III. — Le souverain bien. De la réforme de l'entendement
L'expérience m'ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles et que tous les objets de nos craintes n*ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu^autant que l'âme en est touchée, j'ai pris enfin la résolution de rechercher s'il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul Tâme tout entière, après qu'elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à Tâme, quand elle le trouve et le possède, l'étemel et suprême ionheur.
Notre bonheur et notre malheur dépendent uniquement de la tiature de l'objet que nous aimons ; car les choses qui ne nous inspirent point d*amour n*excitent ni discordes ni douleur quand dites nous échappent, ni jalousie quand elles sont au pouvoir l'autrui, ni crainte, ni haine, en un mot aucune passion ; au lieu tue tous ces maux sont la suite inévitable de notre attachement iux choses périssables, comme sont celles dont nous avons parlé ont à l'heure.
Au contraire, Tamour qui a pour objet quelque chose d'éternel ^t d'infini nourrit notre âme d'une joie pure et sans aucun mé«ange de tristesse, et c'est vers ce bien si digne d'envie que doivent tendre tous nos efiorts. Mais ce n'est pas sans raison que je ne suis servi de ces paroles : à considérer les choses sérieuse^ nent\ car, bien que j'eusse une idée claire de tout ce que je iens de dire, je ne pouvais cependant bannir complètement de cion cœur l'amour de l'or, des plaisirs et de la gloire. .Le bien et le mal ne se disent que d'une façon relative, en sorte u'un seul et même objet peut être appelé bon ou mauvais, selon u'ou le considère sous tel ou tel rapport ; et de même pour la ^rfection et l'imperfection.NuUe chose, considérée en elle-même, le peut être dite parfaite ou imparfaite, et c'est ce que nous
comprendrons surtout quand nous saurons que tout ce qui arrive, arrive selon Tordre étemel et les lois fixes de la natore.Mai» Thumaine faiblesse ne saurait atteindre par la pensée à cet oràre éternel ; rhomme conçoit une nature humaine de beaucoup supérieure à la sienne, où rien, à ce qu'il lui semble, ne Tempédie de s'élever ; il recherche tous les moyens qui peuvent le conduire à cette perfection nouvelle ; tout ce qui lui semble un moyen d*y parvenir, il l'appelle le vrai bien ; et ce qui serait le souverain l^en, ce serait d'entrer en possession, avec d'autres êtres, s'il était possible, de cette nature supérieure.
Or, quelle est cette nature T nous montrerons, quand il en sera temps, que ce qui la constitue, c^est la connaissance de Tunioade l'âme humaine avec la nature tout entière.
Voilà donc la fin à laquelle je dois tendre : acquérir cette nature humaine supérieure, et faire tous mes efforts pour que beaacoup d'autres Tacquièrent avec moi ; en d'autres termes, il importe à mon bonheur que beaucoup d'autres s'élèvent aux même» pensées que moi, afin que leur entendement et leurs désirs soient en accord avec les miens ; pour cela, il suffit de doux chose», d'abord de comprendre la nature universelle autant qu'il est nécessaire pour acquérir cette nature humaine supérieure ; ensuite d'étabhr une société telle que le plus grand nombre puisse parvenir facilement et sûrement à ce degré de perfection. On de?» veiller avec soin aux doctrines morales ainsi qu'à l'éducation des enfants ; et comme la médecine n'est pas un moyen de peu d'importance pour atteindre la fin que nous nous proposons, il faudra mettre l'ordre et l'harmonie dans toutes les parties de la médecine. Et comme l'art rend faciles bien des choses difficiles et nons profite en épargnant notre temps et notre peine, on se gardera de négliger la mécanique.Mais, avant tout, il faut chercher le moyen de guérir l'entendement, de le corriger autant . qu'il est possiMe dès le principe, afin que, prémuni contre l'erreur, il ait de toute chose une parfaite intelligence. On peut déjà voir par là que je veux ramener toutes les sciences à une seule fin, qui est de nous conduire à cette souveraine perfection de la nature humaine dont nous avons parlé; en sorte que tout ce qui, dans les sciences, n*est pas capable de nous faire avancer vers notre fin doit être rejeté comme inutile ; c'est-à-dire, d'un seul mot, que toutes no» actions, toutes nos pensées doivent être dirigées vers cette fin.
SPINOZA. 23t
lY* " Le bien suprême est la connaissance de Dieu. '
Propos. 27. Rien ne nous est connu comme certainement bon m mauvais que ce qui nous conduit à comprendre vériUibiement les choses j ou ce qui peut nous en éloigner.
Déiconstr. L'âme, en tant qu'elle use de la raison, ne désil'e rien autre chose que de comprendre, et ne considère comme utile pour elle que ce qui la conduit à ce but {par la Propos, précéd.). Or l'âme ne connaît les choses avec certitude qu^en tant qu'elle a des idées adéquates, c'est-à-dire en tant qu'elle use de la raison. Donc rien ne nous est connu comme certainement bon que ce qui nous conduit à comprendre les choses, et au contraire, comme certainement mauvais, que ce qui peut nous en éloigner. G. Q. F. D.
Propos. 28. Le bien suprême de l'dme^ c'est la connaissance de Dieu ; et la suprême vertu de l'âme^ c'est de connaître Dieu.
O&MONSTH. L'objet suprême de notre intelligence, c'est Dieu, en d'autres termes, l'être absolument infini et sans lequel rien ne peut être ni être conçu ; et par conséquent Tintérêt suprême de l'âme ou son suprême bien, c^est la connaissance de Dieu. Or, rame n'agit qu'en tant qu^elle comprend ; et ce n'est aussi qu'à ce même titre qu'on peut dire d'une manière absolue que Tàme agit par vertu. Comprendre, voilà donc la vertu absolue de l'âme. Or, le suprême objet de notre intelligence, c'est Dieu {comme on l'a déjà démontré). Donc la suprême vertu de Tâme, c'est de comprendre ou de connaître Dieu. G. Q. F. D.
Y. — Les passions, cause du mal.
Propos. 29. Les hommes^ en tant qu'ils sont livrés au cor^ ffit des affections pas^iveSj peuvent être contraires les uns aux autres.
Démomstr. Un homme, Pierre, par exemple, peut être une cause de tristesse pour Paul, parce qu'il a en lui-même quelque chose de semblable à l'objet de la haine de Paul, ou bien parce que Pierre possède seul un objet pour lequel Paul a aussi de Tamour, on enfin pour d'autres causes. Il résultera de là que Paul haïra Pierre, et partant, que Pierre sera aisément disposé à haïr Paul à son tour, de telle façon que tous deux feront efiort pour
se causer du mal Tua à Tautre, et seront ainsi contraires l'un à l'autre. Or, la tristesse est toujours une affection passite. Donc les hommes, en tant qu'ils sont livrés au conflit des affections passives, peuvent être contraires les uns aux autres. G. 0. P. D.
GoROLL. I. Rien dans la nature des choses n'est plus utile i Thomme que l'homme lui-même, quand il vit selon la raison. Gar ce qu'il y a de plus utile pour Thomme, c'est ce qui s'accorde le mieux avec sa nature, à savoir l'homme (cela est évident de soi). Or, l'homme agit absolument selon les lois de si nature quand il vit suivant la raison, et à cette condition seulement la nature de chaque homme s'accorde toujours nécessairement avec celle d'un autre homme. Donc rien n*est jim utile à l'homme entre toutes choses que l'homme lui-même, etc. G. 0. F. D.
GoROLL. II. Plus chaque homme cherche ce qui lui est utile, plus les hommes sont réciproquement utiles les uns aux autres. Plus, en effet, chaque homme cherche ce qui lui est utile et s'efforce de se conserver, plus il a de vertu, ou, ce qui est It même chose, plus il a de puissance pour agir selon les bis de sa nature, c'est-à-dire suivant les lois de sa raison. Or les hommes ont la plus grande conformité de nature quand ils vivent snivant la raison. Donc les hommes sont d'autant plus utiles les nos aux autres que chacun cherche davantage ce qui lui est utile. G. Q. F.D.
ScoLiE. Ge que nous venons de montrer, l'expérience le confirmd par des témoignages si nombreux et si décisifs que c'est une pa* rôle répétée de tout le monde : L'homme est pour l'homme na Dieu. Il est rare pourtant que les hommes dirigent leur vie d'après la raison, et la plupart s'envient les uns les autres et se font du mal. Gependant, ils peuvent à peine supporter la vie solitaire, et cette définition de l'homme leur plaît fort : L'homni est un animal sociable. La vérité est que la société a beaucoi^ plus d'avantages pour l'homme qu'elle n'entraîne d'inconvénients. Que les faiseurs de satires se moquent donc tant qu'il leur plain des choses humaines : que les théologiens les détestent à leur gré, que les mélancoliques vantent de leur mieux la vie grossière des champs, qu'ils méprisent les hommes et prennent les bêtes en admiration ; l'expérience dira toujours aux hommes que des secours mutuels leur donneront une facilité plus grande! "^ procurer les objets de leurs besoins, et que c'est seulement en
ionisBant leurs forces qu'ils éviteront les périls qui les menacent 3 toutes parts. Mais je m'abstiens d*insister ici, pour montrer a'il est de beaucoup préférable et infiniment plus digne de otre intelligence de méditer sur les actions des hommes que ar celles des bêtes. Tout cela sera développé plus tard avec tendue.
Propos. 30. Le bien suprême de ceux qui pratiquent la vertu eur est commun à tous, et ainsi tous en peuvent également jouir.
Démonstr. Agir par vertu, c'est agir sous la conduite de la raison, et tout l'effort des actions que la raison dirige ne va qu'à on seul objet qui est de comprendre, et conséquemment, le bien Boprème de ceux qui pratiquent la vertu c'est de connaître Dieu, c'est-à-dire un bien qui est commun à tous les hommes, et que tous, en tant qu'ils ont môme nature, peuvent également posséder.
Piopos. 31. Le bien que désire pour lui-même tout homme qui fratique la vertu^ il le désirera également pour les autres hommes ^ et cmc d'aïUant plus de force qu'il aura une plus grande connaissance de Dieu.
Déiconstr. Les hommes, en tant qu'ils vivent sous la conduite de la raison, sont très-utiles l'un à l'autre, et conséquemment Ja raison nous déterminera nécessairement à faire que les hommes ^?ent sous la conduite de la raison. Or le bien que désire pour 'ui-mème celui qui vit suivant la raison, c'est-à-dire celui qui pratique la vertu, c'est de comprendre. Donc ce même bien [U'il désire pour lui-même, il le désirera aussi pour les autres U>mmes. Eu outre, le désir, en tant qu'il se rapporte à l'âme, ^8t l'essence même de Tâme ; or, l'essence de l'âme consiste lans la connaissance, laquelle enveloppe la connaissance de Meu, et ne peut, sans la connaissance de Dieu, ni exister, ni être ionçue. Par conséquent, à mesure que l'essence de l'âme enve- Oppe une plus grande connaissance de Dieu, l'homme vertueux Usire avec plus de force pour les autres le bien qu'il désire pour Ui-même. G. Q. F. D.
Autre Démonstr. Le bien que l'homme désire et aime pour xû, il l'aimera d'une façon plus ferme, s'il voit que les autres 'aiment aussi ; et conséquemmentil fera effort pour que les autres 'aiment aussi ; et comme ce bien est commun à tous et que tous Ml peuvent jouir, il s'ensuit qu'il fera efiort pour que tous en lOuissent, et cela avec d'autant plus de force que lui-même jouira davantage de ce bien.
ScoLiE. I. Celui qui fait efiort, uniquement par passion, pour que les autres aiment ce qu'il aime et pour qu'ils vivent à son gié, celui-là, n'agissant de la sorte que sous Tempire d'une aveugle im» pulsion, devient odieux à tout le monde, surtout à ceux qui ont d^autres goûts que les siens et s'efforcent en conséquence à leur tour de les faire partager aux autres. De plus, comme le bien suprême que la passion fait désirer aux hommes est soavent de nature à ne pouvoir ôtre possédé que par un seul, il en résulte que les amants ne sont pas toujours d'accord «fec eux-mêmes, et, tout en prenant plaisir à c^ébrer les looangSB de lobjet aimé, craignent de persuader ceux qui les écoutent. Au contraire, ceux qui s'efforcent de conduire les autres par li raison n'agissent point avec impétuosité, mais avec douœot et bienveillance, et ceux-là sont toujours d'accord avec eumêmes.
Tout désir, toute action dont nous sommes nous-mêmes la cause en tant que nous avons l'idée de Dieu, je les rapportée la religion. J'appelle piété le désir de faire du bien dans vm âme que la raison conduit. Le désir de s'unir aux autres pv les liens de l'amitié, quand il possède une âme qui se gouverne par la raison, je le nomme honnêteté, et l'honnâte est pov moi ce qui est l'objet des louanges des hommes que la raisoi gouverne, comme le déshonnête est ce qui est contraire à la fivrmation de l'amitié. J'ai expliqué en outre quels sont les fondements de l'État, et il est aisé aussi de déduire de ce qa précède la différence qui sépare la vertu véritable de l'impoiisance. La vertu véritable n'est autre chose, en eSet^ quHuià vie réglée par la raison ; et par conséquent llmpuissance coesiste en ce seul point que l'homme se laisse gouverner par tai objets du dehors et déterminer par eux à des actions qui 90â en harmonie avec la constitution commune deâ choses eilf' rieures, mais non avec sa propre nature, considérée en db* même.