XX. -* Comparaison de rame et du corps avec des horloges
Figurez- VOUS deux horloges ou deux montres qui s'accordent parfaitement. Or cela se peut faire de trois façons. La première consiste dans l'influence mutuelle d'une horloge sur l'autre ; la seconde, dans le soin d'un homme qui y prend garde ; la troisième, dans leur propre exactitude.
La première façon, qui est celle de l'influence, a été expérimentée par feu M. Huyghens, à son grand étonnement. Il avait deux grands pendules attachés à une même pièce de bois ; les battements continuels de ces pendules avaient communiqué des tremblements semblables aux particules du bois ; mais ces tremblements divers ne pouvant pas bien subsister dans leur ordre et sans s'entre-empécher à moins que les pendules ne s'accordas-
sent, il arrivait, par une espèce de merveille, que lorsqu'on avait même troublé leurs battements tout exprès, ils retournaient bientôt à battre ensemble, à peu près comme deux cordes qui sont à Tunisson.
La seconde manière de faire toujours accorder deux horloges, bien que mauvai;ses, pourra être d'y faire toujours prendre garde par un habile ouvrier qui les mette d'accord à tout moment : et c'est ce que j'appelle la voie de l'assistance (1).
Enfin la troisième manière sera de faire d'abord ces deux pendules avec tant d'art et de justesse, qu'on se puisse assurer de leur accord dans la suite ; et c'est la voie du consentement préétabli.
Mettez maintenant l'âme et le corps à la place de ces deux horlogi s. Leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons. La voie de ïinfluence est celle de la philosophie vulgaire... La voie de l'assistance est celle du système des causes occasionnelles,.. Ainsi, il ne reste que mon hypothèse, c'est-àdire que la voie de Vharmonie préétablie par un artifice divin.
Lettres^ p. 365.
XXI* — Des perceptions dont nous n*ayons pas conscience.
Il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais Haut) aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements tlan8 TAme même, dont nous ne nous apercevons pas ; parce que eus impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies ; en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais, jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur ttffot, et de se faire sentir dans l'assemblage, au moins confusément. C'est ainsi que la coutume fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin, à une chute d'eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n'est pttH que ce mouvement ne frappe toujours 'nos organes, et qu'il lia tiii passe encore quelque chose dans l'âme qui y réponde à (muNti do l'harmonie de l'âme et du corps ; mais les impressions qui «ont dans l'âme et dans le corps, destituées des attraits delà HPUYiittuté, ne sont pas assez fortes pour s'attirer notre attention ^\i mivt) mémoire, qui ne s'attachent qu'à des objets plus occu-
' AlhiHlon h la théorie de Descartes sur l'assistance divine, par lat membroi seraient mus au moment même où notre pensée veut
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paiits. Toute attention demande de la mémoire, et quand nous ne sommes point avertis, pour ainsi dire, de prendre garde à quelques-unes de nos propres perceptions présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans les remarquer; mais si quelqu'un nous en avertit incontinent et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu'on vient d'entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d'en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, Taperception ne venant, dans ce cas d'avertissement, qu'après quelque intervalle, tout petit qu'il soit.
Pour juger encore mieux des petites perceptions, que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ai coutume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer, dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit, comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, et qu'il ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement de cette vague, et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu'ils soient ; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose.
D'ailleurs on ne dort jamais si profondément qu'on n'ait quelque sentiment faible et confus ; et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n'avait quelque perception de son commencement, qui est petit, comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand efîort du monde, si elle n'était tendue et allongée un peu par de moindres efforts, quoique cette petite extension qu'ils font ne paraisse pas.
Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficacité qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties ; ces impressions que les corps qui nous environnent font sur nous et qui enveloppent l'infini ; cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence de ces petites perceptions le présent est plein de l'avenir et chargé du passé, que tout est conspirant (9vfA7ryo«a «rdévra, comme disait Hippocrate)
et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l'univers...
n y a des dispositions qui sont des impressions passées dan» l'âme aussi bien que dans le corps, mais dont on ne s'aperçoit que lorsque la mémoire en trouve quelque occasion ;et^ si rien ne restait des idées passées aussitôt qu'on n'y pense plus, il ne serait point possible d'expliquer comment on en peut garder le souveuir ; et, recourir pour cela à une faculté nue, ce n'est rien dire d'intelligible...
Voilà sans doute le nœud de l'affaire, et la difficulté qui a embarrassé d'habiles gens, comment il y a dans l'âme des pensées qu'elle n'aperçoit pas. Mais voici le moyen d'en sortir : il faut considérer que nous pensons à quantité de choses à la fois, mais nous ne prenons garde qu'aux pensées qui sont les plus distinctes ; et la chose ne saurait aller autrement ; car si nous prenions garde à tout, il faudrait penser avec attention à une infinité de choses en même temps. — Je dis bien plus : il reste quelque chose de toutes nos pensées passées, et aucune n'en saurait jamais être effacée entièrement... J'ai déjà remarqué que celui qui nierait ces effets dans la morale (les pensées inaperçues attestées par leurs conséquences ou leurs effets) imiterait les gens mal instruits, qui nient les corpuscules insensibles dans la physique : il n'est pas possible que nous réfléchissions toujours expressément sur toutes nos pensées; autrement, l'esprit ferait réflexion sur chaque réflexion à l'infini, sans jamais pouvoir passer à une idée nouvelle. Par exemple, en m'apercevant de quelque sentiment présent, je devrais toujours penser que j'y pense, et penser encore que je pense d'y penser. Mais il faut bien que je cesse de réfléchir sur toutes ces réflexions, et qu'il y ait enfin quelque pensée qu'on laisse passer sans y penser ; autrement, on demeurerait sans cesse sur la même chose. Nouveatix essais sur l'entendement, I, passim.