‹ Extraits des grands philosophesChapitre 146 sur 331 · VII. — La sincérité. — L'amitié. — Pensées diverses · texte numérisé non relu

VII. — La sincérité. — L'amitié. — Pensées diverses

La sincérité est une ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens ; et celle que Ton voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.

L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.

La vérité ne fait pas autant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal.

L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un commerce où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé (1).

Notre défiance justifie la tromperie d'autrui.

La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend, et l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres, qu'à la fin nous nous déguisons à nous-mêmes.

Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force.

On n'aurait guère de plaisirs si l'on ne se flattait'jamais.

Le vrai moyen d'être trompé c'est de se croire plus fin que les autres.

On parle peu quand la vanité ne fait pas parler.

On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler.

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous préférons nos amis à nous-mêmes : c'est néanmoins par cette préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.

1. Remarquer cette belle maxime, dont la valeur est indépendante du système de La Rochefoucauld.

Ext. gb. philos. 16

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient pas toujours de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous avons pour eux : c'est le plus souvent un effet de Tamour-propre, qui nous flatte de l'espérance d'être heureux à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.

Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns des antres.

La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.

Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons fait, qu'une crainte de celui qui nous en peut arriver.

Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

Il y a des crimes qui deviennent innocents et -même glorieni par leur éclat, leur nombre et leurs excès. De là vient que les voleries publiques sont des habiletés et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.

VriL — Les afiQictioDS.

Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent.

Il y a, dans les afflictions, diverses sortes d'hypocrisies. Dans l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère, nous nous pleurons nous-mêmes ; nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération: nous regrettons la bonne opinion qu'on avait de nous. Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie, parce que dans ces sortes d'aiflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente, parce qu'elle impose à tout le monde : c'est raffliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps qui consume tout a fait cesser celle qu'elles avaient en efifet, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs ; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira

qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources, qui coulent et se tarissent facilement : on pleure pour avoir la réputation d'être tendre ; on pleure pour être plaint ; on pleure pour être pleuré ; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.

Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons souvent quelque chose qui ne nous déplaît pas.

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