QUESTION D'ÉTYMOLOGIE
La troisième pas d’avantage, car on n’a pas relevé le produit intermédiaire sneaker, qui dans ce cas eût existé dans le canadien.
Reste la première hypothèse. Or, ce n’est pas une hypothèse, mais une réalité ; les Irlandais émigrés d’Irlande au Canada prononcent to shneak. L'un des plus zélés collaborateurs de la Société du Parler français, M. l’abbé V.-P. Jutras, écrit :
« Je puis assurer que les Irlands:: de nos cantons, émigrés d'Irlande à un certain âge, prononcent tous shneak pour sneak, shlide pour slide, God blesh you pour God bless you, eternal blish pour eternal
bliss, shmoke pour smoke, shnuff pour snuf, etc, Les vieux Irlandais de Québec doivent prononcer de même ces mots-là.»
Nous pouvons donc écrire: ang. sneak — irt, shneak — can. cheniquer.
La question de la réforne orthographique est ancienne. Les plus violents réformistes de ces dernières années ne font que reprendre les doléances des Meigrettistes de la Renaissance. A dire vrai, la réforme orthographique n’est autre chose que l’évolution des signes traducteurs des sons ; elle commence le jour où naît le dialecte, elle le suit dans ses transformations successives, elle finit quand se fixe et meurt la langue. L'orthographe latine est immobilisée, parce que :e latin, mort, ne change plus ; l'orthographe française se modifie, parce que les sons du français, encore vivants, varient. Con-
(1) Parmi les linguistes, les philologues, les grammairiens, les professeurs de notre époque, partisans de la réforme orthographique, les plus connus sont MM. Gréard, Gaston Paris, Lavisse, Liard, Rabier, Buisson, Bréal, Havet, Clédat, Darmesteter, Lebaigue, Renard, Dussouchet, P. Passy, Ernault, Chevaldin, Ch. Richet, Gazier, Gebhart, Petit de Julleville, Brunot, Foncin, Compayré, Ravaisson, J. Steeg, L. Zeller, Ch. Dupuy, Boutmy, Perrot, Meyer, Beljame, Cartault, Crouslé, Decharme, Larroumet, Marion, Psichari, etc. — Parmi les grammairiens et les littérateurs d'autrefois, les plus considérables furent aussi des réformateurs, parfois violents, souvent peu sûrs : Meigret (qui fit école ; il y eût les Mergrettistes et les
suetudo loquendi est in motu, disait Varron. Le mot parlé se meut, organisme vivant ; donc le mot écrit, figure de l’autre, doit évoluer aussi. S'il en avait été autrement, l'orthographe française, immobile tandis que marchait la prononciation, serait arrivée à ne représenter plus les sons actuels de la langue : nous écririons latin, cependant que nous parlerions français ; par exemple, pensum se prononcerait pwa (poids), digitus serait la figuration graphique de dwa (doigt), et bonum augurium représenterait bonheur. Pour mieux dire, si l’orthographe ne s'était pas continuellement transformée, il n’y aurait )as de langue française ; et si elle ne
continuait pas à changer, nous parlerions bientôt une langue qui n’aurait pas de nom. Car l’écriture exerce sur la prononciation une influence d’autant plus grande que l'instruction est plus répandue.
anti-Meigrettistes), Péletier, Ronsard, du Bellay, Batf, Ramus, Rambaud, Montaigne, Chifflet, les grammairiens de Port-Royal, ceux de Trévoux, Ménage, Buffier, du Marsais, de Wailly, Domergue, Marle, Vanier, etc. ; Corneille, Bossuet, Dangeau, l'abbé Girard, l’abbé de Saint-Pierre, Duclos, Beauzée, Voltaire, Nodier, Andrieux, Littré, Sainte-Beuve, F. Didot, etc. Mais la phase active de la propagande pour la réforme date d’une quinzaine d'années ; c’est aussi depuis cette époque que se sont élaborés les systèmes les plus logiques, à base scientifique.
n. Le le mot S'il en je, im- , serait s de la e nous e proiration um re- ’orthoormée, elle ne bientôt criture autant andue.
Ramus, t-Royal, Wailly, Jangeau, ée, Voldot, etc.
me date que que scienti-
Par la lecture, les lettres parasites finissent par s’introduire dans la prononciation. C’est ainsi que le P tend à se faire entendre dans dompteur et dans cheptel, le g dans «mygdale et dans legs, que gageure commence à se prononcer comme il est écrit, etc. « Or, dans une langue comme la nôtre, disait Littré à une époque où le mal n’était pourtant pas aussi grand qu'aujourd'hui, il ne peut rien y avoir de plus défectueux et de plus corrupteur que la tendance générale à conformer la prononciation à l'écriture.»
Jadis, la langue étant surtout parlée, la prononciation évoluait indépendamment de l'écriture. Aujourd’hui, les choses sont changées, et l'écriture menace de diriger l’évolution des sons. Qu’y faire ? Réformer l'orthographe, en élaguer les lettres dangereuses, les anomalies, tout ce qui présente un danger ; empêcher, en un mot, l'écriture d’exercer sur le langage une influence qui ne lui appartient pas. Nécessité, donc, d’une réforme artificielle, puisque les transformations ne se font plus naturellement.
Mais il est naturel que la langue écrite, expression plus réfléchie que la parole, soit en retard. Si l'orthographe changeait en même temps et av , librement qu’évolue la prononciation, on ne lirs:!
qu’avec peine les auteurs qui ont écrit il ya un siècle. Et que serait-ce, avec un système d’orthographe phonétique ? La lecture des livres d’aujourd'hui exigerait dans dix ans u\ travail de déchiffre-
nt. Et puis, le mot écrit, avec la pureté de lignes acquise en passant par la forge populaire, n’a-t-il pas aussi sa beauté ?
Les réformistes ont donc à résoudre ce problème : rapprocher l'orthographe de la prononciation, sans changer la physionomie générale de l'écriture, sans gêner le libre développement des sons, et sans violer les lois qui président à la naissance et à la vie des mots. Il s’ensuit que les projets de réforme radicale, totale et immédiate doivent être rejetés, mais aussi que toute simplification conforme au génie de la laugue est légivime si elle ne trouble pas trop brusquement ni trop profondément l’économie générale des graphies françaises, et, à meilleure raison, si, loin de créer des exceptions, de transgresser les lois connues et de défigurer le vocabulaire, elle fait disparaître des anomalies, rétablit la régularité des formes et donne aux mots une beaute qu'ils n’avaient point.
Car, il faut s’en souvenir, l’orthographe française r’est franchement ni phonétique, ni étymologique ; elle est traditionnelle et fondée sur l’usage.
un hopurfrede
aire,
me :
sans
sans
ioler
: des radimais zénie trop zénén, si, s lois L dis- ; des qu'ils
1çaise que ;
Si l'usage est la règle, direz-vous, il s’y faut soumettre, et toute tentative de réforme artificielle est mal venue. Encore faut-il distinguer. 4« C'est l'usage, écrivait Castil-Blaze ; mais il faudrait examiner d’abord si l'usage n’est point un imbécile.» (1) Car il ne s’agit pas ici de l’usage populaire, mais d’un usage arbitraire établi par les érudits des siècles derniers ; en fait de langue on sait que cet usage n'est pas le plrs sûr, et qu'il a besoin parfois d’être redres: ‘Pourquoi un g dans vingt sorti de igenti, dans doigt de digitus, quand ce g ne s’est jamais prononcé en français et qu'il n’a pas été conservé dans trente de trigenta, dans froid de frigidus ?...
À une époque où la science étymologique était faite de théories arbitraires, au XVIe siècle surtout, les érudits introduisirent dans les mots français un grand nombre de lettres qui n’avaient pas de raison d’être. L'Académie, à chaque édition de son dictionnaire, a laissé tomber un certain nombre de ces lettres étymologiques , mais il en est resté beau- Coup. On a cru que Lais, substantif verbal de laisser, venait de legatum, et on en a fait legs ; le d de poids est emprunté de pondus, tandisque poids
ne (1) L'Art des vers lyriques, p. 26.
(2) En 17490, les réformes adoptées atteignirent près de 5,000 articles sur 20,000.
est dérivé de pensum ; heur descend d’augurium, mais par ignorance on l’a rattaché à hora, et de là lh initiale ; etc.
Ajoutons à cette déformation des mots par les savants l’action de la force conservatrice, suffisante à elle seule pour empêcher l'orthographe de rattraper la prononciation, et nous connattrons les causes du désaccord qui existe aujourd’hui entre la forme écrite ‘et la forme parlée du langage françaiïs.
A débarrasser l'orthographe des lettres parasites, des anomalies que rien ne peut justifier, à réformer les mots qu’une fausse science a jadis défigurés, travaillent les réformistes, du moins les modérés. Ils veulent des réformes, mais des réformes lentes, progressives, partielles, faites avec mesure, avec opportunité, et qu'il ne soit donné satisfaction qu'aux réclamations motivées. Ils visent «non pas à simplifier l'orthographe, maïs à la rendre plus correcte : et il se trouve qu’en devenant plus rationnelle, elle devient aussi plus facile ». Ces réformateurs, et parmi eux les plus habiles grammairiens de notre temps, demandent en un mot que |
soient reprises, que soient poursuivies les corrections
orthographiques qui ont signalé chaque nouvelle
édition du dictionnaire de l’Académie française.
um, le là
r les sante rats les entre fran-
sites, ormer gurés, dérés.
lentes, , avec action « non re plus rationréforammai-
ot que +
rections iouvelle ançaise.
Ils ont à vaincre un obstacle, un seul, et qui se trouve au fond de tous les arguments qu’on leur oppose ; c’est la résistance de l'habitude. Leurs adversaires oublient combien vite se prennent des habitudes nouvelles et qu’une réforme logique ne nous ferait pas éprouver plus de gêne qu’à nos pères les modifications successives déjà subies par l'orthographe et consacrées par l’Académie.
Nous ne parlons pas ici des « doctrinaires du phonétisme ». Les modifications que ceux-ci préconisent, étendues, radicales, brusques, sont souvent maladroites. Leurs audaces effarouchent le public. Pour vaincre la résistance de l'habitude, pour la diminuer du moins, et aussi pour procéder sûrement, il vaut mieux «ne faire à la fois qu’un nombre restreint de changements, sérier la réforme,» et la motiver.
Plusieurs programmes, depuis la Pétition de M. Louis Havet et la Note de M. Gréard, ont été borés par les réformistes modérés.
M. Léon Clédat, doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Lyon, met en pratique, dans sa Revue de philologie française et de littérature, un système orthographique approuvé par MM. Michel Bréal, Édouard Hervé, Francisque Sarcey, Ferdi-
éla-
nand Brunot, Louis Havet, Charles Lebaigue, Eugène Monseur :
« 1° — Remplacer par s l’x final valant s, sauf dans les noms propres et noms de lieus.
«2°— Écrire par s ou x deusième, troisième, sisième, disième, disaine, ou deusième, etc.
« 3° — A l'indicatif présent des verbes en re, or et ir, terminer toujours par un { la troisième personne du singulier, et supprimer toute consonne qui ne se prononce pas devant l’s des deus premières personnes et devant le t de la troisième ; je m'assiés, Ü s’assiet ; je cous, il cout ; je prens, il prent ; je pers, Ù pert ; je convains, il convaint ; je permès, je combas, j'interrons.
«4° — Ne jamais redoubler ll ni le t dans les verbes en eler et en eter.
«5°— Ne jamais faire l'accord du participe quand le complément direct est le pronom en, et quand le participe est suivi d’un infinitif sans pré-
posotion ou d’un prédicat. Faire ou ne pas faire l'accord, sans y attacher aucune importance, pour les participes coûté et valu, qu’ils soient pris au
propre ou au figuré.»
Ce dernier article est relatif à l'orthographe de règle. Une brochure de M. Clédat sur l’accord du
participe passé, parue en 1889, renferme un clair exposé de cette question.
Le savant grammairien a aussi discuté, dans la Revue de philologie, chaque article de son programme et démontré que sa réforme, « bien que partielle, supprime déjà une vingtaine de règles, exceptions ou remarques des grammaires, qui ne peuvent se justifier par aucun argument sérieus.» (Rev. de phil, t. III, p. 270 ; t. IV, pp. 85, 153, 161, 245 ; t. V, pp. 81 et 308.)
Mais le but de cette étude est de présenter quelques observations sur l’histoire qu'on pourrait dire officielle de la réforme depuis 1901, plutôt que de faire connaître tous les projets qui ont été émis, depuis les propositions révolutionnaires du Réformise jusqu'aux suggestions de M. Alfred Dutens dans son Étude sur la simplification de l'orthographe. «)
Le 5 décembre 1901, MM. Belot, Bernès, Clairin et Devinat soumettaient au Conseil :périeur de l’Instruction publique de France six nouvelles propositions de réforme, et formulaient le vœu que, selon une procédure analogue à celle qui avait été suivie pour l’enseignement de la syntaxe et avait abouti à l’arrêté du 26 février 1901, une Commission fût constituée pour étudier le nouveau projet,
(1) Paris (de Rudeval), 484 pages.
Un arrêté ministériel, pris le 11 février 1908, constitua en effet une commission chargée d’examiner les six propositions et de préparer un projet de simplification de l'orthographe française. Cette commission était composée de MM. Bernès, Clairin, Comte, Croiset, Devinat, Gréard, Meyer, membres du Conseil Supérieur de VInstruction publique, Havet, de l’Institut, Brunot et Thomas, professeurs à l’Université de Paris, Carnaud et Cornet, députés. Gaston Paris devait présider la Com-
mission ; la mort vint frapper le savant philologue
avant qu’elle eût commencée son travail, et le Comité de réforme fut présidé par M. Paul Meyer.
Voici le texte des nouvelles propositions que devait étudier la Commission :
«1° Francisation des mois d’origine étrangère qui sont définitivement entrés dans la langue et répondent à un besoin réel ;
«2° Unification de l'orthographe et de l’accentuation entre mots d’une même famille ;
« 3° Simplification des consonnes doubles ph, th, rh, ch dur ;
« 4° Simplification des consonnes dupliquées, quand elles sont, pour tous les mots d’une même famille, entièrement disparues du meilleur usage de
903, exaojet ette irin, ibres que, ofesrnet, Comlogue et le [eyer. levait
ngère ue et
accenph, th, iquées,
même age de
la prononciation, et qu’elles sont inutiles pour conserver, entre les mots français et les mots latins ou grecs dont ils sont dérivés, ces analogies de forme extérieure qui sont pour la mémoire de précieux auxiliaires ;
« 5° Suppression des pluriels en z ;
« 6° Substitution de li à l’y de même son.»
Ces réformes étaient-elles toutes également logiques. également rationnelles ?
Les propositions 3, 5 et 6 pouvaient et peuvent encore se justifier facilement.
Proposition 3.— Cette réforme, autrefois demandée par Voltaire, par Didot, par Sainte-Beuve, étendrait à tous les mots où se rencontrent les consonnes doubles ph, th, rh et ch dur, une orthographe déjà consacrée par le meilleur usage. On écrivait autrefois phantaisie, phlegme, phiole, phantôme, Phrénésie, thrône, thrésor, rhétine, rhapsode, échole, mélancholie, cholère, charactère, chorde, paschal, mo. nachal, méchanique, etc. ; aujourd’hui, on écrit fantaisie, flegme, fiole, fantôme, frénésie, trône, trésor, rétine, rapsode, école, mélancolie, colère, caractère, corde, pascal, monacal, mécanique, etc. Pourquoi n'écrirait-on pas auiisi filosophie, téâtre, réteur, arcange, etc.? On trouve bien patétique dans La Bruyère ; misantrope dans Molière : ortographe dans
Corneille ; tèse, bibliotèque, métafisique, apoticaire, téologien, entousiasme, crétien, catécumène, dans Voltaire.
L'h, dans ces groupes, rappelle, dit-on, l’orthographe du mot grec... Mais le rôle des lettres est de représenter les sons français, non de rappeler la forme écrite d’une source étymologique. Un mot étranger, pour devenir entièrement français, doit être soulagé des lettres parasites que sa naturalisa-
tion phonétique laisse tomber ; à plus forte raison,
un mot emprunté à une langue qui n’a pas le même alphabet. Dans les mots de formation populaire, voyez quel mépris des lettres étymologiques : gabata a fait joue, libella a donné niveau, muscionem a abouti à moineau, et cela est très régulier. M. Gréard préconise cette simplification des groupes rh, ph, th et ch dur. Il rappelle qu’en 1878 l’Académie supprima une des deux h dans diphthongue, dans phthisie et dans rh‘hme, et écrivit diphtongue, phtisie, rythme, pour le motif que « dans les mots tirés du grec, il n’y a pas d’inconvénient à retrancher une lettre, quand cette lettre ne se prononce pas». Rien de mieux, ajoute M. Gréard ; ( mais pourquoi, dans les mots qui en ont deux, supprimer l’une plutôt que l’autre ? »
Proposition 6.— L'Académie a déjà admis la
substitution de à à y dans cristal, asile, chimie, abîme, cime, colisée, satirique, giratoire, anévrisme, amidon, etc. Les réformistes voudraient simplement écrire aussi analise comme faissit l’Académie elle-même dans la cinquième édition de son Dictionnaire (1798), stile, péristile, hiperbole, tim comme La Bruyère, mistère, tiran, tipe comme Bossuet et Mme de Sévigné, piramide, sindic, enciclopédie comme Voltaire, etc. ()
Proposition 5.— Sur la suppression des pluriels en x, je cite une Causerie faite à Lausanne, le 18 octobre 1902, par M. Léon Clédat, devant la Société suisse de Réforme orthographique. M. Clédat a bien voulu m'indiquer lui-même ce passage de son étude et m’autoriser à le reproduire.
€ Faut-il refaire, dit M. Clédat, l’histoire de l’z final? L’article pluriel Les s’écrit par s, comme en latin (ilos), et nous maintenons s dans la forme
contractée des pour de les, mais nous le changeons en z dans aux pour à les ! L’s est la lettre caractéristique du pluriel, que nous avons héritée de la déclinaison latine. Par quel mystère doit-on lui substituer un x dans choux qui vient de caules, dans royaux qui vient de segales, dans lieux qui vient de
(1) La Note de M. Gréard recommandait aussi cette substitution.
locos, etc.? Pourquoi l’s des féminins mauvaise, curieuse est-elle représentée par s dans le masculin mauvais, et par x dans le masculin curieux? Il n’y a pas trace d’z dans le latin curiosus. Quelle peut être la signification de l’z dans prix qui vient de pretium, tandis que palais, qui vient de palatium, prend un s? Pour noix on allèguera nux, mais nous savons aujourd’hui que ce mot vient de nucem. D'ailleurs, si on écrit noix à cause de nux, pourquoi ne pas écrire roix à cause de rex? Voilà toute une série de pourquoi ausquels on eût été bien embarrassé de répondre au dis-huitième siècle. Aussi
conservait-on toutes ces bizarreries, faute de pouvoir donner de bonnes raisons pour les supprimer. La philologie moderne a trouvé le secret de l'énigme, et le voici. Antérieurement au quinzième siècle, nos ancêtres écrivaient très régulièrement aus,
royaus, curieus, pris, noîs. Mais les copistes, pour économiser le temps et le parchemin, remplaçaient souvent us, terminaison très fréquente, par deus signes abréviatifs, tout conventionnels, dont l’un ressemblait à un z et l’autre à un z. On écrivait chevaus ou cheva suivi de ce faux 3 ou de ce faux z valant us. Mais il arriva que par inadvertance, tout en employant ce signe abréviatif, on écrivit lu, qui se trouvait ainsi exprimé deus fois. La
faute tourna en habitude, on confondit tout à fait le signe abréviatif avec un x et on en vint à considérer l’z comme équivalent de l’s dans les mots terminés par us : on écrivait dès lors chevaux, glorieux, lu veux, et on mit aussi l’x, qui n’avait plus que la valeur de s, à quelques autres mots, notamment à ceus dont le nominatif latin finissait par cette consonne : siz, voix, paix, croir. Par imitation de si, on a mis aussi un z à dix qui n’en avait pas en latin, et même à prix, qui n’en avait pas davantage, si bien que V’z du substantif prix dérive de l’x final du nom de nombre six! Six a engendré dix et dix a produit prix.
« C’est ainsi que l’z final est le résultat et la consécration d’une erreur grossière.
« Quelques mots en us échappèrent comme par miracle à la déformation qui atteignait les autres : le pluriel de bleu, je meus, le pluriel d’un bon nombre de noms en ou. Ce sont ceus-là qui représentent la saine et bonne tradition à laquelle il faut ramener les autres, en ne laissant plus à l’x que sa valeur exacte de consonne double (k+s) dans les mots tels que silex, exterminer, etc., et en redonnant à l’s la place qui lui appartient,» @
(1) Cette Causerie est imprimée,dans le Bulletin de la Société suisse de Réforme orthographique (mars 1903), suivant le système
de cette publication, qui met en pratique un programme très étendu. J'ai rétabli l'orthographe de la Revue de Philologie.
A ce témoiguage ajoutons celui d’un autre grammairien non moins autorisé.
Voici comment M. Ferdinand Brunot démontre que l’x du pluriel a été introduite par erreur dans notre orthographe (Gram. hist., $ 206, 4° édit., p. 252) :
« L devant s comme devant d’autres consonnes se vocalisait en u : des chevals donnait des chevaus, comme alba donnait aube.
« Or, au moyen âge, il était d’usage de remplacer le groupe us par une abréviation qui fut tour à tour & et x, qu’on plaçait au dessus de la ligne et
ensuite sur la ligne même. Ainsi : cheva © .
« Ce signe se confondit avec la lettre x, et dans l’z de chevax on vit une notation particulière représentant s. Or, comme on entendait un u, on le rétablit dans l’écriture. On eut : chevaux.
« A la Renaissance, on alla plus loin encore, on introduisit le / étymologique. De là l'orthographe du XVIe siècle, chevaulr, qui littéralement représentait chevauuus, trois fois le L vocalisé.
« Dès le XVII° siècle on est revenu à l’orthographe chevaux que nous conservons encore aujourd’hui, orthographe encore erronée, puisque x n’a pas de raison d’être, et n’a été introduite dans ces mots que par confusion.»
À cause de l'importance de cette question des pluriels en z, je citerai aussi Darmesteter (Cours de Gram. hist. de la langue française, t. I, $ 106, 2° édit., p. 138) :
« La langue moderne écrit chevaux, vaux, avec x au lieu de s. Pourquoi cette x ?
« Le moyen âge employait l’z comme signe abréviatif du groupe us. Ce qu'on prononçait Deus s’écrivait Dez ; ce qu’on prononçait nous, vous pouvait s’écrire nox, vox. Il était tout naturel qu'on écrivit également chevar, vax, en prononçant chevaus, vaus. Vers la fin du moyen âge, quand l'usage des abréviations tendit à disparaître, on oublia la valeur du signe x, et on le confondit avec la lettre CA qu’on prit dès lors pour un substitut de l’s. Comme on faisait entendre la voyelle dans la diphtongue au, on fit reparaître cette voyelle et on écrivit chevaux ou vaux.
« Quelques-uns même, ne comprenant pas que VI du singulier était déjà représentée au pluriel par lu, allèrent jusqu’à écrire chevaulz ou vaulx. A partir du XVII* siècle, on supprima généralement cette / du groupe aus, sauf dans les deux mots aulx (pluriel de aül) et faulx (faicem). Les noms en al firent désormais leur pluriel en aux.
« C’est à cette succession d'erreurs qu'est due la fâcheuse habitude de l'orthographe moderne de noter par z presque toute s qui suit #, non seulement dans les mots où l’u représente une ancienne l'(chaux, faux, doux), mais dans bien des cas où l’u ne vient pas de la liquide (glorieux, nerveux, je peux). Il serait grand temps qu’une orthographe plus correcte et plus simple rétablit partout l’s finale à la place de cette x barbare.»
C'est encore à propos de cette réforme des pluriels en x, que M. Gréard, dan a Note présentée le 16 février 1893 à la commission du Dictionnaire | de l’Académie française, écrivait : |
« Dieu nous garde de vouloir faire de la langas: une langue monotone ! Dieu nous garde surtout de toucher aux idiotismes qui en sont le nerf et la grâce ! Mais autre chose est le tour original, primesautier, donné à la pensée et où se traduit, où éclate le génie d’un peuple, autre chose ces bizarreries de vocabulaire qui ne sont que des habitudes vicieuses } créées par une sorte de caprice et tolérées par une tradition irréfléchie ou aveugle.»
(1) La Note de M. Gréard, « admirablement étudiée et merveilleusement écrite », a d’abord été publiée dans la Revue universitaire du 15 février 1893. Elle à été souvent reproduite. On la trouvera dans le Dictionnaire de la prononciation française de Favre.
due la rne de 1 seulencienne s où l’u » peux). lus corle à la
es pluésentée onnaire
langas:
tout de f et la prime- \ éclate ries de cieuses ar une
> et mervue unijroduite.
rançaise
Voilà, ce semble bieu, des motifs qui devaient dissiper tous les doutes sur la légitimité de l’article 5 des nouvelles propositions.
Les trois autres articles, le 1°,le 2eme et le 40me, comportaient des réformes peut-être moins heureuses. On les trouvera discutées dans un remarquable article de M. A. Schinz, professeur au collège Bryn Maur (Modern Language Notes, février 1904, P. 38). Sans adopter toutes les vues du distingué professeur, on ne peut contester qu’il ait raison sur plus d’un point.
Proposition 1.-- M. Gréard avait touché cette question de la francisation des mots étrangers. L'arrêté de 1901 lui avait donné en partie raison, en déclarant que les mots d’origine étrangère qui sont « tout à fait entrés dans la langue française » peuvent former leur pluriel régulièrement, par l’addition d’une s. Ainsi, soprano peut maintenant s’écrire, au pluriel, sopranos aussi bien que soprani.
Le nouveau projet allait plus loin. Il demandait la francisation complète des mots d’origine étrangère.
Le principe est admis depuis longtemps : les mots étrangers qui ont définitivement acquis le droit de cité chez nous doivent être naturalisés dans leur forme écrite.
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Mais dans quelles conditions et à quelle époque cette francisation des formes écrites doit-elle s’opérer? ( Francisation, dit le projet, des mots d'’origine étrangère qui sont définitivement entrés dans la langue et répondent à un besoin réel.»
Quel besoin réel avons-nous du plus grand nombre des mots étrangers, anglais surtout, qui envahissent aujourd’hui le français ? Quel besoin de steamer, de smoking-room, de blockaus, de railway, de meeting, de foot-ball, de rosbif, de steeple-chase, de bifteck, de groom, de spleen, de gentleman, etc., quand nous avons vapeur, fumoir, fortin, chemin de fer, réunion, ballon, bœuf rôti, course au clocher, bœuf grillé, garçon, mélancolie, gentilhomme, etc. ? Autant de doublets. L'Académie en a admis un grand nombre ; plusieurs déplorent l'engouement auquel elle a cédé. ©
Du reste, il ne doit pas suffire qu’un terme étranger apporte avec lui une idée nouvelle. si cette idée ne prend pas au dépourvu les ressources linguistiques françaises. Pourquoi skating, authoress, etc. quand nous pouvons former patinoir, autrice, etc. ? Sans doute, il y a des mots étrangers nécessaires ; et s’ils sont nécessaires, ils se naturaliseront bien.
(1) Un éditeur de Paris publie actuellement une série de romans sous le titre général de « Modern-Bibliothèque ». Pourquoi pas « Bibliothèque moderne » ?
« Mais, dit M. Remy de Gou:ront, notre parler traditionnel ne doit Pas accueillir tous les mots étrangers qu’on lui présente et nous ne devons pas prendre pour un enrichissement ce qui est le signe exacte d’une indigence simulée.»
Naturalisons les mots entrés dans la langue, disent les réformistes. — Il nous paraît que ceux-là ne sont pas entrés dans la langue, qui ne sont pas déjà francisés pour l’oreille. Car la francisation d’un mot étranger doit se faire sur les sons, non sur les lettres ; le rôle de celles-ci est simplement de traduire le produit de l'opération. Peut-on dire, Par exemple, que le mot anglais plum-pudding est mûr pour la francisation orthographique, quand on relève à Paris seize prononciations différentes de ce vocable? ® Faut-il considérer comme entrés dans la langue les mots walk-over, book-maker, betting, dead-heat, parce que l’anglicisme est de mode aujourd’hui et qu’il platt à d’aucuns de se donner l'illusion de parler anglais ? Et, parce que ces mots ont à Paris une prononciation hybride, ni anglaise, ni française, calquée sur l'écriture, doit-on déclarer
\ qu’ils sont français et leur attribuer des formes
() V. Remy De Gourmonr, Esthétique de la langue fr., p. 96.
écrites telles que valcovère, boucmacaire, bétingue, didite ?
Et qui décidera qu’un mot est ou n’est pas « défnitivement entré dans la langue»? L'Académie, suggère M. Renard, un des ardents défenseurs des nouvelles propositions. ® Mais l’Académie ne fait pas la langue : elle constate l’usage et le consacre. Quand de bollwerk, de saebel, le peuple eut fait boulevard, sabre, l'Académie enregistra ces mots ; elle consacra leur orthographe après seulement que les sons étrangers eurent abouti dans le parler à la prononciation correspondante, c’est-à-dire après
leur francisation phonétique. Autrefois, en effet, c’était par la parole, non par l'écriture, que les éléments étrangers s’introduisaient dans la langue, et le peuple, forgeur de mots, les façonnait à sa guise : de bowsprit, il faisait beaupré. Aujourd’hui, c’est différent. Les mots d’Outre-Manche sont portés en France par le livre, le journal, la revue ; ce sont
les gens instruits qui font ces emprunts. Et voyez le résultat : ils ont lu le mot anglais raül, il l'ont prononcé rdy, et l’Académie a écrit rail ; le peuple eût fait mieux, il eût naturalisé phonétiquement le mot et de rail il eût naturellement fait raile (rèl).
(1) Voir R. pe Gourmonr, op. cit., p. 94. (2) La Revue, 15 juillet 1902.
ng UTA
défilémie, rs des e fait sacre.
t bou- ; elle ue les à la après effet, es élérue, et guise :
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LA RÉFORME O© 2THOGRAPHIQUE 227
C’est le traitement que rail a subi au Canada : nous n’avons pas lu le mot anglais, nous l’avons entendu, et nous disons très bien raile. Cette forme à aussi l’avantage de rappeler le vieux mot normand d’où est sorti l'anglais. Raïle, voilà une forme naturalisée phonétiquement ( : mais l’Académie ne peut adopter cette orthographe, qui ne représente pas le son que les Français attribuent au mot nouveau ; elle ne peut écrire que rail. Et rail a donné le verbe dérailler, tandis que raile donnait chez nous dérailer, qui est meilleur. D'ailleurs, « quel besoin, dit M. Gréard, d’aller prendre aux Anglais le mot rail, alors que nous trouvions chez nous le mot si français de rais, un mot si expressif et si bien dérivé de radius ® | Et voyez la conséquence ! De rail on a tiré dérailler qui semble répondre à railler, se moquer, alors que dérayer découlait si naturellement de rais. N’eût-il pas été possible aussi de dire déraïler ? »
Que pourrait faire l’Académie de high-life, de Jive-o’clock, de coaching, de yachting, etc. ?... Des mots barbares, « ilots anglais perdus dans la lan-
(1) Darmesteter aurait voulu qu’on écrive rel. (Gram. de la langue frang.)
(2) Ajoutons :... quand ou pouvait dire lisse, comme au Canada.
gus », et dissimulant mal leur nationalité. Comment tixer l'orthographe de mots dont la prononciation varie avec le caprice du jour? Clown, à Paris, se prononce klun, mais broken-down se dit brokädé ! On écrirait donc cloune, et brocandeau... Pourquoi ce traitement différent du groupe ow? Bowl est devenu bol en français ; et voilà que bowl-punch fait boule-ponche ! Si l’on veut simplifier l’orthographe, pourquoi demander la consécration de ces anomalies ?...
La façon dont les mots anglais s’introduisent aujourd’hui dans le français crée un obstacle presque insurmontable à leur francisation orthographique. Quoi qu’on fasse, leur naturalisation phonétique n’offrant aucune garantie de régularité, ces mots sont dans la langue comme des corps étrangers ; tôt ou tard, à moins que le peuple s’en empare, les refonde dans les vieux moules, les forge sur sa dure enclume, il faudra les éliminer. Au lieu d’habiller à la française ces produits exotiques, que ne cherchet-on à les expulser? du moins, que n’attend-on qu'ils soient acclimatés? Un trop grand nombre déjà ont été reçus, qui gâtent le vocabulaire.
Proposition 2.— « Unification de l’orthographe et de l’accentuation entre mots d’une même famille.» Faudrait-il donc écrire selière à cause de sel, meri
‘omment nciation Paris, se brèkadé !
Pourquoi Bowl est wl-punch l’orthon de ces
isent au- > presque raphique.
1onétique ces mots trangers ; npare, les
e famille.
sel, meri
à cause de mer, parfection à cause de parfait, foirain à cause de foire, grainier à cause de grain, bêtial à cause de bête, forêtier à cause de forêt, apétolat à cause de apôtre, nous boivons à cause de je bois, etc. ? M. Renard lui-même cite ces mots comme des exceptions à la réforme proposée, car, dit-il, «en passant du primitif au dérivé, un son se modifie souvent ». our M. Schinz, cet aveu suffit.
À quels mots s’appliquerait donc la proposition 2? Écrira-t-on monarch pour monarque, à cause de monarchie? Mais, d’après les auteurs du projet, ch dur doit être simplifié M. Renard donne pour exemples choléra et catéchumène ; mais ces deux mots ne sont pas d’une même famille. D'ailleurs, tous les mots où se rencontre le ch dur tembent sous le coup de la proposition 3. « C’est une absurdité, dit encore M. Renard, d’écrire essence et confidence avec un c, mais essentiel et confidentiel
avec un {, alors qu’on écrit avec un c circonstance et |circonstanciel.» Si l’on adopte cette proposition, répond M. Schinz, confidence et confidentiel auront davantage l'air de famille, mais que ferez-vous de
confident ? Si vous écrivez confidenciel, pourquoi ne pas écrire aussi parciel, qui est pourtant de la même famille que part, partie, etc. ?
Si l’on pousse le principe jusqu’à ses dernières limites, on bouleverse tout le vocabulaire ; si l’on s'arrête en chemin, on augmente le nombre des anomalies.
Proposition 4.— « Simplification des consonnes dupliquées.» Telle que proposée, la réforme soulève des questions délicates ; elle compliquerait peut-être, plutôt qu’elle ne simplifierait, l’orthographe.
On aurait mieux fait, sans doute, de réclamer seulement, avec M. Gréard, la suppression des contradictions que les consonnes dupliquées créent entre des mots de même famille ou de familles analogues ; souffler et boursoufler, abatteur et abatage apparaître et apercevoir, etc., ou encore, avec M., Clédat, la simplification des consonnes dupliquées dans les verbes en eler et eter.
Le mouvement de la réforme orthographique n’est donc pas sans danger. « Il est à craindre, écrit M. Schinz, que les réformistes se laissent entraîner trop loin, qu’ils sacrifient, pour une similitude apparente entre deux termes, des règles d’une application plus étendue et qui gouvernent un grand nombre de mots... Une réforme trop radicale jetterait la confusion dans l’orthographe.»
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Aussi, lorsque furent publiées les nouvelles propositions, exprima-t-on le désir que la réforme fût dirigée par les plus éclairés d’entre les grammairiens français.
La Commission de 1903 examina et discuta, dans plus de 20 séances, les six propositions, et adopta un certain nombre de solutions, que M. Meyer fut chargé de résumer dans un rapport.
Ce rapport, imprimé au mois d’août 1904, mais tenu secret par ordre du Ministère de l’Instruction publique, ne fut vraiment connu du public que plus tard, quand il parut, en novembre, dans la Revue Universitaire.
Avant d'entrer en matière, M. Meyer indiquait quels principes avaient guidé la Commission. Il peut être intéressant de rappeler ces considérations d'ordre général :
« L’orthographe idéale serait celle qui figurerait
chaque son par un signe unique, et qui par conséquent disposerait d’un nombre de signes égal au nombre des sons à noter. Cette conception du caractère et de l’objet de l'orthographe n’a évidemment rien de chimérique. Toutefois, appliqué à l'orthographe française, elle ne saurait aboutir à des résultats pratiques qu’à la condition de mo-
difier d’abord en une assez grande mesure notre alphabet.
« La Commission n’avait point qualité pour entreprendre ce travail : le but assigné à ses études était plus rapproché et comportait des solutions immédiatement applicables. Elle n'avait pas à réformer notre orthographe en la constituant sur des bases rationnelles. Elle devait simplement travailler à la simplifier, c’est-à-dire, dans les cas où divers modes ont été employés pour la représentation d’un son, choisir le plus simple et le plus clair de ces modes, et en faire l’application la plus générale possible. La Commission n’a même pas cru pouvoir suivre ce système avec une logique rigoureuse... Dans l’avenir on la taxera de timidité plutôt que de témérité, mais elle a pensé qu'il convenait de procéder avec prudence et que toutes les modifications désirables ne devaient pas être introduites à la fois. Elle est persuadée, d’ailleurs, que certaines des solutions qu’elle a adoptées pourront être étendues dans l’avenir à des graphies qu’elle n’approuve pas, mais auxquelles, pour le présent, elle n’a pas voulu toucher. Surtout elle s’est soigneusement gardée de proposer des changements
qui, dans une réforme plus complète, ne pourraient
être maintenus. Elle espère du moins que les nou-
idité con- 8 les ntro- , que rront r’elle sent, soi- Lents aient nou-
velles façons d’écrire qu’elle propose n’appelleront pas de modifications ultérieures et pourront être conservées dans tout système orthographique à venir.
« Cette perspective de réformes successives apportées à notre orthographe effraiera peut-être les personnes accoutumées à considérer la manière d’écrire une langue comme soumise à des règles fixes et immuables. Mais puisqu'on ne peut entraver la marche d’un idiome, puisqu'il est aussi impossible d’en fixer à tout jamais la prononciation que d’en arrêter définitivement le vocabulaire, il faut bien admettre que l'orthographe n’est pas une institution permanente et intangible, qu’elle doit au contraire subir de temps à autre des modifications pour rester en accord avec la prononciation. Du reste, il suffit d’une connaissance même superficielle de l’histoire de notre langue pour se persuader que rien n’a été moins immuable que notre orthographe. Sans remonter aux temps anciens, où l'écriture n'était assujettie à aucune règle fixe, où chacun notait les sons selon sa propre prononciation, d’après des méthodes assez vagues, à ne prendre comme point de départ que la première édition du dictionnaire de l’Académie (1694), on remarque que
chaque édition nouvelle de ce dictionnaire a changé
l'écriture de mots nombreux... Seulement, beaucoup des changements ainsi introduits à différentes époques, et dont la plupart méritent d’être approuvés, ont le défaut d’avoir été proposés sans vues d'ensemble et d’après une méthode incertaine. Dans tels mots on a supprimé des lettres qui ne se prononçaient plus (et qui dans plusieurs cas ne s'étaient jamais prononcées), dans tels autres on les a laissées subsister. Parfois même, par un retour en arrière, on a compliqué une orthographe qui avait été simplifiée. La troisième édition du dictionnaire de PAcadémie écrit dompter, quand les précédentes écrivairnt domter. On écrit charrier, charriage avec deux 7, tandis qu’on les écrivait autrefois avec une seule, comme chariot. Des irrégularités de ce genre compliquent bien inutilement l'étude de notre langue et risquent par surcroît d’en corrompre la prononciation. La Commission s’est efforcée de les supprimer tout en innovant le moins possible. A vrai dire, elle n’a rien innové du tout. Entre les modifications qu’elle propose, et qui ont toutes pour but de noter plus simplement et plus clairement les sons, il n’en est aucune qui ne soit autorisée par l’analogie ou par l’histoire de la langue. Dans beaucoup de cas elle n’a eu qu’à recourir à l’ancien usage pour trouver la forme
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la meilleure. Au cours de son examen, elle a rencontré beaucoup de lettres, dites étymologiques, qui n’ont aucune valeur phonétique ni historique. Elle les a, le plus souvent, supprimées. Les critiques qui lui seront adressées de ce chef ne l’émeuvent guère. Les linguistes, dont c’est le métier de trouver l’origine des mots, ne demandent pas à l'orthographe de les guider dans leurs recherches : ils lui demandent seulement, comme tout le monde, de représer ter les sons le mieux possible.»
Puis M. Meyer exposait les changements proposés par la Commission.
Pour que cette petite histoire du mouvement réformiste officiel soit complète, et pour qu’on puisse mieux juger jusqu'où allaient les membres de la Commission, et jusqu'où l’Académie a refusé de les suivre, nous donnons un résumé sommaire des conclusions du Rapport — sans les discuter cependant, car, en examinant les six propositions, nous avons étudié les mêmes questions.
Voici les divers changements proposés par la Commission :
SIGNES DIACRITIQUES
1. — Accents. — L'accent grave est réservé à la lettre e marquant le son e ouvert (è).
On écrira donc, sans accent, a pour à, la pour là, déja pour déjà, ou pour où, et d'autre part, avec l’accent grave, évènement pour événement (cf. avènement), cèderai, règlerai, complèterai, et de même tous les mots où e, suivi d’une syllabe où se trouve un € muet, marque le son ouvert. Cette règle ne s’appliquera pas aux particules e et de, en composition, dans les cas où la prononciation fermée de l’e est bien établie (égrener, dégrever, etc.).