IV. Plan et but de l'édition
Nous avons traduit la rédaction arabe d'après l'édition de SiKE, reproduite dans Thilo, en la comparant aux exemplaires syriaques déjà publiés ^ Les manuscrits de Rome et de Florence, que nous n'espérions pas voir quand ce travail fut livré à l'impression, n'ont pu nous servir pour la constitution du texte ^.
Des différents exemplaires actuellement accessibles de la rédaction arménienne, nous avons pris comme base le seul complet, qui du reste ne semble pas le plus mauvais. Si l'on tient à faire connaître aussi les autres, un simple choix de variantes, évidemment, ne suffit pas : il faudrait les traduire tout au long. Nos lecteurs nous pardonneront sans doute d'avoir pensé que ce travail ne valait pas la peine et que le Lwre arménien de V Enfance a pour principal, sinon pour
1. Pour les règles pratiques suivies dans la traduction et l'annotation, voir t. I, p. xxviii-xxx. Nous sommes redevable à M. l'abbé Lejay de plusieurs indications utiles.
2. Celles de nos corrections qui se sont trouvées confirmées par ces manuscrits ont dû être laissées à l'état de conjectures (oh. X, note 1; xi, note 2; xxxvni, note). Nous en avons supprimé une, reconnue mal fondée, et ajouté, d'après le ms. du Vatican, la note 3, au ch. xxxviii. s'il avait été possible de prévoir dès l'origine à quoi tournerait le présent travail, il eût été plus court et plus simple, à tous égards, de commencer par republier un meilleur texte de VÉvangile de l'Enfance. Cette édition préparée après coup suivra, nous l'espérons, la tra« duction qu'elle aurait dû précéder.
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unique intérêt, de refléter la contexture générale de l'apocryphe dont il est une survivance lointaine. D'autres estimeront plutôt que nous avons déjà dépassé la mesure et qu'un résumé synoptique eût mieux fait leur affaire, à la seule condition qu'il fût exact et complet. Complet, il pouvait l'être, mais exact? En abrégeant de tels récits, on les dénature, quoi que l'on tente. Un sommaire, si détaillé soit-il, ne laisse plus voir nettement à quoi prétendaient ces indigentes et monotones amplifications. A mesure qu'elles perdent le tour vivant et animé qui fait l'intérêt propre d'un roman, bien ou mal écrit, elles prennent plus ou moins le caractère d'une nomenclature de faits, présentés comme historiques et auxquels, avec beaucoup d'ignorance et de crédulité, il est possible d'ajouter foi. Cette apparence est-elle juste? En déroulant plus patiemment le fil de ces contes enfantins, on a au contraire l'impression de lire des Mille et une Nuits chrétiennes, qui n'ont jamais pu être prises au sérieux que par accident et à la faveur d'une exégèse naïve ou menteuse. Même en y regardant de très près, on a peine à découvrir l'intention perverse qu'y auraient mise les sectaires qui passent pour les avoir inventées. Le fait est que les Arméniens jacobites, quand ils eurent oublié de qui elles venaient, n'y aperçurent plus l'hérésie de leurs ennemis les nestoriens. Aussi bien se pourrait- il qu'elle n'y fût pas, et cela, pour la raison fort simple que les nestoriens ont, comme d'autres, pris leur bien où ils le trouvaient, même chez des auteurs orthodoxes. En tout cas, cet exemple prouve une fois de plus combien les formules doctrinales des sectes
iviil INTRODUCTION.
d'Orient sont restées étrangères à leur conception pratique de la personne du Christ. Le plus probable, c'est que les auteurs de cette pauvre littérature n'ont visé qu'à détourner sur des fictions religieuses ce goût des récits merveilleux, qui fut jadis et qui reste encore si développé chez les populations orientales. Ils y ont réussi au point que l'Eglise eut peine à lutter contre la séduction de ces livres malsains quand même ^ sinon impies. Elle ne réussit pas à les empêcher de pénétrer jusqu'au fond de l'Occident, où ils trouvèrent partout de pieux moines pour les copier, des traducteurs pour les vulgariser et des métromanes pour les mettre en vers. Les bonnes gens qui lisaient ces histoires les admiraient, s'en étonnaient, s'y édifiaient peut-être sans songer à mal, un peu comme nos ancêtres s'émouvaient aux mystères de leurs naïfs dramaturges, en se défendant tout ensemble d'y croire et d'en douter. C'est leur sens poétique et non point tant leur théologie qui est en faute, si, cherchant à se figurer la jeunesse du Christ, ils n'ont rêvé que ces peintures indignes de leur foi.
Il n'en est pas moins vrai que c'est un sujet de réflexions affligeantes que de voir la vie du Sauveur servir de thème à ces inventions qui n'échappent à l'inconvenance qu'en sortant de la raison. Tout n'y est pas mal inventé au point de vue de la psychologie
1. Voir la très juste appréciation de M. Bardenhewer sur le pseudo-Thomas {Geschichte der altchristlichen Literatur, t. I, Fribourg-en-B., 1902, p. 402).
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populaire. Un criminaliste, par exemple, pourrait s'amuser à noter dans ces anecdotes où l'on voit invariablement le petit Jésus accusé à faux par ses camarades, des traits assez bien observés sur le témoignage des enfants ^ De loin en loin, l'insipide narration s'anime de quelque note vive ou gracieuse. Mais l'inspiration morale y reste partout tristement inférieure au sujet, et, malgré tout, on est forcé de se demander comment les mêmes lecteurs ont pu se plaire à ces récits et comprendre l'Evangile.
Il ressort de là une leçon qui aide à mieux juger un autre genre de littérature, où l'imagination s'est parfois mêlée d'embellir la vérité. En voyant comment des chrétiens se sont laissé raconter l'enfance de l'Homme- Dieu, on s'étonnera moins qu'il soit arrivé aux bons hagiographes du vieux temps d'interpréter la vie des saints d'après un idéal insuffisant. Et l'on comprendra mieux aussi que, précisément pour éviter de leur faire injure, il faut savoir se demander à propos dans quelle mesure ils voulaient être entendus au pied de la lettre.
1. Cf. D"^ E. DupRÉ, Le Témoignage, dans Revue des Deux- Mondes, t. LV(1910), p. 357-63.