PARLER DES PREMIERS COLONS DE LA NOUVELLE-FRANCE
Toutes les provinces du nord, de l’ouest, du nord-ouest et du centre de la France ont contribué au peuplement de la Nouvelle-France.
Dans une étude, publiée d’abord dans le Bulletin du Parler français © et présentée en 1912 au Premier Congrès de la Langue française au Canada @), M. l’abbé S.-A. Lortie à retracé l’origine de 4894 émigrants venus au Canada de 1608 à 1700. Ce relevé permet d'établir, par proportions, l’apport de chaque province.
Or, sur ce nombre de 4894 émigrants, nous Voyons que 621 seulement venaient de l’Ile-de- France (12.69 pour cent) ; 4273 étaient originaires d’autres provinces : c'était des Normands et des Percherons (1196), des Poitevins (569), des Aunisiens (524), des Saïntongeois (274), des Angevins,
(1) De l'origine des Canadiens français, dans le Bulletin du Parler français au Canada, vol. L p. 160, et vol. IE, p.17. Voir aussi l’Origine et le Parler des Canadiens français, par l’abbé S.-A. Loris et À. Rivanp, Paris (Champion), 1903.
(2) Premier Congrès de la Langue française au Canada — Mémoires. Québec, 1914, p. 1.
des Beaucerons, des Cham
penois, des Manceaux, des Picards, des Tourangea
Ux, etc.
Par les historiens du
€s conclusions (1.
gration.
De 1608 à 1640, sur un to 178 viennent du Perch que l'Ile-de-France n’e
"Histoire aux Colonies, édit. de 1859,
PARLER DES PREMIERS COLONS 1l
ouest, Normandie, Perche, Maine, etc., il arrive 467 colons.
De 1660 à 1680, c’est encore la Normandie qui fournit le plus fort contingent, 481 ; l’émigration de l'Ile-de-France, qui ne devient sérieuse que dans cette période, est de 378 : celle de l’Aunis, de 293 ; celle du Poitou, de 357. L'ère des grandes émigrations était terminée : un petit nombre de familles seulement vinrent se fixer au Canada après 1673. Q)
Quelle langue parlaient ces émigrés ?
Pour ceux de l'Ile-de-France, ils parlaient le français, sans doute. Il ne serait cependant pas exact de dire qu’ils parlaient tous le français littéraire du temps ; car, outre que les habitants de l'Ile-de-France venus au Canada n’appartenaient pas tous à la classe instruite, un grand nombre de ceux qui furent enrôlés dans les levées d'hommes faites aux environs de Paris étaient des patoisants de la Normandie, de la Bourgogne, etc. Mais il
(1) Tous les chiffres que nous venons de donner sont tirés du tableau de M. l’abbé Lortie ; ils ne représentent donc pas le nombre total des colons à ces diverses époques, et ne se rapportent qu’au relevé de 4,894 émigrants dont l'origine a pu être sûrement retracée. Cela nous paraît suffisant pour établir une juste proportion.
parlaient au moins le Les autres, les col
Province,
doute, encore que les P
age aussi. Or, bien quon ne puisse Pas le calculer juste, parce que beaucoup s’enrôlèrent dans les villes
qui n’y demeuraient point, que le grand nomb véritable terroir,
Et quel idiome France, au XVIIe
il paraît certain
quitté les hameaux, le pour s’embarquer.
re avaient
aNÇais, ; tous Cépendant n € patois, car, nous
les paysans e parlaient
le dirons, ire était à cette époque plus le croit généralement ;
Parlaient Je Patois Pas exclusivement 1 l'instruction prima:
| répandue qu’on ne
nt et que, 1ces, > ?
ient des de ans ige
Paysans, et un bon nombre peut-être n’en connaissaient point d’autres.
Vers 1630, dit M. Lavisse, « la langue française était ‘inconnue au plus grand nombre des Français. Les zones de la langue d’oc et de la langue d’oil répondaient à peu près à celles des deux droits : les
Quand, au XIVe siècle, le français fut vulgarisé par la chancellerie et l’adininistration royale, la littérature dialectale, qui avait produit là grande majorité des œuvres du XIIe siècle, disparut, et
tions un Peu artificielles, soit Parce que J'homme, même sans instruction, s’accoutume facilement à deux langues, l’une qu'il écrit et qu’il lit, l’autre qu’il parle, soit surtout parce qu’il vit sans lire et écrire, cette disparition de toute littérature ne fut nullement mortelle aux patois parlés,» ® que nous retrouvons dans la suite et jusqu’à nos jours.
Nous voyons encore qu’à la fin du XVIIe siècle,
à Lyon, per exemple, le peuple, les artisans même ——
(1) Hist. de France, t. VII, pp. 159-160,
(2) Hist, de la langue fr, t. 1 p. 331.
parlaient patois, « et Peut-être exclusivement ». 4) A la fin du XVIIIe siècle, dans la même ville, le patois recule devant le français, mais il est encore vivant et « parlé par une fraction importante de la population ». S'il en était ainsi dans les villes, à plus forte raison devait-on parler le patois dans les Campagnes. En fait, n’est-ce Pas surtout le patois qu'on y parle encore ? (3)
Passons au XIXe siècle, et transportons-nous en Normandie, dans la commune de Thaon (Caivados). Cette commune est située à 12 kilomètres de Caen, un centre français de 42,000 habitants ; une partie des habitants de la Commune exercent leurs métiers à la ville. Eh bien ! dans ce milieu, le patois s’est conservé dans un état de pureté remarquable ; malgré l’école, malgré la presse, malgré le service militaire, malgré l’émigration vers les villes, les jeunes gens, sans présenter sans doute un patois
(1) Voir la Ville de Lyon en vers burlesques (1683), dans la Revue lyonnaise, 15 décembre 1884, pp. 671-688.
(2) Voir C. LareriLe et L. VIGNoN, Les Grammairiens lyonnais et le français parlé à Lyon à la fin du XVI Ile siècle, dans les Mélanges de Philologie offerts à F. Brunot, 1904, p. 246.
(3) Voir les Patois de la région lyonnaise, par L. ViGNox,
dans la Revue de Philologie française et de littérature, t. XIX, P. 89, ett. XX, p. 17.
>, @) , le ore
de les,
les ois
aussi caractéristique que les vieillards, restent encore fidèles au parler de la région. ()
« L'action actuelle du français, dit M. Albert Dauzat, tient à un état de civilisation tout différent de celui des âges précédents et qui ne remonte guère à plus d’un siècle. Jusqu'à la Révolution française, environ, chaque Paroisse formait une unité économique qui n'avait aue peu de relations avec le dehors : les patois, dans de tels milieux, ont pu se développer avec une indépendance à peu près absolue,» Aujourd’hui, la facilité des communications, la centralisation à outrance font s’infiltrer la langue officielle où elle ne pénétrait pas autrefois. Cependant, ouvrez l’Atlas linguistique de la France de MM. Gilliéron et Edmont, vous voyez les patois reculer sans doute, de sorte qu’on prévoit leur prochaine disparition, mais résister et paraître devoir se maintenir encore quelque temps...
Comment donc, au XVII: siècle, quatre ou cinq mille habitants de la province française, embarqués pour le Canada, n’auraient-ils pas apporté avec
eux quelque chose des parlers de leurs terroirs P Cela, vraiment, paraît impossible,
() Voir Cu. GuERLIN de Guxe, de Parler populaire dans la commune de Thaon, Paris, 1901.
(2) Romania, octobre, 1906, t. XXXIV, p. 612.
Mais il faut se garder des exagérations.
juste de penser qu’au XVI»
France parlaient le patois, — nous l’avons dit déjà — exclusivement.
S’il est siècle les Paysans de on ne saurait affirmer que tous le parlaient Nous croyons plutôt que dès cette époque le grand nombre entendaient aussil
On sait aujourd’hui que l’enseignement primaire en France ne date Pas de 89. Dans l’Introduction à son bel ouvrage, l’Instruction au Canada sous le régime français (Québec, 1911), Me Amédée Gos-
selin a résumé les travaux par lesquels des chercheurs consciencieux on
e français.
ce au moyen âge et au XVIe siècle, et que, depuis le commencement du XVII: siècle jusqu’à la révolution française, « le mouvement en faveur de l'instruction primaire | Cessa de s’accroître et de se propager.» ()
ne
+ (1) L'abbé ALzarx,
l'Instruction Primaire en France avant la Révolution, p. 64.
D'autre part, or: sait, et Me Amédée Gosselin l'établit dans le preuier chapitre de son ouvrage, qu’un bon nombre des premiers habitants de la Nouvelle-France avaient quelque instruction, savaient lire, écrire et compter. © Ils l'avaient appris dans les petites écoles de la mère patrie, Ceux-là devaient donc eniendre et parler le français, bien que leur langue usuelle pôt être le patois de leur province. D’autres sans doute ne parlaient d’abord que le patois.
D'un côté, donc, la Connaissance qu’avaient déjà du français un bon norbre des émigrants venus au Canada pendant le XVIIe siècle permet d’expliquer la rapide disparition du patois comme langue entière et usuelle, et la facile prédominance de la langue française en Nouvelle-France. D'autre part, l'usage, exclusif Pour plusieurs, accidentel pour les autres, au commencement de la colonie, des patois des provinces françaises, ne peut être nié, et, comme MF Gosselin, Nous croyons qu'il ne faut Pas prendre à la lettre ce que l’abbé Ferland a écrit de la
langue des premières générations Canadiennes, ( —
() Voir aussi J.-E. Roy, Histoire de la Sei neurie de Lauzon, vol. I, p. 495.
(2) Cours d'Histoire, vol. 2, p. ii.
ME
ah
hi:
Puisqu’il nous paraît certain que, dans les premiers temps de la colonie, il vint au Canada un bon nombre de patoisants, les uns qui parlaient aussi le français, les autres qui l’apprirent bientôt mais qui d'abord ne le savaient point, nous croyons pouvoir affirmer que, bien que le français ait été dès le début la langue dominante, les patois français furent parlés au Canada pendant un certain temps, non pas par tous, non pas par la classe dirigeante, mais par le peuple, dans la famille du colon.
Pour le nier, il faudrait pouvoir expliquer de quelque autre manière comment auraient été créés chez nous, de toutes pièces et spontuinément, les substituts lexicologiques étrangers au français, mais qui appartiennent au normand, au picard, au bourguignon, et qu’on relève aujourd’hui dans nos cam- Pagnes ; comment auraient pu commencer ici certaines évolutions phonétiques essentiellement dialectales et qui n’ont pas leurs racines dans le français ; comment aussi notre morphologie aurait pu donner naissance à quelques flexions que ne connut jamais la langue classique ; comment enfin et d’où nous serait venue cette élocution, dont on n’est pas sûr que ce soit un accent, tant ses traits sont flous et ses caractères indécis, mais qui paraît être le résultat de divers accents provinciaux incorporés
Mb de - De en ous ln, 2"
au français, et qui, tantôt normande, tantôt berriaude, saintongeoise au commencement d’un mot et picarde à la fin, ne laisse cependant pas de rappeler toujour: ja Prononciation de l'Ile-de-France, sans jamais y ressembler complètement,
Car on trouve cncore, et nombreuses, des traces de patois chez nous. Les études de quelques philologues du Canada et des États-Unis, et surtout l'enquête poursuivie depuis douze ans par la Société du Parler français au Canada fournissent là-dessus une riche collection de témoignages. Lexique et sémuntique, phonétique et morphologie font paraître le caractère archaïque d’abord, mais dialectal aussi, du français régional qui est celui de nos paysans.
Et s’il fallait une Preuve que les mots patois du franco-canadien ne sont Pas d’origine récente, nous pourrions citer l'ouvrage du P. Potier. Le P, Pierre Potier, jésuite, qui vint au Canada en 1743 et demeura successivement à Québec, à Lorette, à l’Ile-aux-Bois-I!lancs et à Détroit, a laissé un grand nombre de manuscrits disséminés un peu partout, M. Philéas Gagnon, le bibliophile québecois, en
possède un qui fut écrit de 1743 à 1758 et qui renferme un relevé des Façons de parler des Canadiens au XVIII® siècle. Or nous retrouvons da-
façons de parler, qui pourtant sont loin de cu:.::;-
TErren ETS ACER 5
tuer un glossaire complet du langage d'alors, des Canadianismes d'aujourd'hui et même beaucoup de formes dialectales en usage dans le franco-canadien du XVIIL: siècle, et disparues depuis, (
Une autre preuve. Dans un procès entre deux habitants de la Seigneurie de Lauzon, et dont on trouve le procès-verbal dans les archives de la Prévôté de Québec pour les années 1666 à 1669, un témoin rapporte une conversation entre le demandeur et le défendeur ; à un certain moment, le récit est interrompu: le témoin n’a pu comprendre le reste du discours, car le défendeur « parlait dansson patois».
Cela nous semble suffisant pour nous permettre d'affirmer sûrement que les dialectes français, que les patois de la langue d'oil émigrèrent de France au Canaüa avec nos ancêtres, y furent parlés, exercèrent donc sur notre langage une action dont on constate encore aujourd’hui les effets ; mais que, d'autre part, un bon nombre des premiers colons de la Nouvelle-France — outre les bourgeois, marchands, officiers, missionnaires, etc. qui étaient instruits — avaient appris dans les petites écoles
de France à lire, à écrire et à compter, et devaient donc entendre et parler le français.
(1) Les Façons de parler du P. Potier ont été publiées dans
le Bulletin du Parler français au Canada, t. III et IV, passim.