CHAPITRE PREMIER
Tableau général de la distribution des objets de consommation, ou du Commerce intérieur.
A*SBMïsr. — i. Comment le» Produit» arrivent ru* Consommateurs ; — 3. Nécessité des Marchands intermédiaires entre la production et 1* consommation; — 3. Un principe d’économie redouble ou simplifie spontanément les degrés do ces intermédiaires ; — 4. Leur nombre dépend de la nature et de la provenance des objets de consommation 5. Ventes à crédit ; — 6. Individus occupés à ramasser les débris de Certains objets de consommation, pour les reporter aux Manufactures ; — 7. Chaîne qui unit toutes les classes de producteurs , de ronsonrmatenrs et d’intermédiaires; — 8. Le commerce extérieur uc doit pas faire dédaigner l’intérieur.
I. Parmi les phénomènes que présentent les pays civilisés, le plus digne de méditation est celui qui frappe le moins à force d’être commun. Chaque jour, de tant d’individus si nombreux , chacun doit rencontrer sa subsistance et une multitude d’objets nécessaires à ses besoins ; si l’on comptait parmi eux ceux qui ont fait naître par eux -mêmes ou qui de leurs mains ont rendu propres à leur usage les choses qu’ils consomment, on trouverait que c’est le moindre nombre , du moins dans les villes ; et cependant tout se trouve à point; une sorte de pouvoir supérieur et caché a fait préparer, comme par
enchantement, toutes les choses qui servent aux nécessités , à l’aisance, aux jouissances, suivant que chacun peut les paÿer. Ce grand pouvoir c’est le commerce ; il établit seul cette réciprocité de services, qui procure à tous sans effort ce que l’homme isolé n’aurait pu faire par lui-même; il fait concourir tous les bras et tous les talens. Associant pour ainsi dire les hommes , il leur distribue le travail commun de manière à ne laisser à faire à chacun que ce qu’il sait le mieux. Il échange tous les produits ; il les façonne; il les apporte ]en tous lieux, et surtout il les divise de manière à les mettre à la portée de tous les individus : car, sans ce bienfait ses autres efforts seraient inutiles.
II. Sous la hutte d'un pâtre, une nécessité trèsimpérieuse peut seule obliger à sacrifier un bœuf pour s’cn repaître. La famille la plus gloutonne , après avoir, apaisé sa faim , ne pourrait éviter de laisser perdre une grande quantité des alimens qu’offrait cette ressource coûteuse et disproportionnée; mais au milieu d’un certain nombre de maisons , il s’établit un spéculateur , qui se charge de procurer à chaque ménage la portion dont il a besoin. Le bœuf, dépecé par les soins que cet intermédiaire seul pouvait prendre , fournit la subsistance à tous sans déchet pour personne. Cette distribution se renouvelle toutes les semaines dans un village; dans les villes elle est journalière, elle se multiplie des milliers de fois dans les capitales. Alors, par une combinaison industrieuse, toutprofite: la graisse , les entrailles, les os, la corne servent à d’autres besoins ; le sang , le fiel , à d’autres arts. Qui pourrait nombrer les emplois variés de la peau préparée , divisée , utilisée jusque dans ses moindres
lanières? Qui pourrait compter aussi le nombre de mains salariées pour ces opérations , les unes vulgaires, les autres d’un travail recherché? Mais je ne ■ considère en ce moment que la population occupée à la distribution des produits du sol et des arts : je les sépare un instant de ceux qui s’adonnent à les façonner.
On ne cultive , on ne recueille , on ne fabrique que pour la consommation ; et en dernier résultat , la consommation est toute de détail; nous voyons bien les ateliers opérer en masse sur de grandes quantités de matières , mais pour les transformer seulement , et c’est dans leur nouvel état qu’elles sont distribuées par parcelles. De nombreux tonneaux d’huile sont jetés ensemble dans la chaudière du savonnier; mais le savon qui en sort se vend et se revend jusqu’à ce qu'il parvienue dans les mains d’un marchand chez qui le particulier puisse s’en fournir d’un pain , et le pauvre d’une pièce.
Dans la résidence d’une population peu nombreuse, chaque objet de consommation n’occuperait pas assez un marchand. Le bénéfice qu’il peut faire sur ses reventes ne pourrait payer suffisamment ses frais et sa peine. Il se fait distributeur de toutes choses à la fois, depuis le morceau d’amadou jusqu’aux vêtemens, et souvent jusqu’aux remèdes; niais plusieurs boutiques s’établissent en concurrence aussitôt que la consommation y suffit. Dans les lieux plus habités, les concurrens se partagent tacitement les objets dont ils se chargent de fournir le pays. Il se forme des magasins séparés pour différentes branches d’approvisionnemeus. Dans les grandes villes, on trouve des marchands par chaque quartier, et pour chaque ar-
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licle. Les assonimens , plus considérables en quantité et plus complets en espèces , sont plus circonscrits clans un seul genre. Rien n’étonne plus à Paris des étrangers, arrivant même des plus grandes villes, que de voir tel objet de fantaisie, comme les menus cfrneinens de nacre, d’acier, etc., qu’il n’aurait supposé que l’accessoire de quelque industrie considérable, avoir en grand sa manufacture et ses magasins spacieux en gros et en détail.
III. Un même principe, l’économie bien entendue, dispose de ces concentrations ou de ces divisions opposées de travaux et de distributions; c’est parce que celui qui fournit à plusieurs peut tout utiliser sans rien laisser perdre, qu’il sait donner à juste prix ce que chacun n’aurait eu qu’à grands frais.
Quand un article de consommation , pour être bien et économiquement confectionné , ne peut l’être en tout lieu; quand d'ailleurs la nature des travaux nécessaires pour sa fabrication en grand ne peut s’accorder avec le soiu minutieux de le distribuer en détail , ce qui est très-général , il faut indispensablement que des marchands se chargent du soin de cette distribution. Il en faut un nombre suffisant, relativement à l’étendue da marché qu’ils doivent alimenter ; il en faut même pour l’avantage qui revient au public de la concurrence. L’économie règle encore d’une autre manière la répartition entre ces marchands des divers objets dont ils pourraient garnir leurs magasins. Chacun d’enx ne gagnant qu’à mesure qu’il vend, et son capital étant limité, il est obligé de borner ses achats , et d’employer son argent de préférence aux artilces qu’il écoulera le plus tdl , et dont il pourra renouveler l’assortiment le plus fréquemment. Il faut
beaucoup (l'objets en petite quantité pour espérer ce résultat, si l’on compte sur peu de chalands. Quand il y en a beaucoup , et assez pour entretenir l’activité de nombre de marchands, le débouché est mieux assuré, et chacun peut s’adonner spécialement à )a vente d’un article. Par là , il a moins de nonvaleurs, ou de fonds de magasin. Il est connu dans le public pour être mieux assorti dans les articles auxquels il se tient; il est en état de bien savoir ce qui convient à ses consommateurs ; il peut étudier les moyens d’avoir les meilleures qualités aux moindres prix.
Le principe qui établit et répartit ces intermédiaires, décide combien de degrés il peut y en avoir en tre le producteur et le consommateur. Il semblerait d’abord qu’il n’en faut point; que le consommateur, en recourant aux sources , épargnerait le bénéfice que prélève chaque marchand. Il est facile de se convaincre que ce serait là un faux calcul. D’abord , nous venons de faire sentir que le producteur ne pourrait se charger à la fois de la production en grand et de la distribution en détail. Mais envers le particulier , pour rendre sensible l’absurdité delà maxime, il suffit de la pousser à ses derniers termes. Pourquoi n’épargner que le profit du marchand? Pourquoi ne pas économiser aussi celui du fabricant? Nous sommes obligés de reconnaître que , la chose fût-elle possible , il faudrait, pour qu’elle tournât à compte, que le particulier, faisant tous les métiers à la fois, fût certain de ne pas dépenser dans chacun , malgré le désavantage de ne le faire qu’en petit et avec moins d’adresse, au delà de ce que celui qui en fait sa profession s’attribue de bénéfice; mais il en est de meme envers
le marchand ; pour se passer de lui , pour ne pas se soumettre à son entremise et au prix qu’il s’en arroge* il faudrait être sûr de ne pas perdre davantage en temps, en faux frais multipliés, et en avance d’argent.
1Y. Au reste , la nature et la provenance des objets influent sur le mode de leur distribution. Il est des denrées qui croissent partout, et qui s’emploient sans altération ou au moyen d’une manipulation facile. Elles naissent, pour ainsi dire, en détail, comme elles se consomment, et se trouvent ainsi sous la main de chaque individu ; elles n’ont guères besoin que d’une place de marché , ou tout au plus de quelque distributeur. Quelques denrées rurales , les légumes frais, les fruits, sont de ce genre. Cependant, ce qui croit dans les champs est déjà, pour les villes, comme une production exotique. Il commence à devenir indispensable d’avoir des marchands pour économiser le temps du producteur et du consommateur , déjà trop éloignés l’un de l’autre pour se chercher et pour s’attendre. Ainsi, les revendeurs s’établissent ; mais quand il s’agit de denrées dont la récolte n’appartient pas à toutes les saisons et qui sont susceptibles de garde, cette revente se change en spéculation compliquée ; il faut des magasiniers qui conservent, pour le besoin de toute l’année, ce qui s’est recueilli sur le sol en une seule fois. Cette spéculation devient , en outre , un véritable commerce, s’il faut aussi transporter la denrée d’un lieu à un autre, débarrasser delà surabondance et pourvoir à la disette locale. Enfin , lorsque la denrée ne croît pas partout où elle se consomme , ce commerce prend un caractère fort étendu. Tel est celui des
grains, des vins , des huiles d’olive , etc. Ici , les intermédiaires se multiplient. Le marchand débitant de vins de Paris ne peut traiter, par correspondance, avec le propriétaire des vignobles de Bourgogne ou du midi ; s’il va aux achats , il faut qu’il abandonne le soin de sa vente; d’ailleurs, il ne connaîtra pas le pays et n’y sera pas intimement connu. Il est donc probable qu’il y a pour lui économie, convenance, peut-être nécessité d’avoir affaire, sur les lieux, avec un marchand de vins qui traite et choisisse pour lui; qui lui soit responsable des qualités; qui lui procure les avantages locaux dont sont susceptibles les conditions de la vente et de l’expédition. Si cet intermédiaire sait son métier, sa rétribution , soit à titre <le droit de commission , soit comprise dans le prix d’une vente à forfait , sera une dépense abondamment compensée. 11 faut aussi distinguer le marchand de vins en gros et le marchand en détail. Celui-ci a besoin d’offrir à ses chalands toutes les qualités . et il n’a ni le besoin ni le moyen d’en faire de grandes provisions. Il faudra donc que, du moins pour les espèces qui ne sont pas le fonds de surconsommation journalière et calculable d’avance , il recourre à un marchand plus considérable que lui, en état de former ses assortimens en grand , parce que la consommation de celui-ci se compose d’un nombre de petits marchands qui , réunis , lui assurent un débouché proportionné; c’est ainsi que s’établit le commerce en gros et le demi-gros , qui alimentent les magasins de détail et les boutiques. S’il y a , dans le nombre, des degrés inutiles, c’est encore l’économie qui , d’elle-même, enseigne à les supprimer. Elle seule divise ou réunit ; elle retranche les rouages s'ils
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sont inutiles; mais elle en place là où leur concours accélère le mouvement et diminue les frottemens de la machine.
Les produits des manufactures se distribuent exactement de la même mauière. Le marchand d’un village auquel suffit une très-petite quantité de chaque espèce, et dont les consommateurs n’ont même l’idée, que de peu d’articles , ce marchand est, pour le fabricant, comme un simple particulier aux besoins duquel il ne peut se charger de fournir directement. Le marchand lui - même trouve mieux son compte de recourir, non à la fabrique, mais à un marchand en gros , son voisin , où il choisit ce qui convient à sa localité, où il borne sa demande au besoin , assortit tout son magasin avec un seul ballot, et surtout obtient du crédit, tandis qu’il ne trouverait pas d’acGès direct en fabrique.
Enfin, les marchandises et denrées qui viennent de l’étranger, ainsi que celles qu’on y envoie , ne peuvent guèreêtre traitées qu’en parties considérables. Les importations par mer le sont a peu près exclusivement par les négocians établis dans les ports. Travaillant sur de grandes masses , et pressés de leurs rentrées pour recommencer leurs expéditions , ils ont besoin d’acheteurs qui les débarrassent de leurs cargaisons entières, ou qui se les partagent promptement. Ils sont justement disposés à leur accorder, pour cet effet, de grandes facilités, qu’aucun motif ne ferait attacher à une vente en moindres fractions. Ces avantages , qui sont généralement communs à toutes les ventes considérables , mettent les premiers acheteurs, et quelquefois les seconds, en état de revendre convenablement; et, de proche en
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procfee, la marchandise arrive parcelles à la porte flu consommateur, sans être trop surchargée par les irais de ces entremises. •
Les manufacturiers qui emploient en grand le„ç matières premières , les raffineurs de sucre , les fdeurs de coton, etc., sont des acheteurs dont les commandes sont aussi importantes que celles des gros marchands; ils concourent aux achats en première main, si l’emplacement et leurs moyens de crédit le leur permettent.
V. De tous ces mouvemens , un grand nombre ne s’exécutent qu’au moyen de facilités pour le payement accordées aux acheteurs; et c’est encore ce qui nécessite plusieurs degrés de marchands dans le commerce. Le détaillant connaît dans sou voisinage les ressources de ses pratiques; il connaît l’époque de leurs rentrées, les moyens de se faire payer ou de compenser les fournitures journalières qu’il leur fait sur cette foi. Le marchand eu gros et le fabricant ont éprouvé l’exactitude des marchands inférieurs qui s’approvisionnent chez eux; leur confiance se règle sur ces données : elle n’existerait pas en déplaçant ces rapports.
Il y a trente ans que la vente des fabricans roulait sur des termes de 6 , 9 et enfin 1 2 mois ; le plus souvent on ne réglait pas par billets, en sorte qu’à l’échéance le payement fixe u’était pas assuré. Le débiteur s’acquittait par des remises de papier sur Paris, à trois mois. Il parait qu’on ne fait plus habituellement de si longs termes ; mais à tous les degrés; sous une forme ou uneautre, il n’yapointdecommerce étendu sans crédits, et cette seule circonstance exigera toujours des classes intermédiaires de marchands.
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VI. Pour compldfer le recensement des hommes occupés au commerce des marchandises , je ne dois pas omettre de rappeler que plusieurs manufactures s’alimentent avec des matières qui sont l'accessoire ou le résidu des objets qui ont servi à d’autres besoins. Il faut d’autres facteurs pour aller les rechercher, pour les recueillir, les rassembler, en former des dépôts à la portée de ceux qui ont à les employer. En ce sens, le chiffonnier est le premier agent nus en oeuvre pour la belle industrie des I)idot.
VII. Il n’y a rien de nouveau dans le tableau que je viens d’esquisser, mais on ne saurait trop insister sur la considération de cette chaîne qui lie le consommateur , le producteur et toutes les branches de l’industrie. Elle montre les étroits rapports de toutes les classes sociales ; elle fait sentir combien mal à propos on leur persuaderait qu’elles sont ennemies. On y voit tout le commerce fondé sur la consommation des particuliers; les marchands qui traitent immédiatement avec eux sont le dernier anneau de la chaîne ; mais tout le système tient par cet anneau. Si cette profession est inférieure en rang, comparativement au haut commerce, en ce que chaque individu y est resserré dans un cercle étroit , ils sont considérables par leur nombre. Ce sont eux qui dirigent les producteurs dans leurs travaux, on pourrait dire qui leur commandent, parce qu’ils sont les dépositaires de la demande ; c’est même à eux de la prévoir et de la deviner , d’y conformer et d’y limiter les assortimens ; en un mot, le fabricant le plus éminent ne travaille que pour que les marchands en détail fassent agréer ses produits au public, et les
plus grandes sommes dont le banquier dispose sont celles qu’il a recueillies chez ces débitans , pour les reporter aux producteurs en aliment perpétuel de leur industrie.
VIII. On attribuera moins d’importance à cetle classe dans les systèmes où l'on honore à peine du nom de commerce celui du marché intérieur, où l’on ne voit de profit que dans ce que nous réussissons à vendre au dehors. Il faudrait un ouvrage entier pour la discussion de ces théories ; elle serait ici mal à sa place. Je tâcherai d’apprécier ailleurs et sans exagération les vrais avantages du commerce extérieur; il suffît en ce moment d’insister sur l’immensité et la fécondité de ce mouvement interne qui pourvoit chaque jour aux besoins de 28 millions d’individus , qui met en rapport le sol, les bras, l’industrie, la matière brute , et convertit tout ce qu’on peut en tirer, en subsistances, en jouissances, en salaires, en revenus. Quand une nation ainsi cultivée, si je puis m’exprimer ainsi, serait isolée et privée de tous secours extérieurs , elle serait essentiellement rièhe ; et ses richesses, bien à elle, seraient indépendantes des erreurs et de la jalousie d’autrui. Le commerce réciproque avec les étrangers peut ajouter à ces biens ; mais sa masse ne sera jamais que dans une faible proportion , comparée à celle du commerce interne. Au reste, il y aurait un ressort qui leur donnerait à tous deux toute leur intensité, et qui, s’il fallait disputer sur le degré de leurs avantages , les mettrait chacun à leur juste place ; ce serait la liberté.