XIX. — Le devoir et la personnalilé
Devoir ! mot grand et sublime, toi qui n'as rien d'agréablei de flatteur, et qui commandes la soumission, sans pourtant ei ployer, pour ébranler la volonté, des menaces propres à exciter: turellement l'aversion et la terreur, mais en te bornant à pro] ser une loi qui d'elle-même s'introduit dans l'âme et la force respect (sinon toujours à l'obéissance), et devant laquelle se sent tous les penchants^ quoiqu'ils travaillent sourdement conl elle ; quelle origine est digne de toi ? Où trouver la racine de noble tige, qui repousse fièrement toute alliance avec les chants, cette racine où il faut placer la condition indispeni de la valeur que les hommes peuvent se donner à eux-mâmes ?
Elle ne peut être que ce qui élève l'homme au-dessus de lai| même en tant qu'il est une partie du monde senslbie, ce qui lie à un ordre de choses purement intelligible 4 elle ne peut ôt que la personnalité, c'est-à-dire la liberté, ou l'indépendance l'égard de tout le mécanisme de la nature, considérée comme U faculté d*un être gpi appartient sans doute au monde sensibl mais qui en même temps est soumis à des lois pures pratiqi qui lui sont propres, ou qui lui sont dictées par sa propre raisoi et par conséquent, à sa propre personnalité, en tant qu'il appî tient au monde intelligible (1).
Cette idée de la personnalité, qui excite notre respect, et nous révèle la sublimité de notre nature (considérée dans destination), en même temps qu'elle nous fait remarquer coi bien notre conduite en est éloignée, et que par là elle confoi notre présomption, cette idée est naturelle même à la raiî commune, qui la saisit aisément. Y a-l-il un homme, tant soit petf honnête, à qui il ne soit parfois arrivé de renoncer à un meiij songe, d'ailleurs inofiensif, par lequel il pourrait se tirer luiï même d'un mauvais pas, ou rendre service à un ami cher et
1. Selon Kant, riionimc vit à la fois de la vie sensible et de la vie intelligible ; sous le premier rapport, il est soumis aux lois mécaolques dl uécessaires de la nature ; sous le second rapport, il n*est soumis qu'à sa propre loi, il est libre. — Voir notre Histoire de la philosophie.
léritant, uniquement pour ne pas se rendre secrètement mépriible à ses yeux ? L'honnête homme frappé par un grand malheur d'il aurait pu éviter, s'il avait manqué à son devoir, n'est-il pas ratenu par la conscience d'avoir maintenu et respecté en sa per- )nne la dignité humaine, de n'avoir point à rougir de luilême, et de pouvoir s'examiner sans crainte? Cette consolation 'est point le bonheur sans doute, elle n'en est pas môme la loindre partie. Nul en efiet ne souhaiterait l'occasion de l'éprouer, et peut-être ne désirerait la vie à ces conditions ; mais il vit, t ne peut souffrir d'être à ses propres yeux indigne de la vie. €tte tranquillité intérieure n'est donc que négative, relative- Qent à tout ce qui peut rendre la vie agréable ; car elle vient de a conscience que nous avons d'échapper au danger de perdre nelque chose de notre valeur personnelle, après avoir perdu' >ut le reste. Elle est l'effet d'un respect pour quelque chose de ien différent de la vie, et au prix duquel au contraire la vie, i^ec toutes ses jouissances, n'a aucune valeur.
Critique de la raison pratique, traduction Barni, p. 269.
C. — Peut-on prouver, par des preuves purement spéculatives, la spiritualité ■t rimmortalité ? ~ Critique des arguments platoniciens en faveur de la implicite et de Tidentité du moi.
[<a pensée est une et simple en ftant que phénomène ; mais cela nous autorise pas à conclure que le principe de la pensée soit aple comme elle. L'unité de la pensée se forme de la diversité s intuitions, comme la direction du mouvement se forme de la r'ersité des impulsions. L'unité de la pensée pourrait donc se icilier avec la diversité des substances dans l'être d'où émane pensée. Si l'unité de Isl pensée est l'objet de l'expérience du is intime, il n'en est pas ainsi de Vêtre qui pense. Or, toute :ieeption qui ne peut s'appliquera une expérience demeure une cision.
Quant à l'identité de l'âme, elle n'est pas non plus l'objet de ^périence : celle-ci ne nous montre que la continuité de la ime pensée, et non la continuité du même être pensant. Or, la :itinuitë de la pensée pourrait exister à travers plusieurs êtres excessifs, comme le mouvement se propage d'un mobile à l'autre. 1- supposant même que le premier être transmît au second la lasôe avec la conscience qui l'accompagne, que le second fît la ^me transmission au troisième, en y joignant les deux actes
de conscience, et ainsi de suite, on s'expliquerait la contiûmti non-seulement de la même pensée, mais de la même conscienOL L'âme subit des changements qui ressemblent à raccroissemanl et au dépérissement des plantes, et celles-ci ne sont ni unes i identiques ; Tunité et Tidentité de Jl'âme ne sont donc pas prM* vées par les preuves ordinaires.
Enfin la communication de l'âme avec des objets dans Tespaei n*est pas plus que les conceptions précédentes confirmée pt l'expérience : les choses que nous appelons les objets extérieiii ne sont que des phénomènes (1) en nous-mêmes, et l'espace q'i qu'une forme de notre faculté sensitive.
Ainsi s'évanouissent toutes les assertions de la psychologîl rationnelle, et si Ton veut prouver la distinction de l'âme et di corps et l'immortalité de la première, il faut avoir recours, mi aux arguments spéculatifs, mais aux preuves morales, C'esl-à-diil aux arguments pris de la vertu et des causes finales.
Critique de la raison pure, I, p. 308 et suiv.
XXI. •— Examen d'un argument métaphysique du Phédon^ reproduit par Mendelssobn. (Preuve de l'immortalité, par la simplicité de l'âme.)
Ce philosophe subtil (Mendelssohn) aperçut facilementqu'ilyaui vice dans l'argument par lequel on démontre ordinairement qm ' Tâme (si on accorde qu'elle est un être simple) ne peut périr par II décomposition , et qu'il ne démon tre point nécessairement la per: nence de Tâme, puisque l'on pourrait encore trouver la fin de existence dans l'extinction. Il cherche donc, dans son Phédon, prouver que l'âme est à l'abri de cette extinction, qui serait véritable anéantissement, en essayant de démontrer qu'un simple ne peut absolument périr, par la raison que, comme il peut pas être diminué, ni rien perdre insensiblement de son tence de manière à être enfin réduit à rien (puisqu'il ne renferai: aucune partie et par conséquent aussi aucune multiplicité) îaudrait trouver un instant entre le moment où il est et celai à il ne serait plus ; ce qui est impossible. Mais il ne faisait p attention que, quand même nous accorderions à l'âme ^ïï^, nature simple, comme ne contenant aucune diversité en deWf d'elle-même, par conséquent aucune quantité extérieure, oo fl^r' peut cependant pas plus lui refuser qu'à tout autre être eiistiol
l. C'est-à-dire des manières dont les choses nous apparaissent.
quantité intensive, c'est-à-dire nn degré de réalité par rapà toutes ses facultés, et même en général à tout ce qui com- 5 l'existence, degré qui peut décroître insensiblement jusqu'à îni, de telle sorte que la prétendue -substance (la chose dont ermanence n'est pas assurée d'ailleurs) peut se réduire à rien, iqu'il n'y ait pas en elle décomposition, mais bien par une .e insensible de ses facultés (par conséquent par suite d'un déissement, s'il est permis d'employer cette expression) ; car la science elle-même a toujours un degré qui peut être diminué; conséquent aussi la faculté d'être conscient de soi, et ainsi autres facultés. La permanence de l'âme, comme objet du s intime, reste donc à démontrer et même est indémontrable, )ique cette permanence dans la vie soit claire en elle-même, sque l'être pensant (comme l'homme) est en même temps un et des sens extérieurs ; mais cela ne suffit point au psychologue ionnel, qui entreprend de prouver par les concepts ' seuls la maoence absolue au delà de la vie actuelle.
• Critique de la raison pure, I, p. 320 et suiv.
II. — Preuve de l'immortalité, comme condition de notre perfectionnement
indéfini.
La preuve purement spéculative d'une vie future n'a jamais îrcé aucune influence sur le sens commun de l'humanité. Cette mve ne repose que sur la pointe d'un cheveu, si bien que 50le elle-même n'a jamais pu la maintenir qu'en la faisant irner sans fin sur elle-même comme une toupie, et qu'elle n'y arait trouver une base solide sur laquelle on puisse élever lelque chose. Les preuves qui sont à l'usage du monde conrvent au contraire toute leur valeur, et, séparées de toute espèce 5 prétention dogmatique, elles ne font que gagner en clarté et Dduire une conviction plus naturelle. Suivant l'analogie avec nature des êtres vivants, pour lesquels la raison doit nécessaionent admettre en principe qu'il n'y a pas un organe, pas une culte, pas un penchant, rien enfin qui ne soit disposé pour un 'rtain usage ou qui soit sans but, mais que tout au contraire est •îictement proportionné à un but déterminé, suivant cette ana- ?ie, rhomme ne peut être la seule créature qui fasse exception i principe. Les dons de sa nature, non-seulement les qualités les penchants qu'il a reçus pour en faire usage, mais surtout loi morale qu'il porte en lui ; ces dons sont tellement au-dessus
de Tutilité et des avantages qu'il peut en retirer dans cette v qu'il apprend de la loi morale même à estimer par-d^sus te la simple conscience de l'honnêteté des sentiments au préjudi de tous les biens et même de cette ombre qu'on appelle la gloii et qu'il se sent intérieurement appelé à se rendre digne, par conduite et en foulant aux pieds tous les autres avantages, devenir le citoyen d'un monde meilleur dont il a l'idée. Cel preuve puissante, irréfutable, si on y joint la connaissance q s'étend sans cesse, et l'idée de l'immensité dé la création, p conséquent aussi la conscience de la possibilité d'une certaii extension illimitée dans nos connaissances, ainsi que le penchai qui y correspond ; cette preuve subsiste toujours, quand mén on devrait renoncer à fonder sur la pure théorie la durée néces sjaire de notre existence.
Critique de la raison pure, trad. Tissot, t. II, p. 60.