AU PARLER DES AJEUX
Le toste que je dois porter paraîtra-t-il étrange à quelques-uns ? Dans nos banquets, nous levons plus volontiers nos verres en l’honneur des hommes qu’en l'honneur des mots, à la santé des vivants qu'à la mémoire des morts. Il est pourtant facile de justifier cet article du programme, Les mots sont des organismes qui naissent, qui vivent, qui meurent, et leur évolution ressemble si bien à la vie que les philologues leur découvrent des maladies, que les écrivains leur trouvent une âme, et que les poètes les aiment comme des frères, Et puisqu'ils vivent, ne convient-il pas qu’on les réconforte eux aussi, et qu’on leur souhaite une santé robuste, capable de supporter l’usure et la fatigue du temps ? En buvant à la santé du parler des aleux, nous affirmerons que le parler des ateux vit encore, et nous marquerons, avec une ferme volonté de le
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garder toujours, l’espér. ce de le voir grandir, s'étendre et se développer.
Sans doute, un autre idiome, transplanté comme le nôtre, soumis aux vicissitudes qui ont traversé sa fortune, aux assauts qu'il a dû repousser, à l’isolement où il a si longtemps peiné, un autre idiome n'eût pas su résister, et ses mots ne se trouveraient plus que dans les dictionnaires des vieux langages, ces nécrologes des idiomes disparus.
Mais la langue dont nos ancêtres firent largesse au nouveau monde, c'était la langue de la « terre divine », et, comme l’a dit le poète Zidler, quand elle traversa les grandes eaux, elle avait déjà fait « tout le tour du vieux monde et sous tous les cieux triomphé ».
Caché dans les racines de ses vocables, elle portait quelque chose de tendre et de robuste à la fois, quelque chose qui s'envole vers le soleil et qui peut aussi se pencher sur toutes les misères et sur toutes les douleurs, quelque chose qui chante dans les matins clairs et qui sait, quand il faut, crier par des bouches orageuses, quelque chose de gracieux comme les lis de France et de vigoureux comme les troncs des vieux érables canadiens, quelque chose de sacré et qui ne pouvait mourir : l’âme d’une France nouvelle !