II. — Parité de rbomme et des animaux
Comment l'homme connaît-il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux î Par quelle comparaison d'eux à nous conclut-il la bêtise qu'il leur attribue? Ce même défaut, qui empêche la communication d'entre eux et nous, pourquoi n'est-il aussi bien à nous qu'à eux? C'est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu'eux nous. Par cette même raison, ils nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons. Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs mouvements et de leur sens ; aussi ont les bêtes des nôtres, environ à même mesure. Elles nous flattent, nous menacent, et nous requièrent ; et nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine et entière communication, et qu'elles s'entr'entendent, non-seulement celles de même espèce,
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mais aussi d'espèces diverses. En certain aboiement d'un chien, le cheval connaît qu'il y a de la menace et de la colère ; de certaine autre sienne voix, il ne s'en effraie point. Les botes mêmes gui n'ont point de voix, par la société d'offices que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément qu'elles ont quelque autre moyen de communication. Pourquoi non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et narrent des histoires par leurs gestes ? J'en ai vu de si souples et formés à cela, qu'à la vérité il ne leur manquait rien à la perfection de se savoir faire entendre. Les amoureux se courroucent, se réconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent enfin toutes choses des yeux.
Au reste, quelle sorte de notre suffisance ne reconnaissonsnous aux opérations des animaux ? Est-il police réglée avec plus d'ordre, diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenue que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouvons-nous imaginer se conduire sans discours et sans providence?
Les arondes que nous voyons au retour du printemps, fureter tous les coins dé nos maisons, cherchent-elles sans jugement, et choisissent-elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bâtiments, les oiseaux peuvent-ils se servir plutôt d'une figure carrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets?... Pourquoi épaissit l'araignée sa toile en un endroit, et relâche en un autre, se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantôt de celle-là, si elle n'a et délibération^ et pensemont, et conclusion ? Nous reconnaissons assez, en la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d'excellence au-dessus de nous, et combien notre art est faible à les imiter ; nous voyons toutefois aux nôtres, plus grossiers, les facultés que nous y employons, et que notre âme s'y sert de toutes ses forces : pourquoi n'en estimonsnous autant d'eux? pourquoi attribuons-nous à je ne sais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout
ce que nous pouvons par nature et par art ?
Nature a embrassé universellement toutes ses créatures, et n'en est aucune qu'elle n'ait bien pleinement fourni de tous
moyens nécessaires à la conservation de son âtre
Nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous du reste ; tout ce qui est sous le ciel, dit le Sage, court une loi
et une fortune pareilles. U y a quelque différence, il y a des ordres et des degrés : mais c'est sous le visage d%me même nature. Il faut contraindre rhomme et le ranger dans les barrières de cette police ; le misérable n'a garde d'enjamber par effet au delà : il y est entravé et engagé ; il y est assujetti de pareille obligation que les autres créatures de Sun ordre et d'une condition fort moyenne, sans aucune prérogative et préexcellence vraie et essentielle : celle qui se donne par opinion et par fantaisie n'a ni corps ni goût. Et s'il est ainsi que lui seul de tous les animaux ait cette liberté de l'imagination et oe dérèglement de pensées, lui représentant ce qui est, ce qui n'est pas, et ce qu'il veut, le faux et le véritable, c'est un avantage qui lui >est bien cher vendu, et de quoi il a bien peu à se glorifier : car de là naît la source principale des maux qui le pressent, vices, maladies, irrésolution, trouble et désespoir.
m. -^ Le sqrite du renard.
Par ainsi, le renard, de quoi se servent les habitants de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par-dessus ht glace quelque rivière gelée, et le lâchent devant eux pour cet effet, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bi.en.près de la glace pour sentir s'il ouïra, d'une longue on d'une voisine distance, bruire l'eau courant au-dessous, et selon qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'épaisseur en la glace, se reculer ou s'avancer, n'aurions-nous pas raison de juger qu'il lui passe par la tête ce même discours qu'il ferait en la nôtre, et que c'est une ratiocination et conséquence tirée du sens naturel? ce qui fait bruit se remue ; ce qui se remue n'est pas gelé ; ce qui n'est pas gelé est liquide ; et ce qui est liquide plie sous le faix. Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouïe, sans discours et sans conséquence, cela c'est une chimère, et ne peut entrer en notre imagination. De même faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inventions de quoi les botes se couvrent des entreprises que nous faisons sur elles.
lY. — La science des bêles.
Pourquoi disons-nous quec'est à l'homme science et connais* sance bâtie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses maladies de celles qui ne le sont
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pas, de connaître la force de la rhubarbeet du polypode? et, quand nous voyons les chèvres de Candie, si elles ont reçu un coup de trait, aller, entre un million d'herbes, choisir le dictame pour leur guérison ; et la tortue, quand elle a mangé de la vipère, chercher incontinent de l'origanum pour se purger ; le dragon fourbir et éclairer ses yeux avec du fenouil ; les éléphants arracher, non-seulement de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maîtres (témoin celui du roi Porus qu'Alexandre dé&t), les javelots et les dards qu'on leur a jetés au combat, et les arracher si dextrement qu'ils ne font mal ni douleur quelconque : pourquoi ne disons-nous de même que c'est science et prudence ?
Y. — Contradictions et erreurs des philosophies et des religions
au sujet de la Divinité.
De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir eu plus de vraisemblance et plus d'excuse qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains lui rendaient sous quelque visage et en quelque manière que ce fût : car les déités auxquelles l'homme, de sa propre invention, a voulu donner une forme, elles sont injurieuses, pleines d'erreur et d'impiété. Voilà pourquoi, de toutes les religions que saint Paul trouva en crédit à Athènes, celle qu'ils avaient dédiée à une Divinité cachée et inconnue lui sembla la plus excusable.
Les choses les plus ignorées sont plus propres à être déifiées. Car d'adorer celles de notre sorte, maladives, corruptibles et mortelles, comme faisait toute l'ancienneté des hommes qu'elle avait vu vivre et mourir et agités de toutes nos passions, cela surpasse toute faiblesse de discours. J'eusse encore plutôt suivi ceux qui adoraient le serpent, le chien et le bœuf : d'autant que leur nature et leur être nous est moins connu, et avons plus de loi d'imaginer ce qu'il nous plaît d'eux, et leur attribuer des facultés extraordinaires. Mais d^'avoir fait des dieux de notre condition, de laquelle nous devons connaître la faiblesse et l'imperfection ; leur avoir attribué le désir, la colère, la vengeance, l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fièvres et nos plaisirs, il faut que cela soit parti d'une merveilleuse ivresse de l'entendement
humain. Puisque l'homme désirait tant de s'apparier à Dieu, il eût mieux fait, ditCicéron, de ramener à soi les conditions divines et les attirer çà bas, que d'envoyer là-haut sa corruption et sa misère. Mais, à le bien prendre, il a fait, en plusieurs façons, et l'un et Tautre de pareille vanité d'opinion.
Quand les philosophes épluchent la hiérarchie de leurs dieux et font les empressés à distinguer leurs alliances, leurs charges, leur puissance, je ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous déchiffre le vergier de Pluton, et les commodités ou peines corporelles qui nous attendent encore après la ruine et anéantissement de nos corps, et les accommode au sens et ressentiment que nous avons en cette vie ; quand Mahomet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de pierreries, garni de vins et de vivres singuliers, je vois bien que ce sont des moqueurs qui s'accommodent à notre goût et à notre bêtise, pour nousemmieUer et attirer par ces opinions et espérances qui sont selon notre portée et selon notre sens corporel et terrestre...
Rien du nôtre ne se peut apparier ou rapporter, en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'imperfection.
YI. — Contradictions de la pensée humaine en morale.
Il n'est rien sujet à plus continuelle agitation que les lois. Depuis que je suis né, j'ai vu trois ou quatre fois rechanger celles des Anglais, nos voisins, non-seulement en sujet politique, qui est celui qu'on veut dispenser de constance, mais au plus important sujet qui puisse être, à savoir de la religion. De quoi j'ai honte et dépit, d'autant plus que c'est une nation à laquelle ceux démon quartier ont eu autrefois une si privée accointance, qu'il me reste encore aucunes traces de notre ancien cousinage.
Que nous dira donc, en cette nécessité, la philosophie ? Qae nous suivions les lois de notre pays, c'est-à-dire cette mer flottante des opinions d'un peuple ou d'un prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages qu'il y aura en eux de changements d'humeurs î Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce, queje voyais hier en crédit, et demain ne Pêtre plus ; et que le trajet d'une rivière fait crime ? Quelle vérité est-ce, que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?
Mais ils sont plaisants, quand, pour donner quelque certitude
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IX loiSy ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpétuelles et imuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en Lumain genre par la condition de leur propre essence ; et, de Ues-là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, li moins : signe ^ue c'est une marque aussi douteuse que le ste. Or, ils sont si défortunés (car comment puis-je autrement >mmer cela que défortune, que, d'un nombre de lois si inûni, ne s'en rencontre au moins une que la fortune ait permis être liversellement reçue par le consentement de toutes les na- ODS?), ils sont, dis-je, si malheureux que, de ces trois ou quatre lis choisies, il n'y en a une seule qui ne soit contredite et désrouée, non par une nation, mais par plusieurs. Or, c'est la seule Qseigne vraisemblable par laquelle ils puissent argumenter acunes lois naturelles que l'université de l'approbation : car, ce ne la nature nous aurait véritablement ordonné, nous l'ensui- Tions sans doute d'un commun consentement; et non-seulement Dute nation, mais tout homme particulier ressentirait la force et a violence que lui ferait celui qui le voudrait pousser au coulaire de cette loi. Qu'ils m'en montrent, pour voir, une de cette OQdition.
Il n'est nulle chose en quoi le monde soit si divers qu*en 'utumes et lois. Telle chose est ici abominable, qui apporte re- '^mandation ailleurs : comme en Lacédémone la subtilité de
rober Le meurtre des enfants, meurtre des pères, commu-
Cation de femmes, trafic de voleries, licence à toutes sortes de luptés, il n'est rien, en somme, si extrême^ qui ne se trouve }u par Tusage de quelque nation.
Toutes les choses du monde, tous les sujets, ils ont divers ^res et diverses considérations ; c'est de là que s'engendre incipalement cette diversité d'opinions. Une nation regarde un jet par un visage, et s'arrête à celui-là ; l'autre, par un autre. [1 n'est rien si horrible à imaginer que de manger son père : & peuples qui avaient anciennement cette coutume la prenaient itefois pour témoignage de piété et de bonne affection, cherant par là à donner à leurs progéniteurs la plus digne et ho- ►rable sépulture, logeant en eux-mêmes, et comme en leurs oeiles, les corps de leurs pères et leurs reliques, les vivifiant icunement et régénérant par la transmutation en leur chair ^e, par le moyen de la digestion et du nourrissement. Il est se à considérer quelle cruauté et abomination c'eût été, à des >mmes abreuvés et imbus de cette superstitiou, de jeter la dé-
pouille des pai*ents à la corruption de la terre et nourriture bêtes et des vers.
Lycurgus considéra au larcin la vivacité, diligence, hardi et adresse qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisi l'utilité qui revient au public, que chacun en regarde plus rieusement à la conservation de ce qui est sien, et estima ( de cette double institution à assaillir et à défendre, il s'en! du fruit à la discipline militaire (qui était la principale scieni vertu à quoi il voulait duire cette nation), de plus grande ( sidération que n'était le désordre et l'injustice de se prévaloi la chose d'autrui.
Dionysius le tyran offrit à Platon une robe à la mode de P( longue, damasquinée et parfumée ; Platon la refusa, disant c tant né homme il ne se vêtirait pas volontiers de robe de fem mais Âristippus l'accepta avec cette réponse, que nul accoi: ment ne pouvait corrompre un chaste courage : voilà comi ils avaient tous deux raison de divers effets. Il advient de ( diversité de visages que les jugements s'appliquent diverses au choix des choses.
J'ai ouï parler d'un juge, lequel, où il rencontrait quelque! conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matière agité plusieurs contrariétés, mettait en marge de son livre : « Quesi pour l'ami ; » c'est-à-dire que la vérité était si embrouillé! débattue, qu'en pareille cause il pouvait favoriser à celle des j ties que bon lui semblerait. 11 ne tenait qu'à faute d'esprit 6 suffisance qu'il ne pût mettre quasi partout:* Question p l'ami. » Les avocats et les juges corrompus de notre temps tr vent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où i leur semble. A une science si infinie, dépendant de l'autonii tant d'opinions et d'un sujet si arbitraire, il ne peut être q n'en naisse une confusion extrême de jugements. Aussi n'ei guère si clair procès auquel les avis ne se trouvent diven. qu'une compagnie a jugé, l'autre le juge au contraire ; et el mêmes, à l'aventure, encore au contraire une autre fois. Deq nous voyons des exemples ordinaires, par cette licence qui ta merveilleusement la cérémonieuse autorité et lustre de bi justice, de ne s'arrêter aux arrêts, et courir des uns aux vA juges, pour décider d'une même cause.
Les lois prennent leur autorité de la possession et de l'osaf il est dangereux de les ramener à leur naissance : elles grofl sent et s'ennoblissent en roulant, comme nos rivières. Sait)
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B contre-mont jnsques à leur source, ce n'est qu'un petit surion eau, à peine reconnaissable, qui s'enorgueillit ainsi et se fortifie l Tieillissant. Voyez les anciennes considérations qui ont donné (premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur ti-âe révérence : vous les trouverez si légères et si délicates que to gens-ci, qui pèsent tout et ramènent à la raison, et qui ne Ijoivent rien par autorité et à crédit, il n'est pas merveille s'ils iit leurs jugements souvent très-éloignés des jugements publics. Ibqs qui prennent pour patron l'image première de nature, il rest pas merveille si, en la plupart de leurs opinions, ils gaulassent la voie commune et ordinaire...
'' Montaigne. Essais^ Apologie de Raymond Sebonde.
LA BOETIE.