XXXI. — La création, la providence et le mal
Par là, on comprend d'une manière merveilleuse comment, dans la formation originaire des choses, peut s'appliquer une sorte d'art divin ou de mécanisme métaphysique... C'est ainsi que, dans la mécanique ordinaire, lorsque plusieurs corps graves luttent entre eux, le mouvement qui en résulte cx)nstitue en résumé la plus grande descente. Car, de même que tous les possibles tendent d'un droit égal à exister en proportion de la gn* vite, et comme, d'un côté, il se produit un mouvement qui coa» tient la plus grande descente dès graves, de l'autre il se produit un monde où se trouve réalisée la plus grande partie des possibles...
Ainsi le monde n'est pas seulement la machine la plus admi-li rable, mais, en tant qu'elle est composée d'âmes, c'est aussi lit: meilleure république, où il est pourvu à toute la félicité, ou à toute la joie possible qui constitue leur perfection physique.
De Vorigine radicale des choses*
Nous ne connaissons qu'une très-petite partie de réternitéqWl s'étend dans l'immensité : c'est bien peu de chose, en effet, ç» l'expérience de quelques milliers d'années dont l'histoire non»] transmet la mémoire. Et cependant c'est d'après une expérieocii si courte que nous osons juger de l'immense et de l'éternel, sen-' blables à des hommes qui, nés et élevés dans une prison on, ii Ton aime mieux, dans les salines souterraines des Sarmates, penseraient qu'il n'y a au monde aucune autre lumière que 1* lampe dont la faible lueur suffit à peine à diriger leurs pas. Be-
gardons un très-beau tableau, et couvrons-le de manière à n'en apercevoir que la plus petite partie ; qu'y verrons-nous, en le regardant aussi attentivement et d'aussi près que possible, sinon m certain amas confus de couleurs jetées sans choix et sans art ? Mais si, en ôtant le voile, nous le regardons d'un point de vue convenable, nous verrons que ce qui paraissait jeté au hasard sur la toile a été exécuté avec le plus grand art par l'auteur de l'œuvre (1). Ce qui a lieu pour l'œil dans la peinture a également lieu pour Toreille dans la musique. Des compositeurs d'un grand talent mêlent fréquemment des dissonances à leurs accords pour excitier et piquer pour ainsi dire l'auditeur, qui, après une sorte d'inquiétude, n'en voit qu'avec plus de plaisir tout rentrer dans l'ordre.
C'est ainsi que nous nous réjouissons . d'avoir couru de petits dangers et éprouvé dç faibles maux, soit par la conscience de notre pouvoir ou de notre bonheur, soit par un sentiment d'a- 'lûour-propre ; ou que nous trouvons du plaisir aux simulacres ■effirayants que présentent la danse sur la corde ou les sauts péiilleux ; de même c'est en riant que nous lâchons à demi les enfants en faisant semblant de les jeter loin de nous, comme a 6dt le singe qui, ayant pris Christiern, roi de Danemark, encore aiifant et enveloppé de ses langes, le porta au haut du toit, et, tout le monde en étant effrayé, le rapporta comme en riant sain et sauf dans son berceau. D'après le même principe, il est insi- ^de de manger toujours des mets doux ; il faut y mêler des choses acres, acides et même amères qui excitent le goût. Qui n'a pas goûté les choses amères n'a pas mérité les douces, et même ne les appréciera pas. C'est la loi même de la joie que le ■plaisir ne soit pas uniforme, car il enfante le dégoût, nous rend inertes et non joyeux.
Quant à ce que nous avons dit, qu'une partie peut être troublée sans préjudice de l'harmonie générale, il ne faut pas l'entendre «^ans le sens qu'il n'est tenu aucun compte des parties et qu'il 'suffit que le monde entier soit parfait en lui-même, bien qu'il joisse se faire que le genre humain soit malheureux et qu'il n'y lit dans l'univers aucun soin de la justice, aucun souci de notre ■m, comme pensent quelques-uns qui ne jugent pas assez saine- Iteni de l'ensemble des choses. Car il faut savoir que, comme
1. C'est ici une des belles comparaisons par lesquelles Leibnitz aime à rendre sensible sa doctrine.
•Ext. «h. Philos. V^
274 lâ philosophie en Allemagne au xyh'' siècle.
dans une république bien constituée on s'occupe autant que possible des particuliers, de même le monde ne peut être parfait si, tout en conservant Tharmonie universelle, on n'y veille aux intérêts particuliers (i). Et à cet égard on n'a pu établir aucune règle meilleure que la loi même qui veut que chacun ait part à la perfection de l'univers par son propre bonheur proportionné à sa vertu et à la bonne volonté dont il est animé pour le bien commun (2), c'est-à-dire par Taccomplissement même de ce que nous appelons la charité et l'amour de Dieu, ou de ce qui seul constitue, d'après le jugement des plus sages théologiens, ia force et la puissance de la religion chrétienne elle-même. Et il ne doit pas paraître étonnant qu'il soit fait une si grande part aux âmes dans l'univers, puisqu'elles reflètent l'image la plus fidèle deTAuteur suprême, que d*elles à lui il n'y a pas seulement, comme pour tout le reste, le rapport de la machine à Touvrier, mais celui du citoyen au prince, qu'elles doivent durer autant que l'univers, qu'elles expriment en quelque manière et concentrent le tout en elles-mêmes, de sorte qu'on pourrait dire des âmes qu'elles sont des parties totales (3).
Pour ce qui regarde surtout les afflictions des gens de bien, oo doit tenir pour certain qu'il en résulte pour eux un plus grand bien, et cela est vrai physiquement et théologiquement. Le grain jeté dans la terre souffre avant de produire son fruit (4). Et l'on peut affirmer que les afflictions, temporairement mauvaises sont bonnes pour le résultat, en ce qu'elles sont des voies abrégées I vers la perfection. De même, en physique, les liqueurs qui lei- 1 mentent plus lentement mettent aussi plus de temps à s'améliorer, I tandis que celles qui éprouvent une plus grande agitation re- 1 jettent certaines parties avec plus de force et se corrigent plus 1 promptement. 1
Et on pourrait dire de cela que c'est reculer pour mieux sauter.
On doit donc regarder ces considérations non- seulement comme agréables et consolantes, mais aussi comme très-vraies. Et, en général, je sens qu'il n'y a rien de plus vrai que le bonheur, ni de plus heureux et de plus doux que la vérité.
De l'origine radicale des choses.
1. Grand principe qui corrige ce qu'il y avait d'excessif dans certaioef patfcs de ia Théodicée, z. Lcibnitz pose ici le vrai principe de la morale.
3. C'est-à-dire des parties dont chacune est un tout. Expressioa cnorgiquo et originale d'une grande idée.