‹ Extraits des grands philosophesChapitre 118 sur 331 · II. — Spiritualité du moi · texte numérisé non relu

II. — Spiritualité du moi

[ Pour ce que je sais que toutes les choses que je conçois claire- [ment et distinctement peuvent être produites par Dieu telles que Lie les conçois, il suffît que je puisse concevoir clairement et disraictement une chose sans uûe autre, pour être certain que l'une UnX distincte ou différente de l'autre, parce qu elles peuvent être Tmises séparément, au moins par la toute-puissance de Dieu ; et U n'importe par quelle puissance cette séparation se fasse, pour être obligé à les juger différentes ; et partant, de cela même que je connais avec certitude que j'existe, et que cependant je ne femarque point qu'il appartienne nécessairement aucune autre diDse à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance dont Ext. gr. Philos. 13

toute l'essence oa la nature n'est que de penser. Et qu(Hque poQU être, ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un corps auquel je suis étroitement conjoint; néanmoiâs pour ce que d'un côté j'ai une claire et distincte idée de moi-méma, ea laot que je suis seulement une chose qui pense et non éteiidiia> et que d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je^ suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être et exister sans lui. Bescartes. MéditationyL

III. — Preuve de l'existence de Dieu par Fim perfection de notre existence.

Je yeux ici considérer si moi-même, qui ai cette idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu'il n'y ait point de Dieu. Et je demande, de qui aurais-je mon existence ? Peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou bien de quelques autres causes moins parfaites que Dieu ; car on ne se peut rien imaginer de plus parfait, ni môme d'égal à lui. Or, si j'étais indépendant de tout autre et que je fusse moi-même l'auteur de mon être, je ne douterais d'aucune chose, je ne concevrais point de désir, et enfin il ne me manquerait aucune perfection, car je me serais donné moi-même tontes celles dont j'ai en moi quelque idée ; et ainsi je serais I)i(3U. Kt encore que je puisse supposer que peut-être j'ai toujours ùi6 comme je suis maintenant, je ne saurais pas pour cela éviter la force de ce raisonnement, et ne laisser pas de connaître qu'il est nécessaire que Dieu soit l'auteur de mon existence. Car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce moment quelque chone me produise et me crée pour ainsi dire derechef, c'est-à-dire ma conserve.

M/iiM peut-être que cet être-là duquel je dépends n'est pas Dieu, et iiuh JH unis produit ou par mes parents ou par quelques autres tuuimtH moins parfaites que lui? Tant s*en faut, cela ne peut être; mr, /'.orrimo j'ai déjà dit auparavant, c'est une chose très-évid^te fpi'il /loit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause mm rtuutt mu effet, et partant, puisque je suis une chose qui H qui al on moi quelque idée de Dieu, quelle que soit luio du mon être, il faut nécessairement avouer qu'elle

DK8CARTE8. 195

est aussi une chose qui pense et qu'elle a en soi Pidée de toutes les perfections que j'attribue à Dieu. Pois Ton peut derechef rechercher si cette cause tient son origine et son existence de soimême ou de quelque autre chose. Car, si elle la tient de soimâme, il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées, que cette cause est Dieu, puisque ayant la vertu d'être et d'exister par soi, elle doit aussi sans doute avoir la puissance de posséder actuellement toutes les perfections dont elle a en soi les idées, c'est-à-dire toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle tient son existence de quelque autre cause que de soi, on demandera derechef, par la même raison, de cette seconde cause, si elle est par soi ou par autrui, jusqu'à ce que de degrés en degrés on parvienne enfin à une dernière cause, qui se trouvera être Dieu. Et il est très-manifeste qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois comme de celle qui me conserve présentement ; mais il faut nécessairement conclure que, de cela seul que j'existe et que l'idée d'un être souverainement parfait, c'est-àdire de Dieu, est en moi, Texistence de Dieu est très-évidemment démontrée. Dbsgastbs. Méditation IIL

IV. — Argument en faveur de Texistenea de Dieu, tiré de l'idée da parfîait.

Faisant réflexion sur ce que je doutais, et que par conséquent mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m'avisai de chercher d'où j'avais appris à penser à quelque chose de plus parfait que je n'étais ; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût, en effet, plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j'avais de plusieurs choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la liunière, de la chaleur et de nîille^ autres, je n'étais point tant en peine de savoir d'où eUés venaient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me seoiblàt les rendre supérieures à moi, je pouvais croire que, si elles étaient vraies, c'étaient des dépendances de ma nature, en tant qu'elle avait quelque perfection, et, si elles ne Tétaient pas, que je les tenais du néant, c'est-à-dire qu'elles étaient en moi pour ce que j'avais de défaut. Mais ce ne pouvait être le même de l'idée d'un être plus parfait quele mien : car de la tenir du néant, estait chose manifestement impossible ; et pour ce qu'il n'y a pas moins da répugnance, que le plus parfait soit une suite et une

dépendance du moins parfait, qu'il n'y en a que rien procède de quelque chose, je ne la pouvais tenir non plus de moi-même î de façon qu'il restait qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n'étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je pouvais avoir quelque idée, c'est-à-dire, pour m'expliquer en un mot, qui fût Dieu (1).

Descartes. Discours de la Méthode j IV* partie.

Page 1