‹ Extraits des grands philosophesChapitre 222 sur 331 · CONDORCET · texte numérisé non relu

CONDORCET

dans les temps de guerre, soit de ces sociétés sur leurs membres dans les temps de trouble et de division, soit enfin ceux des individus, des réunions spontanées, dans le cas d'une formation libre et primitive^ ou d'une séparation devenue nécessaire î

Si on passe maintenant à la théorie qui doit diriger l'application de ces principes et servir de base à l'art social, ne voit-on pas la nécessité d'atteindre à une précision dont ces vérités premières ne peuvent être susceptibles dans leur généralité absolue ? Sommes-nous parvenus au point de donner pour base à toutes les dispositions des lois, ou la justice ou uue utilité prouvée et reconnue, et non les vues vagues, incertaines, arbitraires, de prétendus avantages politiques? Avons-nous fixé des règles précises pour choisir, avec assurance, entre le nombre presque infini des combinaisons possibles où les principes généraux de l'égalité et des droits naturels seraient respectés, celles qui assurent davantage la conservation de ces droits, laissent à leur exercice, à leur jouissance, une plus grande étendue, assurent davantage le repos, le bien-être des individus, la force, la paix, la prospérité des nations f

L'application du calcul des combinaisons et des probabilités à ces mômes sciences promet des progrès d'autant plus importants, qu'elle est à la fois le seul moyen de donner à leurs résultats une précision presque mathématique, et d'en apprécier le degré de certitude ou de vraisemblance. Sans l'application du calcul, souvent il serait impossible de choisir, avec quelque sûreté, entre deux combinaisons formées pour obtenir le même but, lorsque les avantages qu'elles présentent ne frappent point par une disproportion évidente. Enfin, sans ce même secours, ces sciences resteraient toujours grossières et bornées, faute d'instruments assez finis pour y saisir la vérité fugitive.

Cependant cette application, malgré les efforts heureux de quelques géomètres, n'en est encore pour ainsi dire qu'à ses premiers éléments, et elle doit ouvrir aux générations suivantes une source de lumières aussi inépuisable que la science même du calcul, que le nombre des combinaisons, des rapports et des faits que l'on peut y soumettre.

n est un autre progrès de ces sciences non moins important, c'est le perfectionnement de la langue, si vague encore et si obscure. Or, c'est à ce perfectionnement qu'elles peuvent devoir l'avantage de devenir véritablement populaires, même dans leurs premiers éléments. Le génie triomphe de ces inexactitudes de?

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langues scientifiques comme des autres obstacles ; il lemmatl la vérité malgré ce masque étrange qui la cache ou qui la déguise* mais celui qui ne peut donner à son instruction qa*un petit nombre d'instants pourra-t-il acquérir, conserver ces notions lei plus simples» si elles sont défigurées par un langage inenct I ^ Moins il peut rassembler et combiner d'idées, plus il a besoin qu'elles soient justes, qu'elles soient précises ; il ne peut tioii¥er dans sa propre intelligence un système de vérités qui le défendeat contre Terreur, et son esprit, qu'il n'a ni fortifié ni raffiné par un long exercice, ne peut saisir les faibles lueurs qui s'échappent, à travers les obscurités, les équivoques d'une langue imparfaite et vicieuse.

YI. — Progrès futurs de U moralité pratique.

Les |;iommes ne pourront s'éclairer sur la nature etle dévek^ j pement de leurs sentiments moraux, sur les principes de kl' morale, sur les motifs naturels d'y conformer leurs actions, sur ; leurs intérêts, soit comme individus, soit comme membres d'une société, sans faire aussi dans la morale pratique des progrès non moins réels que ceux de la science même. L'intérêt mal entendu n'est-il pas la cause la plus fréquente des actions contraires an bien général ? lia violence des passions n'est-elle pas souv^t l'effet d'habitudes auxquelles on ne s'abandonne que par un faux calcul, ou de l'ignorance des moyens de résister à leuis premiers mouvements, de les adoucir, d'en détourner, d'en diriger l'action.

L'habitude de réfléchir sur sa propre conduite, d'interroger ei d'écouter sur elle sa raison et sa conscience, et l'habitude des sentiments doux qui confondent notre bonheur avec celui des autres, ne sont-elles pas une suite nécessaire de l'étude et de la morale bien dirigée, d'une plus grande égalité dans les conditions du pacte social ? Cette conscience de sa dignité qui appartient à l'homme libre, une éducation fondée sur une connaissance approfondie de notre constitution morale, ne doivent-elles pas rendre communs à presque tous les hommes ces principes d'une justice rigoureuse et pure, ces mouvements habituels d'une bienveillance active, éclairée, d'une sensibilité délicate et généreuse, dont la nature a placé le germe dans tous les cours, et qui n'attendent, pour s'y développer, que la douce influence des lumières et de la liberté ? De même que les sciences matbé-

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ttiàtiQtttes et physiques servetit à perfectionner les arts eiîiployés potlr nos besoins les plus simples, n*est*il pâ$; égalèlnent dans Tordre nécessaire de la nature que les progrès des sciences morales et politiques exercent la même action sur les motift qui dirigent no6 sentiments et nos actions ?

Le perfectionnement des lois, des institutions publiques, suite des progrès de ces scienceâ^ nVt-!l pbint pour effet de rapprocher, dldentifier l'intérêt commun de chaque homme avec rintérèt commun de tous ? Le but de l'art social n'est-il pas de détruire cette opposition apparente ? et le pays dont la constitution et les lois se conformeront le plus exactement au vœu de la raison et de la nature n*est-il pas celui où la vertu sera plus facile, où les tentations de s'en écarter seront les plus rares et les plus faibles ? Quelle est Thabitude vicieuse, l'usage contraire à la bonne foi, quel est même le crime dont on ne puisse montrer Porigine, la cause première, dans la législation, dans les préjugés du pays où l'on observe cet usage^ cette habitude, où ce crime s^est commis ?

Enfin le bien-être qui suit les progrès que font les arts utiles en s'appuyant sur une saine théorie, ou ceux d'une législation juste, qui se fonde sur les vérités des sciences politiques, ne dispose-t-il pas les hommes à l'humanité, à la bienfaisance, à la justice? La bonté morale de l*homme est, comme toutes les autres facultés, susceptible d'un perfectionnement indéfini, et la nature lié, par une chaîne indissoluble^ la vérité, le bonheur et la vertu.

\îl. — Progrès Futurs dans l'orgaDisation de la fiimille.

Parmi les progrès de l'esprit humain les plus importants pour le bonheur général, nous devons compter Tentière destruction des préjugés qui ont établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même qu'elle favorise. On chercherait en \ain des motifs de la justifier, par les différences de leur organisation physique, par celle qu'où voudrait trouver dans la force de leur intelligence, dans leur sensibilité morale. Cette inégaUté n'a eu d'autre origine que l'abus de la force, et c'est vainement qu'on a essayé depuis de l'excuser par des sophismes. Nous montrerons combien la destruction des usages autorisés par ce préjugé, des lois qu'il a dictées, peut contribuer à augmenter le bonheur des familles, à rendre communes les vertus dômes-

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tiques, premier fondement de touties les autres, à favoriser le» progrès de l'instruction, et surtout à la rendre vraiment générale ; soit parce qu'on retendrait aux deux sexes avec plus d'égalité, soit parce qu'elle ne peut devenir générale, même pour les hommes, sans le concours des mères de famille.

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