XXIII. — De ramour
Aimer est être porté à prendre du plaisir dans la perfection^ lien ou bonheur de l'objet aimé. Et pour cela on ne considère et ne demande point d'autre plaisir propre que celui-là même qu'on trouve dans le bien ou plaisir de celui qu'on aime ; mais dans ce sens nous n'aimons point proprement ce qui est incapable de plaisir ou de bonheur, et nous jouissons des choses de cette nature sans les aimer pour cela, si ce n'est par une prolopopée, et comme si nous nous imaginions qu'elles jouissent elles-mêmes de leur perfection. Ce n'est donc pas probablement de l'amour, lorsqu'on dit qu'on aime un beau tableau par le plaisir qu'on prend à en sentir les perfections. Mais il est permis ' d'étendre les sens des termes, et l'usage y varie. Les philosophes et les théologiens même distinguent deux espèces d'amours, ' «avoir, Yamour qu'ils appellent de concupiscence^ qui n'est autre
■ chose que le désir ou le sentiment qu'on a pour ce qui nous [ donne du plaisir, sans que nous nous intéressions s'il en reçoit ; I tiYamour de bienveillance, qui est le sentiment qu'on a pour ;' celui qui par son plaisir ou bonheur nous en donne. Le premier •* nous fait avoir en vue notre plaisir et le second celui d'autrui, ^ mais comme faisant ou plutôt constituant le nôtre : car sll ne ; lejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne pourrions
; pas nous y intéresser ; puisqu'il est impossible, quoi qu'on dise, ' d'être détaché du bien propre. Et voilà comment il faut entendre ' Vo/niour désintéressé ou non mercenaire, pour en bien concevoir ; la noblesse et pour ne point tomber cependant dans le chimé-
■ %e. Essais, H, 2.
, XXIV. — En quel sens on peu( dire que certaines idées son( innées.
Il s'agit de savoir si l'âme en elle-même est vide entièrement comme des tablettes où l'on n'a encore rien écrit {tabula rasa)y
suivant Aristote et l'auteur de Y Essai (1), et si tout ce qui tracé vient uniquement des sens et de l'expérience, ou si Vi contient originairement les principes de plusieurs notioni doctrines, que les objets externes réveillent seulement dans occasions, comme je le crois avec Platon et même avec TÉc et avec tous ceux qui prennent dans cette signification le pass de saint Paul [Rom. ii, 15) où il marque que la loi de Dieu écrite dans les cœurs ? Les stoïciens appelaient ces prind notions communes, prolepseSy c'est-à-dire des assomptions 1 damenlales, ou ce qu'on prend pour accordé d'avance. Les i thématiciens les appellent notions communes (xocyàç Iwotaç). philosophes modernes leur donnent d'autres beaux noms, Jules Scaliger, particulièrement, les nommait semina aete\ tatis^ item Zopyra, comme voulant dire des feux vivants, des ti lumineux cachés au dedans de nous, que la rencontre des i et des objets externes fait paraître comme des étincelles qQi choc fait sortir du fusil ; et ce n'est pas sans raison qu'on ( que ces éclats marquent quelque chose de divin et d'éternel, paraît surtout dans les vérités nécessaires.
P'où il naît une autre question, savoir, si toutes les vérités pendent de l'expérience, c'est-à-dire de l'induction et exemples ; ou s'il y en a qui ont encore un autre fondement, sens, quoique nécessaires pour toutes nos connaissances actuà ne sont point suffisants pour nous les donner toutes, puis les sens ne donnent jamais que des exemples, c'est-à-dire vérités particulières ou individuelles. Or, tous les exemples confirment une vérité générale, de quelque nombre qu'ils soi ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de c même vérité. Car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrii toujours de même. D'où il paraît que les vérités nécessai telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures et pî culièrement dans l'arithmétique et dans la géométrie, doii avoir des principes dont la preuve ne dépende pointdes exemp ni par conséquent du témoignage des sens, quoique sans les s on ne se serait jamais avisé d'y penser. La logique encore, a la métaphysique et la morale, dont l'une forme la théologie l'autre la jurisprudence, naturelles toutes deux, sont pleines telles vérités, et par conséquent leur preuve ne peut venir que principes internes, qu'on appelle innés.
1, Locke.
D est vrai qu'il ne faut point s'imaginer qu'on puisse lire dans Ime ces éternelles lois de la raison à livre ouvert, comme Tédit tpréteur se lit sur son album sans peine et sans recherche ; lis c'est assez qu'on les puisse découvrir en nous à force d'at- )tion, à quoi les occasions sont fournies par les sens. Le succès I expériences sert de confirmation à la raison, à peu près Qme les preuves servent dans l'arithmétique pour mieux évi- Terreur du calcul, quand le raisonnement est long. *eut-être que notre habile auteur (1) ne s'éloignera pas entièlent de mon sentiment. Car, après avoir employé tout son mier livre à rejeter les lumières innées prises dans un certain 8, il avoue pourtant, au commencement du second et dans la te, que les idées, qui n'ont point leur origine dans la sensa- 3, viennent de la réflexion. Or, la réflexion n'est autre chose une attention à ce qui est en nous, et les sens ne nous donnent nt ce que nous portons déjà avec nous. Gela étant, peut-on r qu'il y ait beaucoup d'inné dans notre esprit, puisque nous [unes innés à nous-mêmes pour ainsi dire ? et qu'il y ait en js être, unité, substance, durée, changement, action, perition, plaisir, et mille autres objets de nos idées intellectuelles? s mêmes objets étant immédiats et toujours présents à notre ;endenient (quoiqu'ils ne sauraient être toujours aperçus, à ise de nos besoins), pourquoi s'étonner que nous disions que . idées nous sont innées avec tout ce qui en dépend ? Je me is servi aussi de la comparaison d'une pierre de marbre, qui a S veines, plutôt que d'une pierre de marbre tout unie, ou des Bettes vides, c'est-à-dire de ce qui s'appelle tabula rasa chez les fiosophes ; car, si l'âme ressemblait à ces tablettes vides, les fités seraient en nous comme la figure d'Hercule est dans un Irbre, quand le marbre est tout à fait indifl'érent à recevoir ou He figure ou quelque autre. Mais s'il y avait des veines dans la fcre qui marquassent la figure d'Hercule préférablement à latres figures, cette pierre y serait plus déterminée, et Herie y serait comme inné en quelque façon, quoi<îu'il fallût du ■rtrail pour découvrir ces veines et pour les nettoyer par la po- 'fcûre. Nouveaux essais, I.