‹ Études sur les parlers de France au Canada [microforme]Chapitre 8 sur 42 · RENE · texte numérisé non relu

RENE

Par exemple, qui sur son principal domaine résista longtemps au français, ne sut Pas, perdu ici dans les autres formes patoises, rester pur normand. Les cadres de la phonétique populaire étant brisés,

le français n’eut qu’à entrer : la place n'était pas défendue,

Et voilà comment le français vint à prédominer, à s'imposer en si peu de temps et à donner au franco-canadien le fond auquel s’incorporèrent les éléments dialectaux les plus vivaces.

Mais notre parler n’est pas uniforme seulement en son fond ; il l’est aussi dans ses notes dialectales, et cela s’explique de la même manière.

Mettez ensemble, comme en société, un Normand qui n’entend pas le picard, et un Picard qui n'entend pas le normand : le Normand apprendra le picard, ou le Picard apprendra le normand. Ajoutez un Français qui n’entend ni le normand, ni le picard, mais qui représente l'autorité, mais qui est instruit, mais qui a du prestige, et avec qui les deux autres sont nécessairement en rapport : le Normand et le Picard apprendront tous deux à parler français, pour imiter leur supérieur et pouvoir communiquer avec lui; et, comme, au moyen de ce trucheman, ils Pourront aussi se comprendre lun l’autre, le Normand n’apprendra pas le picard,

le Picard n’apprendra pas le normand ; ces deux patois, conservés quelque temps encore au scin de la famille, ne seront bientôt plus parlés que par les vieilles gens : encore quelques années et il n’en restera que des débris. Mais il en restera des débris. Car le peuple n’apprend un idiome étranger que s’il en a besoin Pour communiquer avec ses semblables, et il l’apprend dans la mesure où il en & besoin. Picard et Normand n’apprendront donc du français que ce qu’il leur sera nécessaire de savoir. Or, les termes génériques suffisent en général à qui veut simplement se faire comprendre. Les patoisants emprunteront donc au français, outre la syntaxe et les principales flexions, termes qui désignent les genres d'objets, sans avoir souci de connaître les expressions nuancées propres à chacun de ces objets. Ils n’apprendront que le terme générique français, par exemple le mot scie ; s’il faut parler d’une espèce particulière de scie, ils emploieront le mot de leur patois : ils diront, s’ils sont normands, godendard, etc.

N'est-ce pas ce qui est arrivé au Canada ?

De là, sans doute, la pauvreté de notre vocabulaire français, notre ignorance des termes spéciaux, des termes techniques.

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Allons plus loin. Si les premiers arrivés, les plus nombreux et les plus considérables d’entre les habitants d’une localité forment un groupe homogène, parlent le même dialecte, ils exerceront une influence plus grande, noïeront presque les groupes venus plus tard, et dans une certaine mesure feront prévaloir leur manière de parler ; c’est-à-dire qu'ils imposeront les formes qui leur sont propres dans tous les cas où l’on aura recou:: au patois.

C’est encore ce qui dut se passer dans les commencements de la colonie. Les Normands, premiers arrivés, formaient aussi le groupe Lu»; ène

le plus nombreux. Ajoutons qu'ils étaient les plus considérés. Une lettre de Colbert à M# de Laval, écrite de Saint-Germain, le 18 mars 1664, et dont l'original est conservé dans les archives du Sémi-

naire de Québec, montre qu’on les trouvait, avec les émigrants des provinces voisines, plus laborieux que les autres, et plus zélés pour la religion :

Comme pendant le séjour que vous fistes icy, écrit Colbert à l'Évêque de Pétrée, vous me tesmoignastes que les gens des environs de la Rochelle et des Isles circonvoisines qui passoient en la Nouvelle france estoient peu laborieux et mesme que n’estant pas fort séléz pour la religion ils donnoient de mauvais exemples aux anciens habitants du pays qui avoient plus de docilité, le Roy a pris résolution suivant votre advis de fe.

lever 300 hommes cette année en Normandie et dans les Provinces circonvoisines qui seront conduits sur des vaisseaux marchants frettezs par des particuliers qui m'ont été produits par le Père Ragueneau... En sorte que j'espère que ce secours tournera effectivement à l'avantage du Pays, de mesme que les autres que sa majesté a déterminé d'y envoyer tous les ans par la même voye...

Il n’est donc pas étonnant que le normand ait laissé sur notre parler une empreinte plus profonde que les autres dialectes.

Là où le normand et ses sous-dialectes n’ont pu exercer cette influence prépondérante, il semble que les formes dialectales aient plutôt persisté qui n'étaient pas particulièrement caractéristiques d’un patois et se trouvaient dans les parlers de plusieurs régions. C’est l’origine au Canada d’un grand nombre de produits dialectaux qu’on ne saurait rattacher à un patois plutôt qu’à un autre, qui sont communs à tous les parlers de l’ouest, du nord-ouest et du centre, et qui par là même eurent plus de force pour résister au français.

Si l’on tient compte de tous les éléments du problème, il est impossible d'expliquer d’autre façon comment le franco-canadien s’est formé, comment il a pu devenir uniforme sans être absolument homogène, français sans être toujours classique.

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Notre parler continue son évolution vers le fran- Çais littéraire,

Nos formes dialectales disparaissent les unes après les autres, et il est permis de le regretter. Ces notes du parler ancestral nous sont chères. Les plus légitimes et les mieux venus de nos vieux mots patois, nous voudrions les conserver et qu’ils fussent admis dans notre littérature. Car les patois sont vénérables, et c’est plaisir d’en retrouver le souvenir sur nos lèvres...

O douceur de tremper sa bouche A leurs vieux mots ! (FÉRE?.)

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Franco-canadien, à quel parler faut-il proprement donner ce nom ?

Comme en d’autres pays, il y a au Canada trois espèces de langage : celui des gens instruits, celui du peuple des villes et celui de la population rurale, des paysans, des habitants.

Au point de vue dialectologique, les deux premiers n’offrent que peu d'intérêt. La classe instruite parle ici, avec plus ou moins de correction, le français classique ; et c’est aussi, mais avec des anglicismes et les déformations ordinaires, le langage de l’ouvrier des villes.

Par franco-canadien, entendons plutôt le langage de nos populations rurales, de celles qui, éloignées des villes et des centres manufacturiers, ont moins subi l'influence du français classique et d’autre part n'ont pas été atteintes par Pinfiltration d’un idiome étranger ; là, s’est maintenu, s’est développé le parler ancestral. C’est le seul qui mérite d’être étudié au point de vue scientifique. On s'occupe des deux autres pour les corriger, les épu-

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rer ; mais, par l’uniformité de son aspect général, comme par une certaine diversité dans son vocabulaire, par la variété de ses produits dialectaux et par le contour imprécis de ses aires phonétiques, le parler rural, caractéristique du Bas-Canadien, et dont l’usage est un brevet de nationalité française, présente à l’observateur curieux des problèmes philologiques des phénomènes intéressants.

Sur l’histoire interne de notre idiome en Amérique, sur son origine, sur les éléments qui l’ont formé, les témoignages sont rares et peu sûrs, de telle sorte que, dans l’état actuel des recherches, ce serait souvent un pas hasardeux que de trancher péremptoirement. Sur plus d’un point, tout au plus peut-on suggérer des solutions, proposer des explications, qui valent par les faits sur lesquels on les appuie, par les raisonnements dont on les soutient.

Plusieurs paraissent avoir décidé de la nature du franco-canadien un peu hardiment ; après une information suffisante à peine pour justifier des conjectures, ils ont donné comme faits établis ce qui n’était qu’hypothèses.

Les uns se sont laissé entraîner, semble-t-il, par un patriotisme mal avisé. Désireux avant tout de trouver de la naissance à notre langage, et d’autre

part imbus de cette vieille erreur que patois serait synonyme de jargon et que les parlers provinciaux seraient du français corrompu, ils ont pensé qu’il était peu honorable de reconnaître l’existence d’un élément dialectal chez nous ; et, parce qu’ils ne retrouveraient pas sur les lèvres de nos paysans, intégral et homogène, le parler de l’une ou de l’autre province, mais un fond archaïque commun au français et aux autres dialectes de la langue d’oui, ils ont affirmé que le franco-canadien ne présentait aucune trace de patois, que c'était la langue classique du XVI: siècle, voire du XVIL.

D’autres, pour avoir remarqué de notre langage ce qui s’écarte du français moderne et n’avoir pas poussé plus loin l'enquête, ont pu conclure que le franco-canadien était du français corrompu.

Quelques voyageurs, frappés par la persistance chez nous de certaines formes normandes, ont cru retrouver dans le franco-canadien un patois français homogène.

Une quatrième école, enfin, et celle-ci d’esprit scientifique, a vu dans notre parler un dialecte distinct. Mais on s’est récrié, comme si le mot dialecte n'avait pas ici une valeur relative et que par cette appellation notre langage eût été exclu de la famille des parlers français. (C'était faire une

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chicane de mots, et il semble bien que, pour s’entr’accorder, il eût suffi de s'entendre d’abord sur une exacte définition de la langue, du dialecte, et du patois.

Le langage des Canadiens français n’est pas encore connu tellement qu’on puisse, l’ayant analysé, dire avec précision quels éléments l’ont formé, dans quelle exacte proportion chacun d’eux ya contribué ; mais on aperçoit bien que ce n’est ni le français classique, ni un patois pur, ni un français corrompu, et que cependant il accuse des particularités assez saillantes et assez d’uniformité, sur toute l’étendue du territoire, pour constituer un parler régional... car on abuserait peut-être du langage en l’appelant un dialecte.

Le franco-canadien est donc un parler régional,

relativement uniforme, sans être homogène, et que caractérisent des formes patoïses diverses, incorporées au français populaire commun du nord de la France. Ajoutons qu’il a gardé, comme tous les parlers exportés, un caractère archaïque par rapport à celui de la mère patrie, et, en même temps, a emprunté aux langues avec lesquelles il s’est trouvé en contact quelques éléments étrangers,

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Le but de cette étude est de montrer, par quelques témoignages, choisis entre mille, que tel est bien, en effet, le caractère du franco-canadien.

« Sur les bords du Saint-Laurent, dit M. Rameau de Saint-Père, notre langue n’a pas plus dégénéré que notre caractère.»

Dans notre province de Québec, que la France jadis découvrit et peupla, les institutions, les lois, les coutumes, la langue sont françaises ; nous gardons, comme nous ferions d’un héritage sacré, traditions, mœurs et parler des ancêtres. Nos armes portent cette devise : JE ME souviens. Et cela veut dire, non seulement : « Je me souviens de la 5 France, de la grande patrie et de sa langue », mais Fi ‘| aussi : «Je me souviens de la Normandie, du CRE Perche et de la Bretagne, de la Picardie, du Maine : a et de l’Anjou, du Poitou, de l’Aunis et de la Sain- F4 tonge, du Berry, de la Champagne et de l’Angou- ; mois... Je me souviens des petites patries et de l: leurs parlers. » °

J’ai essayé de montrer quel fut le sort des parlers populaires, dans le mélange de Français, de Normands, de Saintongeois, de Picards, de Berriauds,

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de Poitevins, etc., France, bientôt patois,

et comment le français parvint

et que les parlers langage des traces nombreuses.

le caractère archaïque parler paraît d’abord.

nt voir. Pour l'intérêt

citons le mot agès ou ajet (ajè).

Il est sûrement attesté ; mais les vieillards sur-

tout paraissent s’en servir ; la jeune génération le

connaît moins.

Agès ou ajet s'emploie au C

acceptions différentes .

1° Les douze jours, Noël ;

2° Présage, Pronostic, indice quelconque, et manière d’agir, agissements :

3° Êtres d'une maison :

anada dans quatre

ou les six jours, qui suivent

qui peuplèrent la Nouvelle-

à dominer et à ne laisser subsister que des débris de

4° Complément, comble de la mesure.

1° Les douze jours, ou les six jours, qui suivent Noël.

D’après une tradition, le temps qu’il fait du 26 décembre su 6 janvier indique le temps qu’il fera durant les douze mois de l’année suivante ; le 26 décembre Correspond au mois de janvier, le 27 au mois de février, et ainsi de suite jusqu’au douzième jour après Noël, qui indique le temps du mois de décembre. Les vieux remarquent le temps qu’il fait, par exemple, le 30 décembre ; s’il fait beau, il fera beau aussi en mai suivant : « Les ajets l'ont dit. »

Cette première acception a été relevée à Terrebonne, à Saint-Jean et à Saint-Laurent (Iled'Orléans), à la Rivière-Ouelle, à la Rivière-du- Loup-en-bas, à Saint-Denis-de-Kamouraska et à Rimouski. A la Rivière-Ouelle, un des sujets entendait par ajets des cercles ou des rayons observés autour du soleil levant et qui annoncent pour la journée de la pluie, du vent ; jusqu’à cette heure, cette observation est isolée ; peut-être aje. désigne-

t-il plutôt, dans cette localité, tout signe de mauvais

temps, ce qui serait simplement une extension du premier sens.

A Saint-Hyacinthe, à Saint-Roch-de-l’Achigan et à Saint-Joseph-de-Beauce, ajets a aussi été signalé, et avec le même sens qu’à Terrebonne, etc. Mais là, les ajets ne comprennent que les six derniers jours de l’année et indiquent par conséquent

le temps des six Premiers mois seulement de l’année suivante,

Ailleurs, dans une région sible de délimiter et sur la précis manquent encore, Rivières ou de Nicolet, ce leraient pas les ajets, Remarqué autrefois, aujourd’hui.

Pris en ce sens, ajet appartient aux parlers du Bas-Maine et de Anjou. © A Ampoigné (Anjou), la même tradition et le même mot existent ; là, les ajè (ou acè) se comptent, comme à Saint-Hyacinthe, du jours de Noël à la fin de l’année et indiquent le temps probable des six premiers mois de l’année

suivante. Dans le Bas-Maine, pandu :

qu’il nous a été imposquelle des renseignements aux environs des Trois- 8 douze jours ne s’appelmais les journaux (jurné).

ce terme est peut-être perdu

un dicton est ré-

Entre Nau et l’année C'est les jours des achets.

(1) Dornis, Glossaire des Parlers du Bas-Maine.

Dans l’arrondissement de Segré (Anjou), on prétend, comme ici, que les douze jours qui suivent Noël indiquent le temps qu’il fera pendant les douze mois de l’année ; « mais, dit M. E. Queruau- Lamerie, je ne les ai pas

entendu nommer jours d’ajet. » &)

2° Présage, Pronostic, indice ; manière d'agir, agissements.

Acception qui n’est peut-être qu’une extension de la précédente, à Saint-Hyacinthe en emploie encore ajet pour désigner toute espèce de pronostic, de présage. Ainsi les paysans disent : « S'il fait clair dans la grange la nuit de Noël, la grange sera vide (c’est-à-dire: la récolte sera maigre) ; s'il LA fait noir, la grange sera pleine (c’est-à-dire: la récolte sera abondante) » ; et ce dicton est un ajet.

A Saint-Anselme-de-Témiscouata, ajet a une signification analogue : c’est la manière d’agir d’une Personne, ses agissements, ses habitudes, qui font prévoir ce qu’elle fera.

donne de bons ou de mau conduite, ses dispositions, tère font bien ou mal aug

Un enfant, par exemple, vais ajets, suivant que sa ses aptitudes, son caracurer de son avenir. De même, on prévoit, par les ajets de quelqu'un, ce

qu’il fera ou ne fera pas.

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(1) Revue des Traditions Populaires, XVIII, 267.

PRINCIPAUX CARACTÈRES pu FRANCO-CANADIEN 45

Cette dernière acception est normande. A Vire (Calvados), ajet s'emploie en effet dans le sens d'habitude, de manière d’agir. (”

À Bons-Tassilly (Calvados), ajet a été relevé au sens d’adresse (à faire un travail). ® Cette acception paraît inconnue au Canada. Nous disons plutôt : «Il a l’adon pour faire ce travail », c’està-dire: il a le tour de main, l’adresse voulue.

3° Êtres d'une maison.

L'emploi d’agès en ce sens a été signalé dans la région du Saguenay et dans le comté de Charlevoix. Ailleurs dans la province de Québec, on dit Léz è:r, pour les êtres d’une maison.

Avec ce sens, agès appartient au patois picard et au vieux français. On le trouve dans le Dictionnaire du Patois picard de Corblet : « Agès : êtres d’une maison.» Il est enregistré par La Curne : « Dégagements, issues commodes pour aller d’une chambre ou d’une rue à une autre », et par Godefroy : « Êtres d’une maison, passage ». DuCange le rattache au latin populaire aggestus : « Aggestus videtur esse ambitus incinctus sylvæ. Ab hac voce nata, ni fallor, apud nos, in quibusdam provinciis,

(1) DoBois, Glossaire du Parler normand.

(2) Denis, Patois, de Bons-Tassilly, dans la Revue des Parlers populaires, I, 139.

dien sem l’aui pica nière Le et le

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() ce sen

Poitor

= sac dl

vulgaris loquendi formula : sçavoir les agés d’une Maison ou d'une ville, pro scire vias et itinera.» Cotgrave donne aussi ce sens au mot agiers. Le normand a encore agers : « Connaître les agers d’une maison, dit Moisy, c’est en connaître la distribution.» (:)

4° Complément, comble de la mesure.

Ce quatrième sens du mot ajet a été relevé dans le comté de Dorchester. C’est ce qu'ailleurs les Cansdiens appellent le robinet ou le {rait, quand il s’agit d’un liquide.

Et cela nous ramène au normand. Tel est, dans le Calvados, dit M. Guerlin de Guer, le sens de ce mot. (2?)

Il se trouve donc que des quatre acceptions canadiennes du mot agès ou ajet, l’une nous vient vraisemblablement du Bas-Maine ou de l’Anjou ; l'autre, de la Normandie ; la troisième, d’origine picarde, se rattache au vieux français ; et la dernière est aussi normande.

Les mots canadiens ne sont Pas tous aussi riches, et le plus souvent, pour retrouver dans notre lexique

(1) Dict. du Patois normand. — On trouve aussi ajets avec ce sens en Savoie. (L. VIaNON, Ree. de Phil. fr, XVII, p. 308.) (2) Revue des Parlers Populaires, II, 44. — Aussi dans le Poitou. (L. Vianon, loc. cit.)

l'apport de patois différents, il faut examiner plus

d’un vocable.

Par exemple, cintre (planche de labour où aboutissent les sillons d’une pièce de terre) a pu nous venir de la Saintonge ou du Maine ( ; about (même sens) a dû être apporté du Berry.

Nous devons probablement débagager (déménager, déguerpir) au normand, et décaniyer (même sens) au saintongeois. ® De même sont respectivement normands et poitevins les synonymes : cliche et débord (diarrhée), s’accouver ® et s’agrouer (s’accroupir). Ce dernier terme se rattache au vieux français accrouer.

Achaler, au sens d’incommoder, fatiguer, en parlant de la chaleur, serait de la Saintonge ; au sens d’ennuyer, d’importuner, il appartiendrait plutôt aux parlers d Bas-Maine.

Notre pronom a, al (elle) est usité dans la Normandie, dans le Maine, dans la Picardie, dans

(1) Cintre est d’ailleurs très répandu sur le sol français. (Cf. Tuomas, Mél., 44-46.)

(2) Débagager et décaniyer se retrouvent aussi en Lorraine et dans le Lyonnais, le second en outre en Picardie, dans le Berry et dans le français populaire. (L. Vianox, Loc. cit.)

(3) S'accouver a ét8 aussi relevé en Savoie. (Diot. Sao. de Constantin et Désormaux.)

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l’Aunis, et dans tout le centre de la France, mais cette forme est surtout bourguignonne.

Le peuple, chez nous, prononce la nasale 4 comme les Picards : à, et la consonne j comme les Saintongeois : j{h] ; il dit, par exemple, arjè ou arhä (argent), et même arhà comme les Charentais de la Tremblade.

Casuel, employé pour fragile, est normand ; signifiant maladif, c’est un santonisme,

Nous disons n6 dé (nous deux) comme les Bourguignons, et nut me:r (notre maire) comme les Normands.

Voici encore quelques-uns des mots normands connus au Canada :

berl-7 » ‘èrlädé) =fläner.

bu 10: à 1 vè:#) = pont de pantalon.

botter (boté) =s’attacher aux pieds des chevaux, en parlant de la neige,

bacul ) (baku) = palonnier.

catalogne (kàtalog) = sorte de couverture de lit.

cani (kâni) =qui a mauvais goût, vieux, moisi, en parlant d’un aliment.

chouler (culé) = exciter (un chien).

(1) Ce mot peut aussi être attribué au Poitou. (V. le Gloss. de LALANNE.)

Fr fafiner (fèfiné) = hésiter, tergiverser.

frigousse (frigus) =espèce de mets.

gravois (grâvwa) = gravier.

| godendard % (godädè:r) = grande scie.

gadellier (gadèlyé) et gadelle (gadèl) = groseillier et R groseille à grappes. la jaspiner ® (jaspiné) = babiller.

jouquer ® (juké) = percher, jucher. l limer (limé) = pleurer à demi, en parlant des en- na; fants. b mucre (mukr) = moite, humide. b pas guère (pé gé:r) =fort peu. b qu’ri (kri) = quérir, chercher. b ratour (râtu:r) = détour, ruse. b tout récopié (tu rekdpyé) =tout craché, peint trait ch pour trait, parfaitement ressemblant. dé soue (su) =loge à porcs. Ja tasserie (td:sri) =partie de la grange où l’on en- leur. tasse les gerbes. ga teurd (tè:r) =tordu. dos tocson (tdks5) =homme grossier. qu tondre (tô:dr) =amadou. Etc. Le pill pla

(1) Ce mot peut aussi être attribué au Poitou. (V. le Gloss. de LALANNS.)

En voici d’autres,

qui sont plutôt saintongeois :

endormitouère (Gädormitwèr) =sommeil.

avenant (avna[è]) =affable, courtois.

enfarger (äfarj[h]é) = mettre des entraves.

Rgranger (ägrä:jlhlé) = mettre (la récolte) dans la grange,

bagoulard (baguld:r) = bavard.

berdasser (bèrdàsé) = faire du bruit, faire le ménage.

basir (bazi:r) = être perdu, disparaître.

bauche (b6:e) = course.

braque (bràk) = toqué, fou.

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bouler (bulé) = maltraiter. FE

bouse (buz) =fiente de vache. Fa it Chérant (cé:ra[è]) =qui vend cher. j Lis décesser () (désesé) = cesser. Fra fanferluches Gäfèrlue) = Parures de peu de va- ; F4 : ur. " He F Jagouet (gàgwèt) = gosier. L Ê

gingeollent (G8:jdla[8]) = gai, folâtre.

quart (kd:r) = tonneau.

Macher (mècé) = meurtrir,

Pileau (pilé) =tas.

place (piàs) =plancher.

Ca (1) Aussi relevé en Savoie.

2 me

ripe (rip) =ruban que le rabot enlève du bois.

sagant (sàgä[è]) = malpropre.

tinette (tinèt) =futaille où l’on met du beurre.

trâlée (tr4:lé) =foule, grand nombre.

trut (trut) =sorte de jeu de cartes. Etc.

On pourrait allonger presque indéfiniment ces listes, et en dresser d’autres qui comprendraient des produits caractéristiques d’autres patois.

Quant aux archaïsmes français, nous en avons un grand nombre. Citons : amain =commode, facile à manœuvrer ; à coup =subitement, tout à coup ; alis= mal levé, en parlant du pain ; accordant = conciliant ; arrouser =arroser ; flambe = flamme ; espérer = attendre ; donaison = donation ; airer = aérer ; airrhes=arrhes ; consulte consultation ; soldart =soldat ; s’assir =s’asseoir ; etc. Ces bons vocables de jadis se trouvent aussi, pour la plupart, dans les patois : nous viennent-ils des provinces ou de l’Ile-de-France? De même, un grand nombre des produits patois qu’on remarque ici furent autrefois relevés aux environs de Paris : les avons-nous reçus de l’Ile-de-France ou des provinces ? Il n’importe : ceux-là n’en sont pas moins français, et ceux-ci dialectaux.

Certaines formes, peu nombreuses, paraissent nous être propres. Du verbe achaler, les parlers

du Bas-Maine ont tiré achalation (ennui) : nous en avons fait achalerie et achalage (m. s.). — Du lat. album+-ellum, le normand & fait o:bé, avec chute de F2; nous disons 6:bèl ; l’L est-elle tombée, en normand, après le XVIIe siècle ? () ou bien avonsnous ici même substitué le suffie -l au srixe français -ier (<— lat. -iarium) ? — Le produit canadien abrué ne peut venir du normand abreru ñ lavons-nous fait sur la forme du Bas-Maine abærvwé ou directement sur le français abreuvoir ?

Il faut indiquer aussi les mots tirés des langues indigènes : aragan, micouenne, nigog, tobaganne, etc., et les mots anglais naturalisés au Canada : Litr (+— ang. light = lumière, phare) ; kä:tuk (— 8ng. cant-hook=grappin) : litus (<— ang. lighthouse=phare) ; dràv (— ang. drive =flottage) : tébd:r (— ang. tea-board = cabaret) ; kô:sûrn (— ang. concern = société commerciale) ; etc.

Ajoutons enfin un certain nombre de mots anglais et américains introduits sans changement dans le franco-canadien : cheap=à bon marché ; coat= veston, jaquette, pardessus ; caucus =réunion secrète de partisans politiques ; blizzard = violente tempête d’hiver ; etc. — des anglicismes de sens,

(1) Voir la Revue des Parlers Populaires, t. II, p. 30.

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