quêteur = keté battoir = batwoà miroir == mirwé

et en général la finale -eur des noms d'agents qu’on prononce -6, et la finale -oir des substantifs, qu’on prononce -wà ou -wé. Etc.

Aphérèses décolleter = ékdlt6 hasard = àzd:r haïssable = àisàb hardi = àrdi hardiesse = àrdyès hourra =uré honteux = ô{& lui=1, etc.

Prosthèses

vis = avis À scandale = èskädàl squelette = èsk@lèt scarlatine = èskarlètin station = èstésyô statue = èsté:tu

copeau = ékop6 ronce = érû:s ridelle = àridèl, etc.

Métathèses

secouer = èskwé secousse = èskus refus =érfu remarque = érmàrk remise =érmi:z, etc.

Liaisons négligées pas vais donc cing sept huit nerf vingt cent avant suis allez vener, etc.

et en général le x des finales en 6z des verbes.

Ces produits de la phonétique populaire grossissent le nombre des mots commençant ou finissant par des sons-voyelles. Il en résulte que, les voyelles ayant plus d'occasions de se heurter dans le discours, l’hiatus est plus fréquent.

Or le peuple n’aime pas l’hiatus, qui choque son oreille. Pour l’éviter, il introduit une consonne entre les deux mots, dont l’un finit et dont l’autre commence par une voyelle. Dans la phrase : « Je leur ai dit... » si l’on ne fait pas entendre l’r du mot « leur », la rencontre des deux sons eu et aï produit un hiatus : j l& 6 di... Mais le peuple intercale un + euphonique : il dit : jl& zé di... Le passage est adouci, l’hiatus évité.

Ce procédé est connu dans le français littéraire. Nous lui devons le t euphonique des expressions : «a-t-il? va-t-il? aime-t-il? ne voilà-t-il pas...»

Cependant, le { des formes verbales interrogatives

de la première conjugaison n’est pas à proprement parler une lettre interposée : c’est le { muet de la 8° personne du singulier en vieux français : aimet (+ amat). Ceta persisté dans la tournure interrogative, mais on l’a séparé par un tiret du corps du mot ; de afmet-il, on a fait aime-t-il. Par analogie, on a écrit : voilà-t-il, ete.

lei x if)

rar

-« ÉE = oi &r} Vo:

Ven pose

C’est aussi par analogie sans duute que le peuple intercale dans son discours des consonnes destinées à adoucir le heurt des voyelles. Mais la grammaire populaire est plus riche que la grammaire classique en consonnes euphoniques.

Au Canada, nous en comptons cinq : 2, {, y, n et v.

Quelques exemples montreront comment, au moyen de l’une ou de l’autre de ces consonnes, le peuple canadien-français sait réduire un biatus.

; Z = 3 0m = 3 dm = s6 3 dm =nà 2 àfà = dèn muwé » à

cen(t) hommes

huit) hommes

cin(q) hommes

neu(f) enfants

donne-m'’en (donnemoi-en)

avan(t)-hier = ûvû 3 iyèr

=jänéte = su t alé =6 grôt d:br

NM allon(s)-y =alüyi j'ai voulu (lu)i donner =) é vulu y i dèné i() était là =1 y étè lé alle(z) (lu)i dire =aléyidir

j'en aiun je sui(s) alé un gro(s) arbre

vene(z) en chercher =vné n à kri (quérir)

vous alle(z) en prendre =vuz alé n à präd

i(l) en mange =in à müäj

je (n’)ai pa(s) eu de prix =j é pd v u dé pri

Ces mêmes artifices euphoniques se retrouvent dans les patois français, sauf peut-être l’intercalation du », du reste rare aussi chez nous.

Les parlers du Maine, par exemple, ont les consonnes intercalaires y, g palatal, j, n, t, k palatal, et 3 ; le patois saintongeois se sert de /, m, n, 2, t, etc.

Il peut être intéressant de comparer certaines interpositions de consonnes euphoniques recueillies dans ces parlers de France, avec celles que nous avons relevées ici.

Dans le Bas-Maine, on dit :

3 y 6 di de y i donæ =je lui ai dit de lui donner

ktu y ay = que tu ailles

"2 alé n à prär = vous allez en prendre

in & p@rdi l abitud =il en perdit l’habitude

jaôütinu æ=avons-nous eu sè z èm =cinq hommes jl&zédi = je leur ai dit pé 2 à pé = peu à peu.

Dans la Saintonge, le peuple fait les liaisons artificielles suivantes :

ku& gru t animé =ce gros animal 8 gru t abr =un gros arbre byé l èm =cet homme olézé =c'est eux inävé =il en veut

En France, comme au Canada, les consonnes intercalaires les plus souvent employées sont t et z. De ces deux consonnes, l’une, {, nous l’avons dit, est reçue dans la langue classique comme articulation euphonique ; l’autre, z, fut jadis usitée même à la cour. Vaugelas affirme que de son temps on disait : «on z’ a », pour: (on a», et «on z'ouvre ), pour : « on ouvre }. Ménage enseignait qu'il faut dire «les quatre éléments », et non € les quatres éléments », comme « disent la pluspart des dames et les mieux chaussées ».

I1 semble bien, d’ailleurs, que, pour le peuple, t

et z soient les consonnes intercalaires classiques.

Dans ses chansons, où il évite l’hiatus avec plus de soin encore, ce sont les seules qu’il emploie, Écoutez les chansons populaires du Canada :

N'y a-t-il que toi-z-moi-3-en France...

Il reviendra-3-à Pâques...

Car en voilà-s-assez. ..

Ne vous mettez point-z-en peine...

De sous marqués j'en ai-s-assez...

Dans l’eau-z-il est tombé... :

L'anneau-3-a voltigé...

Malbrough s’en va-t-en guerre...

Tu lui diras qu’ j'suis-t-embarqué...

C’est dans Paris Y a-t-une brune...

Y a-t-un arbre planté...

A son cheval l’a-t-attachée.

Mariann’ s’en va-t-au moulin...

A pré--"+ ‘tune...

ELe ne; a 1 vrage...

11 lui y a-i-us étang...

M'envoi’-t-A la fontaine...

Dans ce jardin lui ÿ a-t-un puits...

Moi qu’étais-t-encore jeunette...

Car j'en ai-t-un joli...

Lui y a-t-un bois joli...

Lui y a-t-un pommier doux. .. Etc.

Est-il besoin de rappeler que la plupart de ces licences poétiques ont été apportées de France ? La chanson populaire se sert aussi du x interca-

Xe

Un 3n14

laire pour éviter les élisions qui détruiraient la me-

sure du vers :

J’ lai vu porter en terre Par quatre-z-officiers.

Ces quatre-z-officiers sont parents des quaire-zyeux mentionnés par l’Académie — pour ne rien

dire des quat-z-arts.

Dans le centre de la France, on chante même :

Je l'ai vu porter-s#-en terre...

Nos beaux chanteux n’ont pas toujours su Con-

server cette superbe liaison. C'est dommage.

Mais on n’apprend pas en vain la grammaire pen-

dant deux siècles !

Dans la formation d’une langue nouvelle dont la destinée est simplement d’en continuer une autre qui s'éteint, comme les langues romanes ont continué le latin parlé de la plèbe, il s’opère une évolution phonétique inconsciente, graduelle, et qui suit des lois constantes : certains phonèmes se maintiennent, il se produit des permutations et des amuïssements, et des sons nouveaux se développent. Si une langue, à la faveur d’un de ces événements qui broient les peuples et les mêlent, en rencontre une autre et se l’incorpore, il peut encore résulter de cette fusion des transformations profondes et sortir des sons inconnus.

Il n’en va pas de même dans les simples emprunts de mots. «En empruntant un mot étranger, dit M. Nyrop, on n’emprunte pas en même temps tous les phonèmes étrangers qui le composent.» Ainsi, dans les emprunts faits à l'anglais, on se borne à {substituer aux phonèmes étrangers ceux des phonèmes français qui leur ressemblent le plus ». Mais

ces évolutions ne se font pas suivant des lois cons-

tantes. Des circonstances multiples exercent ici

leur influence ; entre autres, rappelons que l’em-

prunt peut être dû à la transmission orale, ou à la lecture des textes ; l'emprunt peut être fait par le peuple, il peut l’être aussi par les lettrés. Dans le premier cas, le français cherchera à rendre la forme prononcée anglaise, sans se soucier de la forme écrite : baby a donné « bébé » ; dans le second cas, le français se contente d’arranger et de prononcer à sa manière la forme écrite anglaise : humour se prononce umu:r. Parfois l’un et l’autre procédé contribuert à la francisation d’un mot d’emprunt ; mais les termes qui entrent dans la langue grâce à l'écriture gardent longtemps leur figure étrangère. Jl est à craindre même qu'ils la gardent toujours. Aussi M. Remy de Gourmont voudrait-il qu’on reforme les mots venus par l'écriture seule et qu’on es écrive tout de suite « comme les prononcerait un paysan ou un ouvrier tout à fait étranger à l'anglais », et il cite, pour « servir, dit-il, de guide en des circonstances analogues », un certain nombre de mots anglais francisés au Canada.

La langue française n’a pourtant pas gardé chez nous une vitalité créatrice et un pouvoir d’assimi-

(1) Esthétique de la langue française, 2° édition, p. 99.

lation plus remarquables qu’en France. Mais, c’est par transmission orale que nous sont venus les mots cités par M. de Gourmont et beaucoup d’autres ; c’est par le peuple qu’ils ont d’abord été traités, grâce à quoi ils ont été absorbés et ont subi des déformations parfois hardies. Un grand nombre de mots ont aussi été empruntés à l'anglais par nos gens instruits ; ceux-là conservent leur forme étrangère.

Quel sort est réservé à tous ces mots, surtout à ceux qui sont restés jusqu'ici rebelles aux procédés ordinaires de francisation? quelle influence exerceront-ils sur les destinées du français au Canada ? Plusieurs ne devraient-ils pas être impitoyablement rejetés, et ne devrions-nous pas avoir soin de naturaliser seulement ceux « qui apportent avec eux une idée nouvelle et qui prennent au dépourvu nos propres ressources linguistiques » ? et quels sont ces mots qui méritent vraiment les honneurs de la francisation ? et quel traitement convient-il de leur faire subir ?...

Questions complexes et difficiles à résoudre. Le plus sûr serait sans doute de plonger ces mots dans le creuset populaire et de n’accorder le droit de

cité qu’à ceux qui sortiraient de l’épreuve transformés et habillés à la française. Mais aujourd’hui

le peuple lit beaucoup ; l'influence de l'orthographe, que déplorait déjà Littré, est telle que « la prononciation s'incline devant l'écriture », comme le dit Darmesteter ; bref, le parler populaire n’a plus le pouvoir assimilateur qu’il avait autrefois, et, si la langue écrite elle-même ne s’efforce, le départ du bon et du mauvais dans nos emprunts pourrait bien ne jamais se faire, les mots anglais introduits dans notre ‘a1gage pourraient bien y rester toujours sous leur fo::ne étrungère. Il n’est donc pas inutile, il est urgent de s’occuper de la francisation des mots anglais dans le franco-canadien.

Mais comment orienter nos efforts ? et de quelle manière l’évolution phonétique des mots anglais, de ceux dont l’emprunt est nécessaire, devrait-elle se faire pour arriver à une francisation légitime ?

On ne trouvera pas ici la réponse à cette question. Le but de ce travail est plus modeste. Je veux seulement fournir des matériaux à ceux qui tenteraient l’étude de ce problème. A l’aide des observations faites dans la province de Québec sous la direction de la Société du Parler français au Canada, j'ai dressé une liste de mots empruntés à l'anglais et usités chez nous. Après avoir distingué ceux qui

ont subi déjà des déformations notables de ceux dont la francisation est à peine commencée, j'ai distribué les premiers de manière à montrer, s’il est possible, suivant quelles lois ils paraissent avoir évolué. Le résultat de ce travail est, je l’avoue, peu satisfaisant ; il fera cependant voir que nos procédés de francisation sont assez semblables aux procédés employés autrefois en France dans le traitement des mots anglais empruntés. Peut-être aussi y trouvera-t-on quelques formes qui pourront { servir de guide en des circonstances analogues », spécialement dans la naturalisation des termes qui ne sont encore qu’à demi francisés et de ceux qui ne le sont pas du tout.

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